DISCUSSION AVEC LE D' BASTIAN SUR LES GÉNÉRATIONS DITES SPONTANÉES
NOTE SUR L'ALTÉRATION DE L'URINE, A PROPOS D'UNE COMMUNICATION DU D' BASTIAN, DE LONDRES (1)
L'Académie a reçu dans sa dernière séance une Note du D' Baslian (?), partisan déclaré de la génération spontanée, et dont les écrits ont eu cette année même l’honneur d’une réfutation, devant la Société Royale de Londres, par le célèbre physicien anglais Tyndall (?).
Plus heureux que les inventeurs du mouvement perpétuel, les hétérogénistes auront longtemps encore la faveur de provoquer l'attention des corps savants. Dans l’ordre des sciences mathématiques, on peut démontrer que telle proposition n’est pas et ne saurait être; mais les sciences de la nature sont moins bien partagées. Les mathématiciens peuvent dédaigner de jeter les veux sur tout Mémoire qui a pour objet la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel; la question des générations dites spontanées a toujours, au contraire, le privilège de passionner l'opinion publique, parce qu'il est impossible, dans l’état actuel de la Science, de prouver, à priori, que la manifestation de la vie ne peut avoir lieu de prime-saut, en dehors de toute vie antérieure semblable.
Qu'un observateur quelconque annonce avoir découvert un dispositif propre à faire naître la vie spontanée, il peut être assuré de la prompte adhésion de tous les adeptes systématiques de sa doctrine, et d'éveiller le doute parmi ceux qui n’ont acquis qu’une connaissance plus ou moins superficielle du sujet. Les travaux dont je parle seront plus remarqués encore si l’auteur se présente, comme c’est le cas du D Bastian, avec une situation élevée, un talent de dialectique et d'écrivain et des recherches consciencieuses.
1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 17 juillet 1876, LXXXIII, p- 176-180.
?. Basrrax (H.-Ch.). Influence des forces physico-chimiques sur les phénomènes de fer
mentation. Zbid., séance dn 10 juillet 1876, LXXXIII, p. 159-161. 3. TyxoaLc. Loc. cit. (Notes de l'Édition.)
Voilà bientôt vingt années que je poursuis, sans la trouver, la recherche de la vie sans une vie antérieure semblable. Les conséquences d’une telle découverte seraient incalculables. Les sciences naturelles en général, la médecine et la philosophie en particulier, en recevraient une impulsion que nul ne saurait prévoir. Aussi, dès que j'apprends que j'ai été devancé, j’accours auprès de l’heureux investigateur, prêt à contrôler ses assertions. Il est vrai que j’accours vers lui plein de défiance. J'ai tant de fois éprouvé que, dans cet art difficile de lPexpérimentation, les plus habiles bronchent à chaque pas et que l'interprétation des faits n’est pas moins périlleuse !
Voyons si le D' Bastian a su triompher de ces deux écueils. On pourrait le croire, à lire le titre inattendu de sa communication Influence des forces physico-chimiques sur les phénomènes de fermentation, et les passages suivants que j'en extrais textuellement :
« Mes observations, dit-il, ont été faites sur de l'urine portée à l'ébullition, soustraite à l’influence de tout germe atmosphérique, et qui, par conséquent, dans la théorie des germes, devrait rester stérile. Pour déterminer la production des bactéries dans cette urine, j'ai fait intervenir, comme influence chimique, la potasse et l'oxygène, et, comme influence physique, une température de 122° F. (50° C.). »
L'auteur termine son travail par cette déclaration :
« Il résulte donc des expériences que je viens d’analyser que la fermentation de lPurine est absolument indépendante des germes qui peuvent exister dans Pair. »
Je m’empresse de déclarer que les expériences de M. le D' Bastian sont, en effet, très exactes; elles donnent, /e plus souvent, les résultats qu'il indique; j'ajoute même qu'il est tout à fait inutile d'opérer, comme il le fait et comme il paraît croire que cela est nécessaire, à la température de 50° C. Dans la saison actuelle, de 25 à 30° et même au-dessous, l'urine bouillie, rendue alcaline par une solution aqueuse de potasse, au sein d’une atmosphère d’air pur, se remplit d’organismes, bactéries et autres. Si M. Tyndall, comme l’assure le D' Bas- Lian, a cru que cela n’était pas, c’est simplement un oubli de sa part. Le D' Bastian ne peut ignorer, en effet, que les expériences qu’il vient de communiquer à l'Académie, ou du moins des expériences absolument du même ordre, ont été faites par moi et publiées pour la première fois dans mon Mémoire de 1862 intitulé : Sur les corpuscules organisés qui existent dans l'atmosphère, examen de la doctrine des générations spontanées (!). Je démontre dans ce Mémoire, de la
1. Voir ce Mémoire p. 210-294 du présent volume. (Note de l'Édition.)
page [253] à la page [259], que les liquides acides, qui deviennent stériles dans tous les cas par une exposition préalable de quelques minutes à 100, sont, au contraire, féconds si on leur communique une faible alcalinité.
La nouveauté que le D° Bastian introduit dans son travail, en recourant à une température de 50° C., n’est qu'apparente, puisque cette condition est tout à fait superflue. Il n’y a donc, entre M. Bastian et moi, qu'une différence dans l'interprétation d'expériences qui nous sont maintenant communes.
M. Bastian dit : « Ces faits prouvent la génération spontanée ». Et moi je réponds qu'il n'en est rien, qu'ils démontrent seulement que certains germes d'organismes inférieurs résistent à la température de 100°, dans les milieux neutres ou légèrement alcalins, sans doute parce que leurs enveloppes ne sont pas, dans ces conditions, pénétrées par l’eau, et qu’elles le sont, au contraire, si le milieu où on les chauffe est légèrement acide. Je rappellerai à ce propos que les ouvriers de la ville de Rouen (!}, ainsi que nous l’a appris M. Pouchet, non suspect assurément en pareille matière, ont remarqué que certaines graines exotiques attachées aux brins de laine venant du Brésil germent après quatre heures d'exposition à la température de l’eau bouillante; et M. Pouchet a prouvé que, toutes les fois que la germination avait lieu à la suite d’une ébullition si longtemps prolongée, c’est que les graines avaient conservé leur volume, leur enveloppe dure et cornée, n'avaient pas été pénétrées, en un mot, par l’eau ou la vapeur; dans tous les cas contraires, la germination devenait impossible (?). Pour ce qui est des germes disséminés dans les poussières en suspension dans Pair atmosphérique ordinaire, j'ai prouvé directement qu’ils périssent dans un milieu acide à 100°, mais qu'ils restent féconds dans ce milieu rendu alcalin. (Lire à ce sujet pages [258-259] de mon Mémoire précité.) Ils n'y périssent que de 100 à 1109. Les faits suivants porteront la conviclion dans tous les esprits.
Le D" Bastian veut-il s'assurer, en effet, de l'erreur de l’interprétation qu'il donne à mes résultats confirmés par les siens? Il le peut aisément : il obtient des bactéries en saturant de l'urine bouillie par une dissolution de potasse. Je linvite simplement à faire tomber dans l'urine, non pas de la potasse en dissolution aqueuse, mais de la potasse solide après qu’elle aura été portée au rouge ou seulement à 110°. Jamais son expérience ne réussira, c’est-à-dire qu'il ne se formera