LE TOR D ENTRA YS
— De toi, Balandran, j'aurais tort ! tu es un brave homme, reprit le père Antiq en tordant ses guêtres, puis les étendant sur le bât de l'âne pour qu'elles séchassent en chemin, seulement, vois-tu, j'ai une idée... arri / bourriquet, arril qu'il se fait tard... j'ai une idée : C'est qu'à vous autres, artisans, la terre ne vaut rien, et qu'avant peu ton bastidon finira par te manger ta boutique.
— Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j'ai enterré déjà force beaux écus.
— Ce n'est que demi-mal si la terre te reste.
— Comment si elle me reste ?
— Balandran ! je vais te dire : Eh bien, saistu pour qui tu travailles? Tu travailles pour l'abbé Mistre. Tu n'est pas le seul, console-toi. Mais cela nous fait rire nous autres paysans, quand il se promène là-haut, canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier ; il ne s'est arrêté, le saint homme ! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui de Figuière. C'est à nous, ça, bien payéj l'abbé Mistre n'a rien à y voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu dois ! Le champ que tu travailles n'est pas tien. Fonds tes écus, saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux, brûle le gramen qui, la peste ! toujours repousse; hardi! arrache les grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe la terre et la repasse, rends-la fine
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comme sable, et que pas un cailloa ne reste dans cet Ermas qui d'abord n'était qu'un caillou. Monsieur Mistre est là qui te surveille. Courage, Balandran, courage ! Encore six mois, encore un an ; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée, je viendrai, moi l'abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le notaire qui t'a prêté l'argent (car tu emprunteras, Balandran), le notaire, un ami de l'abbé, te réclamera d'un coup toutes les créances : capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train ! Comment payer? Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l'abbé, qui est charitable, consent à des arrangements, fait l'appoint de ce que tu dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu auras fait un jardin. »
Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas ! toute la justesse des calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante l'encourageait :
— « Père Antiq, fit-il d'une voix étrajiglée par l'angoisse, vous avez raison, je suis un homme perdu, l'abbé ne m'épargnera point... Et tenez, dans trois jours, c'est 3 00 francs qu'il faut que je paye... Vous me connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties... »
Le père Antiq, le devinant, lui dit qu'en toute autre circonstance il aurait pu, quoique peu riche,
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faire cela pour le fils d'un ami ; mais les amandes n'avaient pas donné, le blé se vendait pour rien ; d'ailleurs, Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver quelques écus pour le jour — et ce jour ne pouvait tarder — où le château d'Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l'intention de ce Cadet, gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras, n'importe quoi, un coin de terre.
Cela dit, le père Antiq fit tourner l'âne et s'engagea sous la voûte noire qui conduit dans les bas quartiers.