‹ Œuvres de Paul ArèneChapitre 21 sur 49 · LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE · texte numérisé non relu

LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE

AissoNS l'infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son oreiller qu'une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et suivons le père Antiq s'en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui constituent le Qjiarîier bas, le quartier agricole de la ville.

C'est l'heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de jour clair restant encore, une fois l'âne et la chèvre rentrés, le bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.

— « Adiousias I père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq ? »

Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: a Bonsoir, un tel... bonsoir, une telle... » mais sa pensée n'en trottait pas moins.

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Le père Antiq, tandis qu'il lavait ses guêtres, avait vu l'abbé Mistre monter le raidillon. II ne lui avait rien dit, n'aimant pas les prêtres. Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand rouleau de papier qu'il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne pouvait s'empêcher de réfléchir à ces choses.

— « Monsieur Blasy, le propriétaire du château d'Entrays, serait-il ruiné ? Et l'abbé Mistre, comme il a fait pour tant d'autres, va-t-il l'exécuter, et mettre le Tor-le-plus-haut en parcelles ?. . . » A cette idée, le vieux paysan salivait ; et songeant à ses deux sacs d'écus en réserve, aux beaux terrains qu'on morcellerait, il choisissait d'avance et ne se sentait pas d'aise.

Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de quelques terres, son intimité avec l'abbé Mistre, tout l'indiquait. De plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et maître Chabre, le notaire, n'avaient pas échappé à cet œil aiguisé de paysan. Mais, d'autre part, le père Antiq savait bien, il le savait ! que l'abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant surpris un mot de cela, certain soir qu'il taillait des arbres) que ce n'était pas précisément la ruine du brave Blasy qu'on cherchait. Il y avait autre chose dans le plan de l'abbé, une sacrée idée de mariage, soupçonnée du seul père Antiq, qui pouvait au

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dernier moment arranger tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d'ailleurs, n'en avait jamais rien dit à personne, si ce n'est à Cadet, son fils; la nuit de Noël, après avoir bu un doigt de vin cuit.

Aussi avait-il en fin de compte l'air de méchante humeur, le père Antiq, lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée, comme contre-fort, de deux très gros tas de fumier.

— o Ho ! Cadet ? Cadet ? » cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa pioche. Mais Cadet ne répondit pas.

Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage.

— « Cadet trempe la soupe, il ne m'aura pas entendu... » pensa le père Antiq en attachant l'âne à la crèche.

Mais soudain l'âne se mit à braire, étonné.

L'âne broyait le foin à pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert.

— a Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou ! » murmura le père Antiq ; et soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne décontenancé.

Un bée joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur un amas de fagots la chèvre

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perchée, broutant à même les feuilles sèches, et prête à dévorer en moins d'une heure sa provision de tout l'hiver.

Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance.

Mais quoi ! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l'escalier, des bruits singuliers s'entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas, le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l'auge, travaillait du groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de terre de la récolte.

Cette fois le père Antiq n'y tint plus ; il se précipita par l'escalier tournant et noir qui s'ouvre en un coin de l'étable :

— « Ah I Cadet... Ah ! tron dé Diou ! » criait-il.

Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d'une main tournait la broche, tandis que de l'autre il arrosait un poulet en train de roussir.

— « Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit ! » dit Cadet.

Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard, philosophiquement il ajouta :

— o Père, ne vous fâchez point, c'est Estève qui paye la fête ! »

LE ROMAN d'eSTÈVE

STEVE, neveu du vieil Antiq et, dès l'enfance, orphelin de père et de ^X \^jt^4 mère, était peintre, quoique né de ^ /*s*^sjr^ paysans. Sa vocation se déclara dès le collège : chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu'ils soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux, sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques notions d'arpentage.

Sorti du collège, un dessin d'Estève, représentant je ne sais quel pauvre diable mendiant et fou, du nom de Y Amitié, avait mis tout Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s'étant pris d'affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux écoles d'Aix.

Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas davantage que s'il eût été

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apprenti ; et le vieil Antiq, qui pour rien au monde n'aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un droits-réunis ou un poète, le vieil Antiq, épris avant tout de travail et de réalité, l'avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier, quasi manuel à son idée.

Car, tout en ayant pour les œuvres d'Estève un respect instinctif et une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce qui pouvait séparer son art de l'art du peintre-vitrier. Et — tandis que. le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son temps entre ses travaux de jour à l'école de dessin et les traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux, en compagnie d'étudiants, à travers les rues herbeuses — l'oncle, tout en passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives couleurs, et debout en haut d'une double échelle, Estève qui peindrait, au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes comme Canteperdrix n'en aurait jamais vu.

Estève avait laissé son oncle croire ce qu'il voulait, et continuait tranquillement ses peintures, à Marseille l'hiver, et, dans la belle saison, à Canteperdrix, où il s'était installé un atelier dans le grenier même de l'oncle. Les tableaux d'Estève, nets, heurtés; ses aquarelles claires : paysages médi terra n nées blancs et bleus, graviers de la

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Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes d'osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela, ma foi ! se vendait. Le cercle des Beaux- Arts poussait Estève ; une compagnie maritime lui avait confié la décoration d'un paquebot. Bref, Estève gagnait sa vie, et l'oncle étonné d'abord, mais voyant que l'argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre auquel il ne comprenait rien.

— o Parfaitement ! c'est moi qui paye la fête » disait le peintre en remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque main une vieille bouteille.

— « Les bêtes mangent, régalons-nous ! Je veux que ce soir toute la maison soit en joie. »

Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à l'âne, et mis l'étable sens dessus dessous.

Estève allait se marier.

— « Avec qui?

— Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy, propriétaire du château d'Entrays.

— Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t'aura viré, murmurait le père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu'illuminait pourtant l'espérance. Epouser mademoiselle Blasy !

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Toi, un fils de paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires ! Puis, regarde un peu ta tournure : cette veste de velours, ces guêtres ! » Et le père Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le débraillé pittoresque de son cher neveu.

C'est qu'en effet le mariage d'Estève, se faisant, changeait bien des choses. L'abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses hypothèques, et le château d'Entrays se vendait.

Or voici l'histoire qu'Estève raconta. Elle est simple. Roulant la campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M. Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne, naturellement s'aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air d'apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à son propre père.

— o Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne ! disait le vieil Antiq, vive comme l'eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu'elle voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy ! Un peu imaginaire, par exemple, avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s' entendant guère à la conduite des

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biens ; mais brave homme ! Ce n'est pas lui qui, comme tant d'autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire. Au contraire : — Eh bien ! père Antiq, ça se fait-il ? — Un peu dur, monsieur Blasy : la terre n'a pas son sang. — Il nous faudrait quelques gouttes de pluie. »

Et le père Antiq riait et buvait, s' exaltant.

Mais Estève ne l'entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine claire chanter. Il pensait à Jeanne.

— Allons, les enfants, à la couche I » dit tout à coup le vieux, en décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.

Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l'appel mélancolique du crieur d'eau qui, soufflant dans une coquille marine percée par le bout, s'en allait à travers les quartiers paysans annoncer l'heure des arrosages.

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