MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA
ES gens qui habitent dans le voisinage d'une fontaine, accoutumés au bruit de l'eau, s'éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M. Blasy sortit de sa rêverie, en s' apercevant que depuis quelques minutes l'abbé Mistre ne parlait plus.
L'abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il releva la tête :
— a On pouvait s'arranger encore. N'était-il pas là, lui l'abbé Mistre ? N'aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme luimême ? Ce qu'il voulait, c'était sauvegarder les intérêts d'Anténor. Mais Anténor allait sur ses vingtsept ans, et mademoiselle Jeanne était accomplie. Pourquoi ne pas s'entendre par un mariage que la Providence indiquait ? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en famille. L'abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées j il désintéresserait les autres créanciers, ven-
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drait au besoin sa petite ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy, entre Anténor et Jeanne. »
Pour conclusion : mariage ou vente ! Le père Antiq avait deviné juste ; Tabbé, en cette affaire, jouait double jeu.
La mise en parcelles d'un domaine comme Entrays constituait, dans tous les cas, une spéculation fort productive ; et, quoique peu révolutionnaire de sa nature, l'abbé Mistre, homme de fait avant tout, n'avait jamais hésité à compléter l'œuvre de la révolution en détaillant très cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie.
D'autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque. Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n'ayant gardé du prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J'oubliais monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor. Mais c'était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne résigné qui buvait et ne se montrait guère.
Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, boire le lait chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L'abbé, soit! par respect pour sa soutane, mais point la nièce.
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En s'alliant avec la famille Blazy, si respectée, l'abbé Mistre frappait un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société, les villages ont leur haute société, par la grande porte. Soutenu désormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs : maire, conseiller général, que sais-je encore ? Lui-même devenait une puissance ; et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance ecclésiastique ! où son évéque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait obligé de compter avec Tabbé Mistre.
A mesure que Tabbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu'on lui enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d'affiches blanches, plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d'hypocrites condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa faute à lui, un instant Jeanne s'était trouvée ruinée, réduite au triste état des filles pauvres de province.
— Monsieur l'abbé, monsieur l'abbé, que du moins Jeanne ne se doute de rien. »
Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s'injuriait : — « Ah I grand enfant ! Ah ! vieil imbécile ! »
Puis une idée lui vint : idée affreuse, qui le fit pâlir.
— « Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?...
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— Mademoiselle Jeanne voudra I
— C'est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le ^onhomme subitement dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires, elle se sacrifierait, se marierait contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible !... Ecoutez, monsieur Tabbé, Jeanne ignore tout, se croit riche ; si elle accepte, bien ! Il n'y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que moi. Sinon, vous pouvez vendre.
Jeanne restera pauvre, pauvre par ma faute, mais libre... Et que l'âme de sa mère me pardonne !
— Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blazy » dit l'abbé avec un regard fin.
Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte ; il savait que Jeanne écoutait.
ESTEVE SE CONSOLE
*EST la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j'ouvris la porte, brusquer Tabbé, tout dire à mon père.
Mais si vous l'aviez vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant quoiqu'il essayât de sourire. Alors, je n'eus plus qu'envie de pleurer. Il me demandait si j'acceptais M. Anténor pour mari, si je n'aimais personne. Je lui répondis que je n'aimais personne et que j'épouserais M. Anténor. Ne m'en veuillez pas de vous avoir évité, le lendemain, quand vous êtes venu au château ; mais mon père était là, dans la petite allée de groseillers, et je craignais de ne pas être maîtresse de mes larmes. D'ailleurs, à présent, que nous dire? Oubliez-moi, Es lève ; depuis deux jours j'essaie de vous oublier.