‹ Œuvres de Paul ArèneChapitre 24 sur 49 · JEANNE · texte numérisé non relu

JEANNE

— « Eh bien ! -qu'y a-t-il ? » interrompit le père

LE TOR d'eNTRAYS. 227

Antiq, à qui, le soir, furtivement, tandis qu'il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne avait remis cette lettre.

— a II y a que c'est fini ! » dit Estève.

Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement furieux du contre-temps, pour son neveu d'abord, mais surtout pour luimême à cause de la belle occasion de s'arrondir qui lui échappait, il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous les couverts, à la grand'place, un peu plus qu'il n'aurait fallu. Les autres paysans le raillèrent, l'accusant d'avoir voulu acheter Entrays et son Tor à lui tout seul ; pas trop fort cependant ! car chacun, s'il avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes ambitions. Les paysans, jusqu'à ce jour-là, s'étaient montrés, à l'endroit du château d' Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne voulait avertir l'autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais l'affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans l'oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n'était pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu'un moyen de sauver sa fortune. On alla jusqu'à dire qu'il vendait sa fille. Les gens des bas quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce grand arbre bourgeois que rongeaient, pardessous l'écorce, des insectes invisibles, avaient

22% LE TOR d'eNTRAYS.

deviné bien des choses que la haute ville, la ville artisane et rentière ne soupçonnait pas.

Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et s'enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux, tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement fataliste, la pratique de la vie l'avait préparé à supporter sans trop de peine les plus vives désillusions. A Aix, comme tant d'autres étudiants, trop pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s'était jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n'en conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour.

Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d'autant plus prompte.

— « C'est avoir peu de chance, pour une fois que j'essaye. Baste ! se dit-il, on n'en meurt pas! »

Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le vif des parois calcaires. II regardait, d'un œil à moitié consolé, ces grands blocs roulés, ces cascades, l'eau claire sur la roche aride, et, de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si fort en pente, qu'elles avaient l'air de glisser.

Aussi, tandis que, rue de Riou, les paysans s'en-

LE TOR d'eNTRAYS. ^39

tretenaient du prochain mariage, que les bourgeois de la ville haute s'agitaient et que les artisans raillaient; tandis que l'abbé Mistre, heureux du prétexte, traquait à mort l'infortuné Balandran ; tandis que le père Antiq, mécontent, accablait Cadet de bourrades ; tandis que M. Blasy promenait, d'Entrays au cercle, son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières ; tandis que mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor, faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir d'énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin ; pendant ce temps, on aurait pu voir notre héros s'asseoir, la journée finie, dans quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la chute d'eau, et là, philosophiquement, arroser d'un verre de vin du pays une cuisse de chevreau rôti, une truite péchée à la main, ou bien un de ces fromages si fins, gardés tout l'hiver dans la neige, et qu'enveloppe une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer.

Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blazy, si bête et si bon, à mademoiselle Jeanne si charmante ! mais c'était sans ennui, avec la sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d'un doux rêve évanoui.

LES ENFANTS SONT PURS, MAIS LES VIEUX PEUVENT s'entendre

E père Antiq, lui, prenait moins bien

la rupture.

Sous prétexte de s'intéresser aux

affaires de Balandran, il avait causé, beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l'huissier ordinaire de l'abbé Mistre; et questionnant en dessous, sans en avoir l'air, plein de prudence et de rouerie, il avait fini par s'assurer de deux choses. D'abord, que l'abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la saisie d'Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement presque libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n'était ruiné qu'à moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de la ville et ce qu'on sauverait des griffes des hommes de loi, il pourrait se relever encore.

Gela redoubla ses regrets, sa colère. La vue du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux.

LE TOR d'eNTRAYS. 2^ I

De son côté, M. Blasy n'était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu'il essayât de se faire illusion, il lui fallait bien s'apercevoir qu'à mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au fond ne répondait pas.

Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent. Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage ; et le même matin, M. Blasy, réveillé avant l'heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre, mademoiselle Jeanne qui pleurait. C'est à la Garenade que la rencontre eut lieu.

Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu'on avait vendu d'Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui ne fût pas défriché encore. M. Blasy l'aimait depuis que le mariage de Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre les mollets, ses pieds guêtres dans l'herbe pierreuse, et regardant en face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait.

— « Pourquoi Jeanne est-elle triste ? Po.urquoi

i}a LE TOR D ENTRAYS.-

pleure-t-elle ainsi toute seule ? Si elle ne veut pas d'Anténor, qui donc l'empêche de le dire ? Elle se croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon, incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre ! Un autre 1 mais qui, alors ? On n'allait que rarement à la ville, la jeunesse dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château... »

Puis, se rappelant tout d'un coup Estève, ses visites fréquentes avant le projet de mariage, et subitement interrompues depuis :

— a Double brute ! » s'écria-t-il.

A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l'air, fila d'un buisson. Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua ; et tandis que le chien s'ensanglantait les babines à rapporter la bête morte, M. Blasy se rasseyant, continuait : ■ — « Oui I double brute, c'est le mot. Double brute, et même triple brute, de n'avoir pas deviné déjà qu'il s'agissait d'Estève! »

Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut.

— « Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir.

— Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy !

— Voici bien longtemps qu'on n'a rencontré votre neveu, père Antiq ?

— Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place.

LE TOR D ENTRAYS. ^33

— Amoureux ?

— Amoureux, oui I Et vous savez de qui... »

monsieur Blasy, conclut le père Antiq en s'asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l'herbe.

Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses soupçons, le père Antiq ce qu'il savait. Évidemment Jeanne aimait Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien?

— o Les enfants sont fiers, monsieur Blasy 1

— Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent s'entendre. »

Page 1