‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 1 sur 99 · V. ci · texte numérisé non relu

V. ci

Il est, entre ces biens si trompeurs et si faux, Il est un bien réel, doux charme de nos maux. Dont on sent dès l'abord la paix enchanteresse, Dont on jouit sans trouble et non pas sans ivresse , Qui suit l'homme, en dépit des destins inconstants, A tout âge, en tous lieux, et dans tous les instants Qui, sans cesse nouveau, s'accroît par l'habitude. Plein de calme, d'oubli, d'innocence, l'étude: L'étude, plaisir vrai dont la source est en nous. L'étude, heureux trésor qui les remplace tous.

Qu'on ne la borne point aux seuls besoins du sage :

Il n'est aucun mortel qui n'en trouve l'usage.

Quel que soit notre sort, illustre ou sans éclat,

Monarque, citoyen, guerrier ou magistrat.

Jeune ou vieux, riche ou pauvre, heureux ou misérable.

Elle est utile à tous, comme à tous agréable.

Elle allège les grands du poids de la grandeur,

Sauve aux riches l'ennui de leur triste bonheur.

Fait du peuple ou des rois oublier le caprice.

Tranquillise le cœur qu'irrita l'injustice.

Console doucement l'homme persécuté

Des affronts, de l'exil, et de la pauvreté.

Hôte aimable des champs, compagne de voyage.

Du cabinet des rois, de la maison du sage.

Jusque dans les camps même elle conduit ses pas.

Catinat et Gondé ne la dédaignaient pas;

Et, voyageur armé pour conquérir la terre,

Alexandre en Asie emportait son Homère.

Telle, prodigue à tous de son aimable fruit.

LE BONHEUR DE L'ÉTUDE. 3

Elle conseille l'homme, et le charme, et l'instruit:

Soit qu'elle lui découvre, au flambeau du génie,

Des mondes et des cieux la marche et l'harmonie;

Soit qu'entraînant ailleurs son esprit curieux,

Aux pages de l'histoire elle attache ses yeux,

Lui fasse aux temps passés trouver ceux où nous sommes,

Et, sous des noms divers, toujours les mêmes hommes;

Soit enfin qu'éclairant les doutes de son cœur,

Elle cherche avec lui quel est le vrai bonheur ;

Si la gloire y conduit, les trésors, la naissance ;

Si c'est le bruit, l'éclat, les honneurs, la puissance;

Ou, dans l'ombre, à l'écart, loin de tous les chemins,

Quelque secret sentier inconnu des humains.

La plupart, entraînés par l'exemple et l'usage, En de stériles soins consument tout leur âge ; L'un à grossir sans fin des trésors superflus Passe les jours, ces jours qui ne reviennent plus; L'autre adore en riant de légères idoles; Ceux-là, plus sérieux et non pas moins frivoles, Amants des dignités, des titres et des rangs, Attachent leur bonheur au sourire des grands. Mais sortent-ils enfin du tourbillon rapide, Us tombent au néant d'une existence vide, Comme l'oiseau que l'air a cessé de porter.

Quand ses ailes dans l'air cessent de s'agiter. Qui les soulage alors du fardeau de leur vie? Quelquefois, détrompé d'une aussi vaine envie. Moi-même j'ai connu ce vague et cet ennui Qu'un espoir qui n'est plus laisse en nous après lui. Triste, abattu, traînant ma lassitude extrême,

Découragé du monde et doutant de moi-même,

Je rentrais, le cœur vide, inquiet et troublé.

Je retrouvais l'étude, et j'étais consolé.

Horace... que ne peut une douce lecture!

Horace me disait : <( Restons dans la nature.

« N'allons pas hors de nous chercher de vains plaisirs,

« Et dans un cercle étroit resserrons nos désirs.

« L'or vaut-il en effet la fatigue qu'il cause?

« On vit si peu de temps et de si peu de chose !

« D'un fardeau qui peut nuire à quoi bon se charger?

« Il n'est pour les mortels que deux biens sans danger ;

« L'un est le nécessaire, et l'autre la sagesse. »

Ainsi l'étude vient, nous consolant sans cesse, Encourager en nous les vertueux penchants, Et les glisse en secret même au cœur des méchants. Qui peut aimer l'étude, et demeurer barbare.

Injuste, ingrat, jaloux, ambitieux, avare?

Quels vices de l'esprit, quels désordres du cœur Ne cèdent par degrés à son charme vainqueur?

Quel mal puis-je nommer qu'elle ne tourne en joie ? Cet homme est malheureux, il souffre, il est en proie A la haine, à la crainte, à l'espoir, à l'ennui : Hommes de tous les temps, venez autour de lui ; Venez, sages fameux, venez, troupe immortelle, La Bruyère, Pascal, Fénelon, Marc-Aurèle! Son âme au milieu d'eux a retrouvé la paix.

Quand l'étude s'approche, ennui, tu disparais! Passions,^ vous fuyez ; tristesse, tu t'envoles ! Puissante enchanteresse, elle sait des paroles Qui, d'un charme magique, endorment les douleurs.

LE BONHEUR DE L'ÉTUDE

De Tullie au tombeau j'ai vu le père en pleurs. Quel pouvoir l'a calmé? l'étude consolante; L'étude et Tusculum. Et quand Rome sanglante Eut reconnu la loi des cruels triumvirs, L'étude encor charmait ses amers souvenirs.

Ah! que d'infortunés, en cette triste France, Comme lui, menacés par le crime en démence, Ont trouvé dans l'étude un remède à leurs maux ! Seuls, pleurant leur famille envoyée aux bourreaux. Leurs rangs, leurs dignités, leur fortune ravie, L'étude adoucissait leur douloureuse vie; Les livres, seuls amis qui ne sont point ingrats. Au plus lointain exil accompagnaient leurs pas. On a vu, dans ces temps de deuil et de misères, Des princes, exilés du palais de leurs pères. Errer chez l'étranger, sans espoir de retour; L'étude était leur bien, leur asile, leur cour; Et, comme aux jours heureux ils régnaient avec elle, Aux jours de l'infortune elle leur fut fidèle.

Que dis-je? elle descend jusqu'au triste séjour Où d'un rayon avare entre à peine le jour.

Où le crime gémit, et souvent l'innocence; Elle y demeure encor, même après l'espérance. Voyez-vous ce proscrit, de sa perte certain : Assis, calme, et le front appuyé sur sa main, 11 lit, médite, écrit; c'en est fait. Sa pensée Dans l'espace sans borne au loiQ s'est élancée. Plus de prison pour lui, de verrous, ni de fers; Il est libre, il parcourt tout le vaste univers. Il saisit des secrets que gardait la nature.

Sa main va les transmettre à la race future.

Hâte-toi I les bourreaux disposent de ton sort. Mais on ouvre, on le nomme, on l'appelle à la mort : (( De quelques jours encore, ah! prolongez mon âge. « Et qu'avant de mourir j'achève mon ouvrage. » Tu l'as dit, Lavoisier ! mais tu l'as dit en vain ; Tu meurs. Tel Archimède, au bord syracusain, De l'art qu'il illustra mourut l'âme occupée, £t du soldat romain n'a pas senti l'épée.

Mafs d'une triste image écartons nos regards. Bois touffus, clairs ruisseaux, venez de toutes parts, Venez, loin du tableau dont mon âme est émue, Rafraîchir ma pensée et consoler ma vue.

Oh ! qui m'emportera sous un ombrage épais I Qui me rendra des eaux le cours limpide et frais! Qui peindra des grands bois le studieux silence, La liberté des champs et leur indépendance.

Et les prés pleins de fleurs, et le petit chemin Qu'on suit, entre les blés, son Horace à la main! Plaisirs des dieux! surtout si, dans la solitude, L'amitié quelquefois vient se joindre à l'élude. Si de leur double ivresse on goûte les douceurs, Et si le même mot fait tressaillir deux cœurs. Il est doux de jouir dans un autre soi-même Et des lieux qu'on préfère, et des livres qu'on aime. Chaque abeille à la ruche apporte son trésor. L'étude à l'amitié semble ajouter encor.

Aux vallons de Tibur, aux bois de Lucrétile, Ainsi l'aimable Horace et le tendre Virgile Ensemble cultivaient les champêtres loisirs.

LE BONHEUR DE L'ÉTUDE

Cependant on s'oublie en de si chers plaisirs. Le temps conseille en vain de quitter la retraite Où d'un charme enchanteur l'étude nous arrête; En vain on voit des bois les feuilles se flétrir, Les oiseaux disparaître, et les vents accourir; On ne peut s'arracher à ses travaux tranquilles, On rentre en murmurant dans l'enceinte des villes. Mais quoi ! l'étude encor vient charmer les hivers.

Dans la saison brumeuse où les champs sont déserts, Où la ville elle-même et s'attriste et s'ennuie; Lorsqu'à travers la vitre on voit la froide pluie Tomber, tomber encore: ou, de légers flocons, La neige au loin blanchir le faîte des maisons, Oh ! que l'étude alors est douce et délectable ! Quel charme, assis en paix^ le coude sur la table. De lire et de rêver, tranquille en son réduit. Près du feu rayonnant qui brûle à petit bruit! Le soir, quand le silence occupe nos demeures, Que seules de la nuit se répondent les heures, Qu'on aime à prolonger le doux travail des jours 1 \je temps fuit, l'airain sonne, et l'on veille toujours, Et, dans la longue extase où se perd la pensée, On ne se souvient plus de la nuit avancée.

Mais qui n'a pas joui des charmes du matin, De l'heure où, réveillé par le timbre argentin. Je me lève, avant l'aube, alors que tout sommeille Et ranime au foyer la cendre de la veille.

Il fait nuit : du matin le calme et la fraîcheur D'un plaisir inconnu font palpiter mon cœur.

Dans le sommeil de tous trouvant ma solitude, Près du foyer brillant, doux ami de l'étude, Assis à la clarté du flambeau matinal, Je médite Corneille, ou Montaigne, ou Pascal, Ou les hommes fameux de Rome et de la Grèce, Et de leurs vieux écrits l'étemelle jeunesse. En l'absence du bruit, des hommes, et du jour, Leurs livres mieux goûtés m'inspirent plus d'amour; Ils parlent à mon âme avec plus de puissance.

Heureux qui, dès le temps de son adolescence,

A connu cette ivresse, en a rempli son cœuri

Le vase, qui d'abord d'une pure liqueur

A rempli son argile encor vierge et nouvelle,

A son premier parfum reste longtemps fidèle;

Et l'homme dont l'étude eut d'abord les amours,

De son premier penchant se ressouvient toujours.

Soyez bénis cent fois, lieux où notre jeune âge,

Tendre et docile encore, en fit l'apprentissage ;

Où, dans un calme heureux, d'aimables compagnons,

L'un par l'autre excités, s'en donnent des leçons ;

Où l'âme en sa fraîcheur en sent partout l'empire,

Où c'est elle et sa paix qu'avec l'air on respire!

Combien mes souvenirs vous sont restés amis,

Royaumes de l'étude 1 ô regrettés pays,

Dont le peuple, aux yeux vifs, aux fronts purs et limpides,

Toujours jeune et joyeux, ne connaît pas les rides!

Tout ce qui m'y ramène est aimable à mes yeux.

Tout, jusqu'au souvenir du maître sérieux

Dont les sourcils, vers nous levés toujours sévères.

S'abaissaient adoucis en présence des mères.

LE BONHEUR DE L*ÉTUDE

Je me rappelle encor, non sans ravissement,

La classe, son travail, son silence charmant;

Je tressaille, en songeant aux paisibles soirées,

Sous les regards du maître, au devoir consacrées,

Quand, devant le pupitre en silence inclinés,

Nous n'entendions parfois, de nous-même étonnés,

Que, d'instant en instant, quelques pages froissées,

Ou l'insensible bruit des plumes empressées,

Qui, toutes à l'envi courant sur le papier.

De leur léger murmure enchantaient l'écolier.

jeunesse! ô plaisirs! jours passés comme un songe!

Du moins, ces temps heureux, l'étude les prolonge.

Elle laisse à nos cœurs cette première paix

Que les autres plaisirs ne remplacent jamais.

Celui qui dans l'étude a mis sa jouissance,

Garde sa pureté, ses mœurs, son innocence ;

Le miroir de sa vie est riant à ses yeux;

Les jours ne sont pour lui que des moments heureux ;

Sans ennui, sans langueur, sans tristesse importune;

Il n'adressera point ses vœux à la fortune;

Hélas! que pourrait-il lui demander encor?

II porte dans son cœur sa gloire et son trésor.

Pauvre, libre, content, sans soins et sans envie.

Dans un lieu de son choix il jouit de sa vie,

Et, quand le terme vient, il passe sans effort

Du calme de l'étude au calme de la mort.

A contempler sa fin Pétrarque nous invite * : Ses yeux se sont fermés, on dirait qu'il médite, Ou que, las du travail, il sommeille un instant ;

Sur sa table éntr'ouvert, son Virgile Tattend ; Et du mot qu'il traçait sa plume humide encore Avec lui se repose en attendant l'aurore.

Tel, après un beau jour, mon vénérable ami Du sommeil éternel Ducis s'est endormi.

Sa vie, à son déclin, s'est éteinte, pareille Au flambeau, compagnon de la savante veille, Lorsque, toute la nuit en silence allumé.

Aux feux du jour naissant il s'éteint consumé.

Hélas 1 je force en vain mes regrets à se taire !

11 n'est plus, l'héritier du fauteuil de Voltaire I

Il n'est plus, ce vieillard, notre amour, notre orgueil 1

Mes yeux, qui le cherchaient, n'ont trouvé qu'un cercueil.

Les vertus sont en deuil, et Melpomène pleure.

Mais l'étude du moins charmait sa dernière heure.

Au siècle de son âge il manquait seize hivers,

Et sa brûlante main traçait encor des vers ;

Il chantait les trésors de sa noble indigence,

Ses livres, ses amis, sa fière indépendance.

Et la paix de son âme, et le double avenir

Qu'au monde et dans le ciel il a droit d'obtenir.

Ainsi, cher voyageur, par delà l'Atlantique * Transportant les débris du patrimoine antique, Tu vas quitter la France! et tu veux dès demain, Malgré tous tes amis qui t'arrêtent en vain.

Changeant contre l'exil notre belle Neustrie, Sous un autre soleil chercher une patrie !

Je ne te retiens plus. Vole au delà des mers. Va chercher ces pays par Colomb découverts, Dont tu te fais de loin une si belle image; Aborde à la contrée encor neuve et sauvage Où tu crois vivre libre, où, servant tes projets, Vont en riches moissons se changer les forêts; Où tu pourras enfin, heureux de leur silence. N'entendre plus parler des malheurs de la France; Sème, plante, bâtis dans ton pays nouveau ; Mais au delà des mers ne vends pas ton vaisseau. Laisse-le près du bord. Un jour viendra peut-être Où l'invincible amour du sol qui t'a vu naître, Avec tout son pouvoir prompt à te ressaisir, Vers ton premier pays tournera ton désir.

Crois-en de ton ami l'espoir et le présage^ Si, même dès le port, à Taspect de la plage, En voyant fuir de loin la terre à l'horizon, Tu n'as pas soupiré pour ta chère maison, Et, lorsqu'à disparu la France tout entière, Si tu n'as pas senti se mouiller ta paupière. Aux lieux où, plein d'espoir, tu brûles d'arriver, Le regret du pays saura t'aller trouver.

L'ennui contagieux bientôt de ces rivages Te gâtera le ciel, l'air, les eaux, les ombrages. Et, du bord que jamais tu n'aurais dû quitter, Tes heureux souvenirs viendront te tourmenter. Tu diras : Retournons vers ma France chérie.

Qui peut dans notre cœur remplacer la patrie?

Le pays où nos yeux se sont ouverts au jour

En tous lieux, en tout temps, garde tout notre amour;

Et les biens les plus doux d'une terre étrangère

Ne laissent après lui qu'une empreinte légère.

On part; mais le regret nous ramène en vainqueur.

On peut changer de ciel, mais non changer de cœur.

Notre âme est la colombe errante et solitaire

Qui, lorsque le déluge eut inondé la terre,

Épiait le retour des verdoyants rameaux ;

Et, dans le vaste monde occupé par les eaux.

Ne trouvant nulle place oii reposer son aile,

Revenait s'appuyer sur l'arche maternelle.

Ainsi, toujours présente à notre souvenir, La patrie est le port où l'on veut revenir.

Rien n'en saurait longtemps détourner la pensée.

L'habitant malheureux de la rive glacée,

Où la neige dix mois remplace le gazon,

Où comme le soleil la nuit a sa saison,

Se trouvât-il porté dans le plus beau royaume.

Aux champs fleuris d'Hyère , aux bords du lac de Gôme,

Au milieu des splendeurs de l'horizon romain,

Sous l'azur transparent du ciel napolitain.

De son affreux pays le souvenir Tassiége,

Il regrette sa nuit, son hiver et sa neige.

Il part, et va content retrouver ces troupeaux

Qui lui donnent leur lait et tirent ses traîneaux.

Malade de désir dans la terre lointaine

Qui Tacheta captif sur la côte africaine,

Le fils noir et brûlé de l'ardent Sénégal

A souvent de sa main mis un terme à son mal ;

Il se tue, entraîné par une erreur chérie ;

Il croit qu'après la mort on va dans sa patrie.

Et qu'il doit retrouver, avec ses premiers jours,

Son bananier, sa case et ses noires amours.

Si des déserts brûlants, si des plaines de glace.

Si des bords où le ciel incessamment menace,

A leurs tristes enfants laissent un tel regret.

Pour nous, fils d'un doux sol, quel sera donc l'attrait

De ces climats heureux, de ces belles contrées.

Sous un soleil ami doucement tempérées.

Où la terre et le ciel combinent leurs bienfaits.

Où toute la nature avec l'homme est en paix,

Où par l'enchantement d'une riche culture

L'homme embellit encor les dons de la nature 1

France, est-il un pays qu'on t'ose préférer?

Où l'air est-il ailleurs plus doux à respirer? Où le ciel plus serein, plus épais les ombrages, Plus limpides les eaux, plus frais les paysages, Plus riches en épis les fécondes moissons?

France! que ce nom seul a d'agréables sons!

France ! bords fortunés et de Seine et de Loire, A l'oreille si doux, plus doux à la mémoire!

Aimable enchantement du cœur et des regards.

Pays des souvenirs, de la gloire et des arts ! Oh I quelle autre patrie a droit d'être plus chère !

On conte qu'un Français, dans ces temps de misère Dont périsse à jamais le sanglant souvenir!

A la mort condamné, contraint à se bannir, Avait, cherchant du Rhin la rive hospitalière, Entre la mort et lui mis ses eaux pour barrière. Jusqu'à des jours meilleurs, sur le sol étranger Libre il vivait sans trouble et du moins sans danger. Le grand fleuve, coulant entre de beaux rivages, Tous ces bords à la fois et peuplés et sauvages, De vignes, de moissons, de bois partout ornés. De gothiques châteaux ces sommets couronnés.

Ces vallons, où l'exil lui-même pourrait plaire, S'il était pour l'exil un beau lieu sur la terre, De toute leur splendeur l'environnaient en vain ; Lui, seul dans une barque errait, et sur le Rhin Passait les jours, heureux de la seule espérance D'y respirer un air qui lui vînt de la France. C'était là son bonheur, lirais par degrés en lui Il sentit se glisser un vague et sombre ennui. Un désir douloureux, une invincible envie

S'empara de son âme et consuma sa vie.

Il brûle, il se dessèche, il languit. Dans son sein

S'irrite incessamment un terrible dessein.

Plus de retard : allons 1 l'amour qui le dévore

L'emporte, et de la France il veut jouir encore.

Adieu son sûr asile, adieu sa liberté!

Ni le sanglant arrêt contre ses jours porté,

Ni la hache levée au-dessus de sa tète,

Ni l'affreux échafaud tout prêt, rien ne l'arrête.

Il est parti; du Rhin il a franchi les eaux;

Il a revu la France. Il a dit aux bourreaux :

Me voilà! Dans leurs mains il tombe sans défense;

Qu'importe! Il peut mourir, il a revu la France.

Il monte à l'échafaud, sa dernière heure a lui ;

Il a revu la France ! et c'est assez pour lui.

Oui sans doute, il vaut mieux périr dans sa patrie Que subir d'un proscrit l'existence flétrie ; Il vaut mieux expirer une fois, un moment, Qu'expirer tous les jours, sans cesse, lentement. L'homme traîne un fardeau plus pesant qu'on ne pense Lorsque de tout son poids l'accable l'existence, Et que, pour la porter, il n'a plus pour soutiens Ses parents, ses amis et ses concitoyens.

Seul, misérable, errant, il s'endort, il s'éveille, Sans que le lendemain se rattache à la veille ; Le présent n'est pour lui qu'un reflet du passé. L'avenir à ses yeux n'est qu'un livre effacé. Comme ces malheureux qui, dans l'enfer du Dante, Sentent pour un moment leur prison moins ardente, Si quelqu'un leur rappelle, en ce brûlant tombeau,

Le doux monde où le ciel à leurs yeux fut si beau; Ainsi les exilés, au pays de leurs pères, Vont par le souvenir chercher les jours prospères. C'est là que sont pour eux et la vie et le ciel, Là qu'autour de leur ville et du toit paternel Leur âme incessamment comme en songe voyage.

Parle, agit, prend un corps, une forme, un langage ; Tout ce qu'ils ont connu, tout ce qu'ils ont aimé Attire doucement leur souvenir charmé.

L'aurore naît, chez eux ils se peignent l'aurore; Si la nuit vient, chez eux la nuit les trouve encore; S'ils dorment, un doux rêve y fait errer leurs pas; Ils sont dans leur pays, ne les réveillez pas.

Hélas! que de Français, aux plaines de Belgique, Aux bords républicains de la double Amérique, Aux rives du Texas, ou du Tage ou du Nil, Loin de la France encor demeurent en exil 1 L'œil fixé sur la mer, comme ils portent envie Au vaisseau que le vent pousse vers la patrie ! Gomme ils voudraient voler sur l'aile des oiseaux Qui suivent le printemps et traversent les eaux ! L'hirondelle qui passe est la même peut-être Dont le nid est chez eux et pend à leur fenêtre. Peut-être à la même heure où je trace ces vers. Dans un coin reculé du second univers Quelque pauvre exilé, mesurant la distance Qui le tient séparé de sa natale France, Soupire et vers Paris reporte ses regards, Se figure de loin ses vivants boulevards.

Son Louvre, ses jardins, ses fraîches Tuileries,

Ses femmes, et nos arts, et leurs mille féeries.

Oh I qu'avec désespoir il mesure la merl

Plus d'exil ! plus d'exil ! c'est un mal trop amer.

Je ne l'ai point connu. La tempête publique Ne m'a point séparé du foyer domestique ; Mais du pays natal parfois je suis sorti ; Mais je fus voyageur mais j'ai souvent senti Le regret d'être absent du lieu qui me vit naître, Le plaisir d'y rentrer et de le reconnaître; Et j'ai compris l 'exil, et ce que peut souffrir Celui qui doit y vivre et qui peut y mourir.

Je me souviens qu'un jour, après un long voyage, J'allais du Mont-Cenis regagnant le passage.

Et du Tessin, pensif, remontais le torrent; Fatigué du chemin, seul et triste et souffrant, Je portais mes regards, du milieu des vallées. Vers les Alpes au loin par la neige voilées; Et, les voyant grandir entre la France et moi. Je me sentis soudain frappé d'un vague effroi. Je me mis à songer ( où va la rêverie 1 ) Que je pourrais mourir «ans revoir ma patrie. Dans cet effroi bizarre et superstitieux.

Il me semblait sentir comme un avis des cieux. Et je ne retrouvai le calme et l'espérance Que lorsque devant moi je vis venir la France ; Comme un homme, troublé des rêves de la nuit. S'apaise, rassuré, s'il voit le jour qui luit.

Mais lorsque seulement, absent un an à peine. Trop lentement l'automne à Provins me ramène.

Je languis, les moments me paraissent des jours.

Avec quels vifs transports je vous revois toujours,

Lieux aimés où coula mon enfance tranquille 1

Oh ! comme mon cœur bat quand non loin de la ville,

Du haut de la colline étendant mes regards,

Je vois monter sa tour, son dôme, ses remparts,

Les arbres, les buissons connus de mon jeune âge !

Heureux, ô trop heureux, l'homme discret et sage

Qui d'un bonheur lointain ne fut pas curieux,

Et qui passe ses jours au toit de ses aïeux,

Content de cultiver la paternelle terre.

Et de cueillir les fruits de l'arbre héréditaire !

Il habite le lieu de sa jeunesse aimé,

11 se promène au bord du fleuve accoutumé;

Dans sa propre maison, sans peine, sans étude.

Il trouve le bonheur, qui n'est que l'habitude;

Et, de ses jours nombreux quand le dernier a lui,

Il ne voit point la mer entre les siens et lui,

D'amis et de parents sa couche est entourée.

Il meurt entre leurs bras et sa mort est pleurée.

Mais celui qui nous fuit, quel partage est le sien? Étranger, dans ses maux quel sera son soutien ? Quels soins compatissants allégeront ses peines ? Et, quand du froid fatal frissonneront ses veines, Quel regard verra-t-il, tendrement curieux.

Du médecin muet interroger les yeux?

La mort d'un étranger n'intéresse personne; Il nous abandonna, lui-même on l'abandonne.

Ah ! deviens, cher transfuge, à toi-même plus doux I

Il en est temps encor : reste au milieu de nous. La proue à l'occident n'est pas encor tournée, La voile aux vents encor n'est pas abandonnée, Demeure ; et, sans tenter de voyage lointain, Au cercle accoutumé renferme ton destin ; A des devoirs sacrés garde un culte fidèle; L'Annérique, de loin, te semblera plus belle; Tu loueras à loisir ses immenses forêts, Ses grands fleuves, ses lois, sa liberté, sa paix. Pour chercher le bonheur, tu fuyais ta Neustrie; Il n'est de bonheur vrai qu'au sein de la patrie, Dans la maison natale, et dans les mêmes lieux Où, contents de leur sort, ont vécu nos aïeux. C'est là qu'ouvrant les yeux nous vîmes la lumière. Là que de nos parents repose la poussière, Là que reste à jamais tout ce qu'on doit chérir. Là qu'il est doux de vivre, et là qu'il faut mourir.

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