‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 2 sur 99 · AUX BOIS DE VILLK-D'AVRAY · texte numérisé non relu

AUX BOIS DE VILLK-D'AVRAY

Montreuil, 18 U.

Maitre de mes loisirs et libre en mes penchants,

Oh ! combien il me plaît de m'éveiller aux champs !

Comme pour le plaisir les yeux s'ouvrent sans peine !

Quelle aimable fraîcheur frémit dans chaque veine !

Que notre âme est légère, et qu'on se sent joyeux

D'assister au réveil de la terre et des cieux,

De voir l'homme et le jour commencer leur ouvrage,

La lumière monter de nuage en nuage,

Les informes objets reprendre leurs couleurs.

Et les prés reverdir et renaître les fleurs,

Et se rougir au loin les bois aux mille tètes!

L'étoile du matin est l'astre despoëtes;

Et, de rosée humide, elle verse des airs

Son éclat aux gazons, sa fraîcheur à nos vers.

J'éprouve de la joie à devancer l'aurore,

A marcher par les champs où nul ne passe encore.

Dans son buisson l'oiseau se réveille à demi,

Gazouille quelques sons, et se tait rendormi. Sans doute il se trompait, et de Taube première, En entendant du bruit, a cru voir la lumière. Elle naît cependant, et les coqs ont trois fois Frappé l'air moins obscur de leur cri villageois. Déjà les bœufs au loin, murmures agréables, Impatients du jour, font mugir leurs étables ; J'entends, en traversant la longueur des hameaux, Les enfants réveillés pleurer dans leurs berceaux ; Tous les bruits du matin commencent, et la mère, Son enfant dans les bras, entr'ouvre sa chaumière. Homme, à ces doux tableaux tu sens battre ton cœur!

Avec le jour naissant, quelle douce chaleur Se répand des rayons que le soleil envoie !

Jusques au fond de l'âme une indicible joie Par degrés s'insinue, et l'on sent revenir Des beaux jours oubliés un tendre souvenir.

Que fait-on maintenant dans la ville lointaine.

Que, des hauteurs des bois, j'aperçois dans la plaine?

Le soleil dès longtemps frappe son dôme d'or.

Et parmi les vapeurs elle sommeille encor.

La laitière déjà sur la route chemine,

L'émondeur est au bois, le pâtre à la colline,

La fermière à l'étable ; armé de l'aiguillon.

Le fermier matinal commence son sillon.

Et, suivant de ses bœufs l'attelage tranquille,

Il féconde le champ qui doit nourrir la ville.

Et la ville sommeille 1 et, livrée aux pavots.

Elle n'aperçoit pas que le jour à grands flots

Inonde au loin ses toits, ses places et ses rues; Et, sans regret du jour et des heures perdues. Ses muets habitants, dans leurs lits étendus, De la vie et du ciel ne se souviennent plus.

Heureux peut-être, hélas I d'oublier leurs pensées !

Dans ces chambres sans air, étroites et pressées.

Où des rideaux épais, gardant l'homme endormi,

Le défendent du jour comme d'un ennemi.

Que d'intérêts divers, qui maintenant sommeillent.

S'endorment chaque soir, chaque matin s'éveillent!

Le gain, l'ambition, et la crainte et l'espoir,

De la nuit comme nous connaissent le pouvoir.

Nus, dépouillés, vaincus du sommeil qui les presse,

Le vice et la vertu, la force et la faiblesse,

Le riche et l'indigent, l'artisan et le roi,

Succombent, impuissants, à l'invincible loi.

De la nature en vain nous voulons nous défendre.

Aux liens du sommeil elle sait nous reprendre;

Tous travaillent, le jour, à monter sans rivaux,

Et dans leur lit, le soir, tous retombent égaux.

Sous son dais, endormi comme les simples hommes, (;e puissant Empereur est donc ce que nous sommes 1 Ce maître qui des rois veut un culte assidu.

Le voilà sans mémoire et sans force étendu.

Sa volonté puissante a fui sa vaste tôte.

On dirait que son sort s'interrompt et s'arrote. Que du monde avec lui cesse le mouvement.

Peut-être, las de guerre, il rêve en ce moment De l'humide Saintr-Cloud le magnifique ombrage,

Ou la simplicité chère à son premier âge,

Quand le trône de France était loin de ses vœux,

Qu'il vivait sans empire et qu'il n'était qu'heureux.

Il dort obscur au toit de son modeste père.

Il va se réveiller le maître de la terre;

11 va contre les rois jeter ses combattants;

Les mères vont pleurer. Ah! qu'il dorme longtemps I

La paupière assoupie et l'âme active encore, Je vois un courtisan que le chagrin dévore, Il se tourne en tous sens, dans son lit soucieux ; Le prince, hier, sur lui n'a pas jeté les yeux.

Et partout dans ces murs, sous ces toits innombrables,

Dorment à mes regards des vanités semblables.

Les folles passions dont l'homme est possédé.

Prêtes à le reprendre, au sommeil l'ont cédé.

Toutes au bord du lit l'attendent en silence.

Hommes vains et séduits, comme aux jours de l'enfance

Près d'eux en s'endormant ils gardent leurs hochets ;

A côté de leur tête errent leurs vains projets.

Leurs titres, leurs rubans, leur fortune, leur gloire.

Songes par le sommeil chassés de leur mémoire;

Et, dès qu'avec leurs yeux leur cœur est ranimé,

Ils retrouvent d'abord tout ce qu'ils ont aimé.

Cependant qu'assoupis ils sommeillaient dans l'ombre. Au fond d'un air épais et d'une alcôve sombre. Sans force, sans pensée, à leur insu vivants. Les astres dans le ciel roulaient purs et brillants. Le jour naît, le ciel luit, la terre se colore;

Des bois, sous le soleil, la cime au loin se dore ; Je foule les gazons et contemple les cieux, Je respire un air pur, frais et délicieux.

Et partout de la terre avec moi rajeunie S'exhale la santé, nourrice de la vie.

Je plains les malheureux absents de ces tableaux. Dont l'oreille est fermée au concert des oiseaux, Qui n'ont pas du soleil encor senti la flamme, Ni retrouvé leurs sens ni réveillé leur âme ; Je les plains, et d'ici, ne puis les concevoir. Eh bien 1 que dans Paris je m'endorme ce soir. Peut-être que demain dans ses sombres demeures, Je perdrai sans les voir les matinales heures; Je laisserai le jour monter au haut des cieux Sans sentir sa lumière et sans ouvrir les yeux ; Dans ma couche, bercé d'images mensongères.

J'attacherai mon âme à leurs formes légères.

Et peut-être, embrassant un trop doux oreiller. Trouverai du plaisir à ne pas m'éveiller.

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