‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 26 sur 99 · LE THÉÂTRE DE BACCHUS · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE BACCHUS

Lasse mon regard, et le laisse Vers un autre ciel arrêté.

Les vers de ma reine Marie Me reviennent au souvenir, Quand du côté de la patrie Je vois les nuages courir.

Comme elle, je tiens vers la France Les yeux fixés sur l'horizon.

L*espace qui s'étend immense Me devient presque une prison.

Et je porte envie aux nuages ; Et je dis : Nuages heureux I Vous allez revoir ses rivages !

Et mon âme y vole avec eux.

Montreuil, décembre 1821.

Versez, versez, jusqu'au bord de mon verre, De ce vin noble et généreux.

Né chez Ulysse, au sol pierreux Tant chanté par le vieil Homère. *' Versez ; c'est la première fois Qu'amené dans notre Lutèce, Cet aimable enfant de la Grèce Hit à la coupe du Gaulois.

J'en ai chargé moi-môme le navire Qui, jusques au port phocéen, Dains un cristal ionien, Pour vous l'apporta de Corcyre, Qu'il soit cher à tout l'univers!

Si l'on en croit la renommée, Homère, à la table d'Eumée, Souvent y puisa de beaux vers.

f andis qu'ici j'hiver, d'un frein de çlacQ, Arrête 19 cpurse des eaux,

LE VIN D'ITHAQUE. Ui

Que les feuilles et les oiseaux A ses neiges cèdent leur place, Ah ! loin de nos sombres climats, Que je revole à ces rivages Où rayonne un ciel sans orages Sur une terre sans frimas!

Versez, versez, jusqu'au bord de mon verre.

En moi je sens avec ce vin Pénétrer comme un feu divin Qui brûle mon âme et l'éclairé ; Je sens monter vers mon cerveau Je ne sais quels légers nuages, Où se colorent les images D'un pays lointain et nouveau.

Je vois, je vois, Pléiade d'Ionie, S'avancer tes îles d'azur.

Qui, comme en un ciel calme et pur.

Scintillent sur la mer unie ; Et Leucade, où pleura Vénus, Et Zanthe, de myrtes ornée.

Et Corcyre, encor couronnée Des orangers d'Alcinoiis. **

Yersez, versez. Derrière elles s'élève Une lie... Ah! je la reconnais!

Puis-je bien l'oublier jamais, L'île où j'ai fait un si doux rôve !

J'i^perçois du Nérite obscur glancbir 4o loin le monadtère;

Ithaque, s'avançant austère, M'ouvre son sein profond et sûr.

En vain du froid le hêtre qui s'enflamme Vient m'avertir en pétillant; D'un ciel doux et chaud et brillant * Le soleil reluit dans mon âme :

Je sens de suaves chaleurs Comme à la saison renaissante, Et parmi l'herbe éblouissante L'aubépine éclate de fleurs.

Versez, versez, jusqu'au bord de mon verre.

Épuisé d'un mal dévorant.

Je languissais faible et mourant :

J'ai touché cette douce terre.

J'ai bu de son vin enchanté, Et dans mon sein, las de souff'rance, J'ai senti couler l'espérance Et s'épanouir la santé.

Ohl quel plaisir de se sentir renaître Sous les doux rayons du soleil !

De voir, après un froid sommeil, Lii ftMrf cH les fleurs reparaître!

D'aller, d'un pîBd mal affermi.

Jouir du ciel qui les décore»

Appuyé d'un bras faible encore Au bras complaisant d'un ami !

C'était l'automne; et, de fleurs étoilée, L'herbe brillait comme au printemps.

Nous allions, calmes et contents, Le long de Faimable vallée ; Nous suivions les étroits sentiers Pendus aux collines glissantes, Parmi les vignes rougissantes Et les verts bouquets d*oliviers.

Versez, versez, jusqu'au bord de mon verre.

Tantôt, dans une barque assis.

Nous cherchions soit du dieu Phorcys La grotte et le port solitaire.

Soit l'étroit et secret vallon Oii Corax voit les chèvres boire A la source limpide et noire Qui d'Aréthuse a le doux nom.

J'aime à voguer le long de cette rive, Où Télémaque, de Pylos Rentrant assiégé de complots, Abritait sa voile furtive.

Un soldat, debout nuit et jour Tel qu'une statue immobile, Semble encor, des sommets de l'Ile, Sur l'onde épier son retour.

J'aime à revoir ce rameur chargé d'âge Qui nous montrait ces rocs déserts.

Et comme eux, sous de longs hivers, Paraissait battu de l'orage :

Vieil écueil, aux flancs tout usés, Qui, tranquille après la tempête,

Montre encore empreints sur sa tête Tous les flots qui s'y sont brisés.

Le Nil lointain avait sur son rivage Vu ce Grec parmi nos Français; De Bonaparte et de Desaix Il avait connu le visage ; Il avait servi les couleurs Que vingt ans aima la victoire; Il nous racontait notre gloire, Et nos yeux se mouillaient de pleurs.

Versez, versez, jusqu'au bord de mon verre.

Vieux rameur, guide ton bateau Vers le pied du prochain coteau D'où cette onde descend si claire.

Je veux lire Homère et m'asseoir Auprès de la source sacrée :

Toi, dans cette anse retirée. Tu nous attendras jusqu'au soir.

Du haut sommet des roches escarpées, On voit de loin, au bout des eaux, Passer les voiles des vaisseaux.

D'un soleil rougissant frappées.

Elles nous laissent à l'écart :

On sent d'ici rouler le monde; Mais l'Ile, dans sa paix profonde, N'y semble prendre aucune part.

Humble, modeste, intime, retirée.

Dans son vaste et tranquille port

La mer parait un lac qui dort;

Le vent n'en connaît pas l'entrée :

Séjour cher à la pauvreté,

Où l'on ignore l'indigence,

Où régnent les mœurs, l'innocence,

Le travail, l'hospitalité.

Versez, versez, jusqu'au bord de mon verre.

Ils sont beaux, ô roi Ménélas, Les vallons de votre Eurotas :

Ithaque m'est encor plus chère.

Ils sont doux, reine Galypso, Les bords de votre île divine :

Plus douce encor m'est la colline Où Télémaque eut son berceau,

Smyrne sans doute, et Ghios, et Larisse, Ont des champs qu'on peut envier; Mais ce sol garde le laurier Qu'Homère a planté pour Ulysse ; Mais ces rocs, de vignes semés, Donnent ce vin que j'aime à boire. Ce vin qui nous rend la mémoire Des lieux que nous avons aimés.

Vin généreux qui, dès le premier âge, De Laërte échauffant le fils, Avait en lui de son pays Imprimé si vive l'image 1 Ahl si, de l'absence vainqueur, Il nous fait aimer la patrie.

C'est trop peu de Fidolâtrie, Versez l'ivresse dans mon cœur.

Est-ce la mer qui sous moi se remue?

Et suis-je encor dans mon vaisseau ?

De quelque tremblement nouveau Leucade encor est-elle émue? *• Autour de moi de toutes parts Je vois la terre qui chancelle, Et dans la nuit qui la rappelle Ithaque échappe à mes regards.

Cessez, cessez; n'emplissez plus mon verre.

Son cristal trop de fois rempli Pourrait d'un nuageux oubli Ombrager toute ma lumière.

Ahl que ce vin qui m'a charmé N'inonde pas sa propre flamme.

Et n'éteigne pas dans mon âme Le jour qu'il avait allumé.

LE CIEL D'ATHENES

Saiat-Pawl. Février U2i.

Celui qui, loin de toi, né sous nos pales cieux, Athènes, n'a point vu le soleil qui t'éclaire. En vain il a cru voir le ciel luire à ses yeux. Aveugle il ne sait rien d'un soleil glorieux. Il ne connaît pas la lumière.

Athcne, mon Athène, est le pays du jour; C'est là qu'il luit! c'est là que la lumière est belle! Là que l'œil enivré la puise avec amour.

Que la sérénité tient son brillant séjour, Immobile, immense, éternolloî

Juscjues au fond d'un ciel limpide et transparent. Comme au fond d'une source, on voit; tout l'œil y plonge: L'air scintille, moiré comme l'eau d'un courant. Pur comme de beaux yeux, clair comme un front d'enfant, Doux comme l'été dans un songe.

Les nuages! combien ils lui sont étrangers !

Ace bleu firmament ils n'osent faire injure:

Ou, s'il en vient parfois, rapides passagers,

Peints d'or, d'azur, de pourpre, ils flottent si légers Que leur voile est une parure.

Ah! comme il me reporte à ce climat si pur, Ce ciel qui devant moi si tristement s'ennuie, Dont le rideau jamais n'entr' ouvre un coin d'azur, Où même les étés, comme l'hiver obscur.

Passent sous un voile de pluie !

La pluie est en Attique un spectacle nouveau ; Amis, n'est-il pas vrai ? nul ne s'y souvient d'elle : Nous sellions le coursier sans songer au manteau, Sans soupçonner le ciel, qui se montrait si beau. D'être à sa promesse infidèle.

Le matin, en s'ouvrant satisfaits de sommeil, Nos yeux, sûrs d'un beau jour, l'interrogeaient sans crainte; Et le soir, assurés d'un lendemain pareil.

Ils voyaient sans regret le radieux soleil Descendre derrière Corinthc.

soirs! lorsqu'au Pirée, au milieu d'un ciel d'or. Du golfe et de la mer rentraient les blanches voiles ; Que l'insensible nuit nous surprenait au bord, Et que nous demeurions assis longtemps encor. Les yeux levés vers les étoiles!

L'air, ainsi qu'un lait pur, coulait délicieux; La transparente nuit brillait bleue et sereine : C'était un autre jour, qui reposait les yeux. Mais l'aube de la lune aux astres radieux Annonçait leur rêveuse reine.

LE CIEL D'ATHÈNES. 111

Du Pentélique alors, dans sa pâle beauté, Elle montait sans bruit; les champs, les monts, les ondes, Alors tout se taisait, hors mon cœur agité.

Plein d'un trouble inconnu, par degrés transporté Loin des hommes vers d'autres mondes.

Mais sitôt que Timan, du haut du minaret, De la nuit dans Tair pur chantait l'heure première, Vers Athène à grands pas rentrant non sans regret. Nous allions au couvent du souper déjà prêt Chercher la table hospitalière.

« Quand reverrai-je Athènel » Ainsi de tous leurs vœux Ses fils la demandaient sur la rive lointaine. Vers leur pays souvent je reporte les yeux; Et, transfuge du mien, souvent ici comme eux Je dis : « Quand reverrai-je Athène ! »

Doux bords, même embellis de mes jours do douleur ! Chemin de Marathon I Kélidonou! Colone!

penchants de l'Hymette! ô leur fraîche couleur. Quand le matin peignait comme un pécher en fleur Le mont qui d'abeilles bourdonne!

La nuit, en sommeillant, j'y vais dans mon vaisseau; J'y marche, parle, agis : le jour encor j'en rôve. Tout m'y reporte, un arbre, une fleur, un oiseau, Un son léger, le bruit des feuilles ou de l'eau, Ou la poussière qui s'élève.

Si je lis, et soudain que du lieu si connu Un nom sous mon regard passe par aventure^

En Attique soudain me voilà revenu :

L'œil fixe sans objet, rêveur, le sein ému,

J'inlerromps longtemps ma lecture.

Sans cesse enfin j'y vole, égarant mon essor Du Pnyx aux oliviers, de la source au platane ; Du couvent de Daphné je cueille les fruits d*or. Bois à l'eau du Céphise, et mange en songe encor Les blonds raisins de la sultane.

Je suis cette hirondelle, hôtesse de Fauvel, Que, dans Athène aussi, notre vue amusée, Parmi les monuments, d'un vol continuel Regardait s'enivrer comme folle du ciel Et du beau temple de Thésée.

Elle égayait le toit de l'hospitalité.

Autour du nid causeur sans mesure empressée : De son gazouillement tant de fois écouté, De son nid, de ses jeux, de sa vive gaîté, Elle a fait rêver ma pensée.

J'ai quitté sans retour ce lieu de souvenir : Elle encore y demeure, au bsau temple fidèle. Si. voyageuse aussi, son temps vient à finir, Elle n'en part jamais que pour y revenir :

Hélas! trop heureuse hirondelle!

Loin d' Athène asservie, un jour, avec l'été On la vit pour Memphis partir à tire-d'aile.

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Après le long voyage, au pays regretté Son retour attendu trouve la liberté :

Hélas' trop heureuse hirondelle!

Laissons, il en est temps, ce trop aimable lieu. Je suis comme l'amant d'une femme bien chère, Qui, prêt à la quitter, plein encor d'un doux feu, Multiplie, en partant, ses caresses d'adieu.

Sans pouvoir donner la dernière.

Athène, Athène, adieu! Je ne dois plus te voir. Mais mon âme toujours hantera tes demeures.

mes vers, je rends grâce à votre heureux pouvoir ; Et dans mon souvenir vous avez fait ce soir Couler de délectables heures. '^

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