‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 83 sur 99 · ESSAIS · texte numérisé non relu

ESSAIS

LES SOUVENIRS

Prytanée de Saint-Cyr, 1801. "

Sur Taile des zéphyrs à peine le printemps

Â, ramenant les fleurs, amené mes quinze ans;

Écolier d*Hélicon, ma main novice encore

Ne sait point voltiger sur la lyre sonore;

Guide mes doigts craintifs, ô mère des neuf sœurs !

Soutiens ma voix, ma voix va chanter tes faveurs.

Eh ! quel don est égal au don de la mémoire ? C'est elle qui du monde est la vivante histoire; Elle trompe l'absence et les lieux et les temps. Par elle le vieillard sourit à son printemps; Il reporte ses yeux et son âme attendrie Des portes de la mort aux portes de la vie.

Par elle, heureux encor des heureux qu'il a faits, ii:. 17

Le bien&iteur charmé retrouve ses bienfaits.

Elle change en plaisir la souffrance passée.

Voyez ce vieux soldat : héros dans sa pensée, Il se plaît à redire au sein de ses foyers Ses voyages lointains, ses périls, ses lauriers, Tandis qu'autour de lui, foule tendre et craintive, Le cou tendu, l'œil fixe, et l'oreille attentive, Ses crédules enfants, à sa voix suspendus, Frémissent du danger, quand le danger n'est plus.

De même au sein des arts, la France dans ses fêtes Aime à se retracer ses combats, ses conquêtes. Entendez-vous l'airain gronder aux champs français? Jadis signal de guerre, il annonce la paix.

Spectacle aimable et doux I Momus a pris les armes ; Le fer est sans blessure et les lauriers sans larmes; Mars agite en riant le glaive du trépas.

Et la paix s'embellit du tableau des combats.

Qui peut nous consoler de la patrie absente ? Les souvenirs. Par eux la patrie est présente. Le banni, relégué vivant dans un tombeau. Siège en idée aux lieux où reste son berceau. On a pu Tenchalner d'une mer courroucée.

Mais pourra-tr-on jamais enchaîner sa pensée ! Ah ! par l'illusion doucement aveuglé, Au sein de l'exil même il n'est point exilé.

Sur les rocs de Cayenne il retrouve la France ; Il habite le toit qu'habitait son enfance,

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Et, reposant en paix dans son hameau natal, n est heureux du moins d'un bonheur idéal.

D'un pôle à Tautre, ainsi, loin de nous élancée. Sur Taile de l'éclair voyage la pensée :

Ainsi les souvenirs triomphent des climats.

C'est peu. Rivaux de l'âge et vainqueurs du trépas, C'est par eux que, trompant une étemelle absence, L'ami de l'ami mort retrouve l'existence.

Toi que mon cœur aimait, cher Théodore, ô toi, Au jour où lu mourus, tout était mort pour moi ; La mémoire a parlé : tout renaît à la vie; Tout vient te ranimer dans mon âme attendrie. Si je lis quelquefois tes auteurs favoris, On voit couler mes pleurs où s'échappaient tes ris. Je pleure en revoyant ces ormes de notre âge Qui pour nous unissaient leur fraternel ombrage, Ce hêtre où, mariés, grandissaient nos deux noms Et ton banc solitaire et nos lits de gazons : Là sous l'abri mouvant d'un dôme de verdure.

Des rossignols d'avril le gazouillant murmure. Et le bruit du torrent qui d'un cours inégal Tombe, bondit, retombe en nappe de cristal, Et le faible ruisseau qui d'une voix plaintive Déroule à plis d'azur son onde fugitive, Et ces bois où Zéphyr d'un souffle caressant Fait frémir le feuillage et meurt en frémissant, Tout rappelle à mon cœur une image chérie; Tout vient entretenir ma tendre rêverie; Le souvenir m'en suit jusque dans le sommeil.

Ces songes, spectres vains, qu'efface le réveil, Les dieux n'ont point formé leur foule passagère, La mémoire en produit Fimage mensongère.

Dès que le doux Morphée, épanchant ses pavots, '*

Sur nos sens assoupis a versé le repos, .

De ses liens vivants l'âme débarrassée

Peint les scènes du jour à l'œil de la pensée.

Voyez l'avare : en songe il déterre un trésor,

Le regarde, l'embrasse, et le regarde encor.

Endormi, le guerrier, fécond en funérailles.

Sur le duvet osseux retrouve ses batailles.

Le poëte son luth, le peintre ses couleurs.

Le riche ses plaisirs, le malheureux ses pleurs.

Le chasseur, que conduit sa meute glapissante,

Immobile en son lit, poursuit la biche absente;

Le juge, sommeillant, siège en son tribunal ;

Enfin, pâle jouet d'un orage idéal.

Le tremblant nautonier combat Tonde en furie;

Il meurt, et le réveil le ramène à la vie.

Mais quand l'homme est courbé sous le fardeau des ans,

Quand l'âge au pas tardif a de ses doigts pesants

Entassé les hivers sur sa tète glacée.

Le souvenir alors rajeunit sa pensée.

Alors, mort d'espérance, il vit de souvenirs.

Il reprend ses travaux, ses peines, ses plaisirs.

Et, près de son déclin contemplant son aurore.

Sur son front éclairci le plaisir brille encore.

Ainsi quand le soleil jette sur l'horizon

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La mourante clarté de son dernier rayon, Il ranime un instant sa lumière expirante, Et sa chute a Téclat de Taurore naissante.

Asile où la patrie, à Tombre des lauriers, Ouvre aux fils des héros ses bras hospitaliers, Lieux chers qu'avec l'étude habite l'innocence, Témoins de mes plaisirs, amis de mon enfance, Oh ! qu'il me sera doux sur les bords du tombeau De saluer vos bois, voisins de mon berceau 1 Quels souvenirs! Ici, ma main retentissante Poussait et repoussait la balle bondissante; Je foulais de mes jeux ce sable et ces gazons; Là, quand le sombre hiver, hérissé de glaçons. Ramenait les frimas des monts <île la Norvège, En humides remparts nous entassions la neige, Et, joyeux assaillants, de précoces lauriers A la France future annonçaient des guerriers. Ainsi Napoléon, dans les murs de Brienne, Déployait, jeune encor, son âme citoyenne. ^^ Ainsi des murs de neige et des forts simulés Présageaient de Lodi les remparts écroulés. "'^

Mais quel lieu vient s'offrir à ma vue affaiblie? Cette enceinte, jadis de festons embellie, En un jour solennel voyait ceindre de fleurs Le front enorgueilli des fortunés vainqueurs. Que ce tableau touchant est cher à ma vieillesse ! 11 me rend les amis qui charmaient ma jeunesse , Le mortel qui forma par des soins assidus ''''

Mon esprit aux talents et mon cœur aux vertus. Je crois les voir encor ces couronnes riantes Qu'imploraient à Fenvi nos tètes suppliantes; Les voilà! leur aspect m*a rendu mon printemps; De nouveau je me mêle aux jeunes combattants, Et, cueillant en espoir la palme imaginaire, Je cours la déposer sur le front de ma mère.

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