PIERRE LE PÊCHEUR
Tancarville, 1817.
Au pied de la falaise au levant inclinée
Qui domine la mer, de ses bois couronnée,
Seul, selon ma coutume à mes rimes rêvant,
Je marchais sur la grève, et du soleil levant
Je regardais venir la lumière enchantée;
J'observais sur la mer sa teinte veloutée,
Et, de l'air du matin savourant la fraîcheur,
Du regard je suivais les barques de pécheur,
Et les filets déjà reprenant leur ouvrage ;
Chaque objet m'attirait, quand de loin sur la plage
Je vis (que peu de chose amuse notre esprit!)
Deux points noirs s'avancer, l'un grand, l'autre petit;
Kt, d'un œil incertain, cherchant à reconnaître
De ces points grossissants quelle forme allait naître,
J'aperçus, par degrés, grandir sur le chemin
Un homme, et son enfant qu'il tenait par la main.
L'un voisin du berceau, l'autre de la vieillesse,
S'arrètant, se baissant, se relevant sans cesse.
Que fonUls ? me disais-je ; et, quand ils furent près, Je vis que, malheureux, pour se nourrir sans frais, Sur la grève ils cherchaient les crevettes nacrées Qu'en montant, chaque jour, y jettent les marées. Pauvre et chétif repas ! Le plus vieux, par moment. Restait devant la vague arrêté tristement; Et tandis que l'enfant, sans soins comme son âge. Un panier à son bras, cherchait le coquillage, Lui, sur la pleine mer l'œil toujours arrêté, Soupirait en voyant son calme et sa beauté.
Quand il fut près de moi, l'abordant : « Camarade, »
Lui dis-je, « aucun pêcheur par ce temps n'est malade ;
a La pêche sera riche, et bien fin le poisson
« S'il échappe au filet ou trompe l'hameçon.
« Quoi ! Pierre, » (car j'avais à sa première approche
Reconnu le pêcheur dont souvent sous la roche
J'avais vu les filets étendus au soleil ; )
« Quoi 1 je te trouve oisif, et par un temps pareil !
« Le poisson n'attend pas le pêcheur qui s'attarde.
« Déjà tes compagnons sont au large, regarde :
a En mer ! l'été finit, 1 eperlan va partir. »
Le vieillard de son sein tire un profond soupir. Il détourne ses yeux vers les barques flottantes Qui sur la mer au loin se balançaient contentes. Et qui, souples au vent, aimaient à se pencher Vers le flot où leur voile alors semblait toucher: Et voyant les pêcheurs tirer dans leur nacelle Leurs filets tout remplis, dont l'eau brille et ruisselle : « Hélas! monsieur, dit-il, j'allais en mer comme eux;
PIEURE LE PÊCHEUR. 37
(( La mer est mon pays, ses flots étaient mes jeux,
o Et la pèche, ma joie; et j'ai vu sur ma voile
a Naître plus d'un soleil, coucher plus d'une étoile.
« Mais sans doute un démon me jette un mauvais sorti
a Je n'avais qu'un filet, et le meilleur du port;
« Habile entre mes mains il soutenait ma vie :
« Mais une année advint, de deux autres suivie,
a Où le poisson manqua ; mon enfant avait faim :
« J'ai vendu mon filet pour acheter du pain.
« Et maintenant, voyez la fortune haineuse !
« L'année est abondante et la mer poissonneuse,
a Tous les filets du port sont au large tendus;
« Tous les pécheurs en ont, moi seul je n'en ai plus!
« Avec mon pauvre enfant, vieux, il faut que je vive
« Du chétif coquillage échoué sur la rive.
« Si j'avais un filet, je pourrais le nourrir,
« Et sur l'algue du bord je n'irais pas mourir. »
Et, comme enseveli dans de tristes pensées,
Il regardait au loin les vagues balancées
Et de la haute mer le spectacle joyeux,
Et puis son pauvre enfant, qui, l'air insoucieux.
Se jouait, réfléchi par le miroir humide
Du sable, où son pied laisse une trace liquide.
Oh! je conçus alors un séduisant projet, Et je dis au pécheur : « Combien coûte un filet^ » Hélas I c'était si peu! je me tus. Pauvre père! Résolu de lui rendre un destin plus prospère, Je le quitte aussitôt, dans mon âme content; J'allais, et tout ému me figurais l'instant
Où, surpris, sous le roc dont il s'est fait le maître, Un filet à la main il m'allait voir paraître, Et m'entendrait lui dire, heureux mais moins que moi « Prends, voilà ton filet; accepte, il est à toi. »
Et déjà je marchais vers la ville voisine, Et déjà vers Bolbec je montais la colline; Mais un soleil ardent embrasait le chemin, Et je dis : Remettons cette emplette à demain. Le lendemain, il plut; le jour suivant, encore; Autre jour, autre obstacle ; et d aurore en aurore Tancarville arrêtait mes pas moins résolus; Puis les vers, puis l'automne; et je n'y pensai plus.
Fausse et vaine pitié 1 légèreté des hommes!
Êtres faibles et durs et lâches que nous sommes ! Et dans Paris, six mois oublieux de l'hiver, De la faim, de la soif et du vent de la mer.
Et de la nudité, si dure à la vieillesse.
Des salons chauds et doux je savourais Tivresse.
Avec le mois de mai dans mes bois de retour.
Et, vers Radicatel descendu de ma tour.
Hier de ce pêcheur la mémoire effacée
Tout à coup, comme un trait, me frappa la pensée;
Et, traversant le port, je dis : « Qu'est devenu
« L'homme qui, si longtemps de la grève connu ,
« Au pied de Pierre-Gante habitait, l'autre année,
« La grotte qu'aujourd'hui je vois abandonnée? »
Un enfant qui passait, mendiant sur le port,
Alors me répondit : « Monsieur, mon père est mort. »