LA MARÉE MONTANTE
Que le jour qui revient les touche et les réveille. D'abord les plus légers se redressent flottants, Et les plus lourds bientôt; voyez, en peu d'instants, Avant qu'ait du matin fui la dernière étoile. Tous les mâts par degrés ont élevé leur voile, Et la brise qui joue en hâtant les apprêts I^es appelle, et gaîment siffle dans leurs agrès.
De cette image, en moi vivement réfléchie.
Que de fois j'ai senti mon âme rafraîchie!
Que j'ai de fois, ainsi, du pied de cette tour, Du matin renaissant observé le retour.
Et les vaisseaux, par lui ranimés sur la plage. Détachant, pour partir, leurs cordes du rivage I Mais quoi ! vers l'horizon déjà prenant leur cours, L'un pour rentrer le soir, l'autre pour de longs jours. Le bateau du pêcheur, le vaisseau du commerce. Tout a fui : loin du port la flotte se disperse ; Le port sous le grand jour est muet de nouveau ; Et, devant mes regards, tandis qu'au bord de l'eau De son mouvant azur court la frange argentée, La mer à l'horizon s'est au loin tachetée De voiles, qui d'un cours inégal et pareil Décroissent par degrés, blanches sous le soleil.
Cependant un marin, demeuré sur la plage, Et dans le port natal retenu par son âge.
Vétéran de la mer, du regard les suivant, Semble hocher la tête aux présages du vent; Et, sur une ancre assis, par habitude encore II tourne un œil prudent du côté de l'aurore.
Des femmes qui naguère observaient le départ, Seule avec lui restée, et debout à l'écart, Sur la grève déserte, immobile, à quoi songe. L'œil fixé sur l'espace où son esprit se plonge, Celle que je vois là, belle lille aux yeux bleus, Dont le casque cauchois orne les blonds cheveux? Rose et fraîche, elle pleure, et sa joue arrondie Qu'on dirait pour la bouche un fruit de Normandie, Semble, sous tous ces pleurs qu'elle laisse rouler, De gouttes de rosée au soleil se perler.
Pourquoi sa vue est-elle à l'horizon fixée? Quelque navire en mer emporte sa pensée ; Celui qu'elle a longtemps embrassé ce matin S'en va chercher fortune en un pays lointain. Hélas 1 reviendra-t-il? Une larme fidèle Tombe encor sur sa joue, et son cœur le rappelle. Oui, oui, pour l'épouser son ami reviendra Plein de foi, plein de joie... et la retrouvera, Sa douleur dans ses yeux dès longtemps essuyée, Contente auprès d'un autre et déjà mariée.
Profitez de la mer, du vent, et d'un beau jour, Et de votre maîtresse en ses instants d'amour; Mais ne vous fiez guère, en naviguant loin d'elle, A l'adieu le plus triste, à la mer la plus belle : Les larmes durent peu, peu dure le beau temps. Car la femme est léo;ère et les flots inconstants.