‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 99 sur 99 · III · texte numérisé non relu

III

A midi, c^est Theure brûlante, on s'arrêtait pour le repos da milieu du jour dans quelque lieu herbeux et ombragé, ordinairement près d*une source, et quelquefois d'une rivière, sous les platanes. On déchargeait les chevaux et les mulets, on faisait des malles une grande table , et pendant que nous dormions, notre infatigable Albanais préparait le diner. C'était, indépendamment de chevreaux, de poules, d'oeufs, du riz dans lequel on faisait bouillir la poule , et des légumes appelés succhetes, de l'espèce du concombre, mais dont la chair a le goût du fond d'artichaut. Le dessert se composait d'un chapelet de figues de Calamata, de langues d'Andrinople, de citrons ou de pastèques. Les environs d'Athènes ont d'excellent raisin; mais la Grèce, qui pourrait être féconde si elle était cultivée, ne produit ni légumes ni fruits. En mangeant la fade poule au riz et les pastèques plus fades encore^ nous tournions nos yeux vers la France. Malgré son ciel, ses pluies, ses trop longs hivers, c'est encore le meilleur pays de la terre.

C'est ainsi que nous faisions chaque jour huit ou dix heures de chemin, car en Grèce on ne compte pas par lieues ni par milles, mais par heures. Une heure de marche correspond environ à trois milles anglais.

Maintenant un voyage en Grèce serait moins heureux et moins paisible. Je doute que les routes et les sentiers soient aussi sûrs. On rencontre des villages brûlés dont les habitants sont en fuite, quelques bandes de soldats le long du chemin, lesquels n'en accroissent guère la sûreté ; quelque soldat isolé et traînard, plus dangereux que les autres. On doit trouver des chevaux et des vivres moins facilement; il serait malsain de dormir à Tair et sur les montagnes. Si quelque ordre a pu s'établir, du moins la liberté du voyage n'existe plus. La Grèce, en devenant européenne , a sans doute établi une police, des passe-ports, des douanes, tout l'ordre et toutes les incommodités et vexations des pays civilisés.

NOTE 6i, PAGE 209.

Que je voudrais te voir, Vieux Colocotroni, faire ta cour un soir!

Colocotroni est une figure de Klefte tellement caractérisée qu'on ne pouvait en effet songer sans hilarité à lui voir, sous son fez et sous sa moustache, occuper une place de courtisan auprès du roi d'Athènes. Héros de montagnes, dont le père, le grand-père, presque tous les proches, étaient morts les armes à la main, il avait gardé les vieilles mœurs, même en devenant généralissime de Tarmée grecque. C'était toujours un chef de bandes, avide, turbulent, indiscipliné, impuissant à se soumettre à l'autorité d'un gouvernement quelconque; il prétendait à gouverner lui-même la Grèce, et il savait à peine signer son nom; mais on l'admirait pour son indomptable courage, et c'est une des grandes individualités de la révolution grecque.

Nous ne sommes pas assez éloignés du temps où les héros de cette révolution étaient si populaires en France pour qu'il soit nécessaire de rappeler ici leurs titres de gloire. J'ai parlé précédemment, dans les notes du poôme de la Grèce, de presque tous ceux que je nomme dans celui-ci, excepté peutêtre de Bobolina, cette veuve admirable d'un capitaine de spetzia, qui, à la première nouvelle de l'insurrection, arma à ses frais trois vaisseaux dont elle prit le commandement, et alla se joindre à la flotte grecque réunie à Hydra sous les ordres de l'amiral Tombasis.

Ah! messieurs, si l'on fait des duchesses nouvelles, Pardieu , dans le pays j'en sais trois, et fort belles , Qu'une cour aimerait peut-être à regarder, Bt qu'au roi dès demain je veux recommander.

Ces vers ont entendu désigner trois jeunes grecques fort

belles en effet, dans la demeure desquelles j'ai reçu Thospitalité.

Les ravages de la guerre ont détruit cette demeure, où il m*a semblé retrouver entières les mœurs des premiers temps. C'était à Livadie, entre THélicon et le Parnasse. Le primat, père de ces trois jeunes femmes, homme alors fort riche et maître de plusieurs grands villages le long de la belle plaine de Livadie, était entre tous bienfaisant et hospitalier. Il se nommait Logothéti. S'il apprenait que des étrangers, des Francs, en route à travers la Grèce, dussent passer par sa ville, il en* voyait par les chemins des serviteurs pour les attendre et les inviter à s'arrêter chez lui. C'est ainsi que je fus attiré et introduit avec mes compagnons dans une maison belle et spacieuse, où deux étages de galeries formaient de trois côtés une cour, remplie, comme une cour de ferme , d'oies, de poules, de canards. Les images champêtres s'y mêlaient au luxe d'un sérail. On pouvait se croire chez un des patriarches de l'antique Orient.

L'appartement des étrangers était une grande et riche salle entourée d'un divan , et comme percée à jour par les nombreuses fenêtres qui l'éclairaient de trois côtés. De ces fenêtres en vitraux et de forme orientale, on dominait, comme suspendu au-dessus de la ville, la plaine entière de Livadie, et la vue embrassait jusqu'à l'Eubée.

Quand les serviteurs sont accourus prendre nos chevaux et nos bagages , le maître était absent ; ses trois filles vinrent nous rendre visite et nous baiser la main ; c'était l'usage ! On apprit que nous étions Français et on nous fit servir un souper à la française. Assis à une fort bonne table, sur des chaises, ce qui est un point à not«r, servis en argenterie, point à noter encore, chose nouvelle, une dizaine de serviteurs, hommes et femmes, s'empressaient autour des trois pauvres voyageurs, un peu confus et un peu fatigués de tant d'honneurs et de tant de prévenances.

Le souper fini , nous vîmes entrer une douzaine d'Albanais, annonçant leur maître. Ils se rangèrent en ligne au bas de Testrade, et le maître lui-même, comme un roi de théâtre, entra aussitôt à leur suite, et, laissant ses babouches au pied de Testrade couverte de nattes, il monta et vint près de nous s'asseoir sur le divan et nous complimenter en s'excusant d'être venu si tard. Il avait été retenu à son tribunal, occupé à rendre la justice et à faire des répartitions d'impôts. Ce primat, homme de taille moyenne, dans l'adolescence de la vieillesse, au teint brun, aux yeux noirs et vifs, s'exprimait en italien avec beaucoup de facilité, fort bien instruit des affaires de l'Europe et des réputations militaires et politiques de la France.

C'était un tableau charmant que celui que présentait, le soir, la galerie sur laquelle s'ouvrait cette salle des étrangers où nous avions été reçus. Elle était animée par les travaux des femmes de la maison qui, toutes, groupées en plusieurs cercles, filaient un coton éblouissant.

Je parle avec quelques détails de cette maison parce que la civilisation nouvelle de la Grèce doit tendre à effacer les anciennes mœurs.

Fort souffrant pendant mon séjour à Livadie, tandis que mes compagnons allaient visiter Orchomène, le trésor de Minias et les divers environs, je gardais la maison et je tenais compagnie aux dames; j'étais admis à leur faire visite dans leur gynécée. La plus jeune était un peu souffrante, comme moi : étendue sur son divan, elle était fort intéressante, sa douce pMeur excitait en moi un intérêt d'autant plus vif qu'elle accompagnait un charmant visage. Elle me fit dire par sa sœur aînée, qui parlait un peu l'italien, combien elle prenait part à ma maladie; tout son air, pendant que sa sœur parlait, semblait accompagner et confirmer les paroles ; elle portait alternativement son regard sur sa sœur et sur moi, comme pour conduire de l'un à l'autre ce qu'elle me faisait transmettre et comme pour dire *. c'est pour moi qu'elle parle, cç

sont mes Bentiments qu^elle exprime. Jamais la pitié ne me parut si douce que dans ses yeux. J*ai consacré dans un des chants de mon Voyage de Grèce son Jeune et charmant souvenir.

La Grèce n'est plos là, sortez de ses frontières.

L'histoire de la délimitation de Tétat grec restera comme celle d*une des plus grandes iniquités dont ce malheureux pays ait été Tobjet. Les gouvernements européens, puisqu'ils prennent en main les affaires de la Grèce, avaient certes bien le pouvoir d'obtenir pour elle de la Turquie abaissée et vaincue les limites qu'ils auraient voulu, et cependant voyez comme ils les posent! Candie est donnée aux Turcs, Candie qui a lutté neuf ans contre eux avec un courage égal à sa persévérance, et Samos, où l'ennemi a toujours échoué, Ipsara la patrie de Canaris, la malheureuse Chios, Casses, Icarie, etc. ; tout l'Archipel est démembré : nulle sûreté pour son commerce; sur la terre ferme, cent mille habitants des plus braves sont détachés du nouvel État ; plus de frontières à l'ouest, car l'AchéloQs et le Sperchius ne sont pas des frontières : on a ôté à la Grèce ses remparts, on l'a désarmée de ses montagnes. Les diplomates ont tiré des lignes sur la carte sans s'informer de la nature des lieux; tant pis si les frontières tombent sur un pays plat. Toutes les positions fortes sont rendues aux Turcs. On doit appeler cela, non pas l'organisation, mais le démembrement de la Grèce. Lord Londonderry a parlé à la Chambre des lords d'un intérêt caché qui avait séparé Candie du nouvel État grec ; il n'est pas difficile de découvrir également quel intérêt caché défend à cet État de s'étendre dans l'Acarnanie Jusqu'à la mer et de se montrer en face des lies Ioniennes, car ces lies toucheraient ainsi à la Grèce; elles verraient sous leurs yeux la croix greo({ae, elles pourraient te souvenir qu'elles sont grecques

comme les montagnes voisines et vouloir se réunir à la patrie. L* Angleterre songe toujours à son intérêt plus qu*à l'indépendance des peuples; elle seconde cette indépendance jusqu'au point seulement où cela peut servir à sa domination. Elle veut que le nouvel État soit sans force, sans commerce, sans frontières, afin qu'il reste sous sa protection, c'est-à-dire sous sa tutelle, et que le royaume de la Grèce ne soit en réalité qu'une sous-préfecture de Corfou.

Si Charles-Dix disait au colonel Fabvier.

Le colonel Fabvier, je lui laisse ici son grade des temps héroïques, est l'un des hommes à qui la révolution hellénique doit le plus de reconnaissance. Parmi les généreux Français qui accoururent les premiers au cri de l'insurrection, l'histoire nommera d'abord cet homme intrépide qui, n'ayant plus en France, sous la Restauration, l'emploi de son courage, alla offrir aux Grecs renaissants son épée, son intelligence de la guerre, et un infatigable dévouement. Il fallait assurément un zèle à toute épreuve, une grande force de volonté et plusieurs sortes de courage, pour servir les Grecs, comme il l'a fait, pendant six années, au milieu des obstacles, des mauvais vouloirs, des difficultés sans cesse renaissantes, que lui opposaient ceux mêmes qu'il venait servir. En cherchant à leur créer une armée, à faire de leurs bandes des troupes disciplinées, à les former à la tactique européenne, il avait à vaincre non-seulement l'opposition des vieux chefs, des capitaines, qui y voyaient la perte de leur influence, mais celle des Pallikares et celle du gouvernement grec lui-même, qui ensuite, et lorsque les Égyptiens descendirent en Morée, regretta amèrement de n'avoir point secondé ses efforts, et de n'avoir point de troupes régulières à opposer aux troupes régulières d'Ibrahim. Fabvier avait à peine pu alors réunir troia mille Grecs sous son drapeau.

Il demandai un jour à un Pallikare de sa troupe pourquoi il ne voulait pas se plier à la discipline et se battre à la manière européenne. « Je tiens, répondait le Pallikare, à mes habitudes d'enfance. Je dors sur la terre dans ma capote; je me place derrière un quartier de roc pour attendre l'ennemi ; mon père et mon grand-père sont morts en combattant ainsi: les plaisirs et les souvenirs de toute ma vie sont attachés à cette manière-là. Ah ! quelle joie, quand je voyais tomber le Turc sous ma balle ! » Et si Fabvier reprochait à ce brave de reculer et de fuir en quittant les rangs, lui si courageux : « Capitaine de France, lui répondait-il, je prends mon temps, je fuis et je me cache pour mieux surprendre l'ennemi ; voilà ma raison. »

NOTE 65, PAGE 2n.

Que de l'AcropoIis , que de la Palamide.

La Palamide est la citadelle de Napoli de Remanie, comme l'Âcropolis est celle d'Athènes.

En faisant au prince souverain, Et fort civilement, un salut de la main.

On donna d'abord le titre de prince souverain au chef désigné de l'État grec.

Et du Tage à l'Escaut, Tout peuple est entendu qui veut bien parler haut.

La révolution de Belgique était bien proche.

Jirai demain l'entendre... et je crains sa chanson.

Ce vers, écrit au commencement de juillet, était prophétique. L'atmosphère politique était dès lors chargée de l'électricité d'où devait sortir la foudre qui a renversé la royauté de Charles X.

Mais le vers précédent, chassez-îeSy chassez-les, n'avait trait toutefois dans ma pensée qu'aux ministres. C'étaient là les nuages que je voulais écarter du trône.

N'avez-vous pas appris dans votre Domairon ?...

Domairon, fort obscur aujourd'hui, était un professeur de littérature à l'École militaire de Brienne. C'est dans ses livres, maintenant fort peu connus, que l'empereur Napoléon avait appris ses premiers éléments de belles-lettres et d'histoire. Il lui en était resté un tel souvenir que, dans une de ses visites au prytanée de Saint-Cyr, il ordonna que les ouvrages de son ancien professeur fussent mis entre les mains des élèves du cours de rhétorique. Nous fûmes donc obligés, mes camarades et moi, d'apprendre par cœur des pages entières de ce brave homme.

La fenêtre où jadis l'infâme Charles-Neuf A tiré sur le peuple avec sa carabine.

On a vu longtemps, attaché au balcon de la grande et riche fenêtre du musée qui ouvre sur le quai du Louvre, cette in-

scription que la République une et indivisible y avait fait mettre et que j*ai reproduite dans mes vers presque mot pour mot:

c'est DB CBTTB FBMÉTRB QUB l'iNFAMB CHARLBS IX

d'bXÉCRABLB MélfOIRB

A TIR< SUR LB PEUPLB AVBC UNE CARABINB

J'embrasse vos genoux, comme dit Deamoasseaax, Non pas le Desmoosseaux que la Chambre idolâtre, Mais le vrai Desmousseaux , celui du vrai théâtre.

On a cherché ici à rendre les habitudes de langage des gens qui, en parlant de la représentation d'une pièce de théâtre, plus familiers avec les noms des acteurs qu'avec ceux des personnages, appellent ceux-ci du nom de ceux-là, et, au lieu de Burrhus, disent Desmousseaux, au lieu de Néron, Talma.

Les noms des députés dont les journaux ont le plus parlé s'effacent en peu d'années. Il est peut-être nécessaire de dire aujourd'hui que, sous le règne du roi Louis-Philippe, il y avait un député qui se nommait Desmousseaux de Givré, lequel paraissait quelquefois à la tribune et y parlait avec plus d'esprit que d'autorité. Son principal mérite aux yeux de plusieurs était d'être le beau-frère d'un homme qui, deux fois ministre du gouvernement parlementaire, garde dans la littérature de notre temps le rang éminent qu'il a occupé à la tête de l'Université de France.

Quant à son homonyme, Desmousseaux l'acteur du Théâtre- Français, c'était un père noble, comme on disait autrefois, qui ne manquait pas de talent et d'étude, qui avait une assez belle prestance, qui remplissait d'une manière estimable les Ariste dans la comédie, et dans la tragédie les Agamemnon et les Burrhus. Il a eu quelquefois des éclairs.

« Ce n'était pas un grand artiste, écrivait M. Jules Janiji au

moment où Desmousseaux venait de mourir (■), ce n'était pas un grand artiste à coup sûr, et pourtant les écrivains d*oraisons funèbres auraient pu rappeler qu'un jour, lui aussi Desmousseaux, il avait été sublime à son tour. On jouait le Cid d*Andal<msie, et Desmousseaux prononça ces simples paroles : faites venir un prêtre, d'une façon si terrible, que Talma en eut peur, et que M"" Menjaud elle-même poussa ce grand cri de pitié et de terreur qui fit croire un instant à la révélation d'un talent inconnu. »

Avez-vous entendu ce qu'il dit à Talma î

En rencontrant encore dans mes vers ce nom si populaire, ce nom d'un homme que j'ai tant connu, aimé et admiré, je voudrais céder à une envie qui m'est venue plus d'une fois, et fixer ici quelques-uns des souvenirs qu'ont laissés en moi des relations longues et chères. On a beaucoup écrit sur Talma. Ses plus célèbres contemporains, Chénier, Lemercier, Ducis, d'autres encore, ont dignement apprécié en lui l'acteur et l'homme; il a été pour M"* de Staél l'objet de l'étude la plus approfondie et de l'admiration la plus passionnée. J'aurais aimé à joindre à ces illustres témoignages un témoignage, plus obscur sans doute, mais aussi bien fidèle. Au moment de la mort de Talma, ses exécuteurs testamentaires, MM. Davillier et Nicod, me remirent, comme à l'un de ses meilleurs amis, ses papiers, ses écrits, ses notes intimes, ses correspondances; j'aurais aimé, aidé de ces précieux documents si pleins de choses sur son art et sur lui-môme, à consacrer à sa mémoire un travail développé, où, en peignant l'homme d'imagination, d'esprit et d'àme, j'eusse cherché à rendre au vif son génie, et à donner, selon mon pou-

(•) F*ft du 4 septembre 1854.

voir, du corps et de la durée à ces créations soudaines et passagères de chaque soir, qui excitaient Tenthousiasme des contemporains et qui ne laissent malheureusement nulle trace pour la postérité. J'aurais voulu faire, pour tous les personnages qu'il a représentés, ce qu'a fait M"** de Staël pour les pièces de Ducis, et pour OEdipe, Oreste, Néron et Manlius. Depuis le temps où, écolier du Prytanée, j'escaladais les murs des jardins de Saint-Cyr, au risque des sévérités qui m'attendaient au retour, pour aller lui voir jouer sur le Théâtre-Français de Versailles Ladislas, Oreste ou Cinna, je l'ai suivi d'année en année, de rôle en rôle; j'ai assisté aux diverses transformations ou plutôt aux développements progressifs de son génie. Excepté Charles IX, ce premier grand succès de sa jeunesse, dont il ne pouvait parler sans que les larmes lui vinssent aux yeux, il n'est presque pas un rôle de son répertoire pour lequel je ne puisse retrouver dans ma mémoire son attitude, son geste, son regard et jusqu'aux inflexions de sa voix. J'aurais voulu le montrer, non - seulement le régénérateur de l'art théâtral, mais aussi en quelque sorte celui de l'art dramatique ; car Talma, qui a porté si loin sur la scène la vérité et le naturel, comme la noblesse et la grâce, comme la passion, le pathétique et la terreur, n'était pas uniquement un grand acteur, il était grand poëte à sa manière. H était inventeur, il créait avec les auteurs de son temps, de même qu'il ajoutait aux créations des temps passés ; il inspirait nos ouvrages, il avait une connaissance profonde de l'art, du public, des effets du théâtre; d'un mot, d'un geste, d'un regard, il éclairait une scène, un caractère, une situation. Une pièce qui n'était qu'en projet, il la voyait d'avance au théâtre, il se voyait lui-même sur la scène, il la jouait, il marchait, il gesticulait, il s'écriait; c'était l'art, c'était la nature, c'était la vérité prise sur le fait. Mais toute cette puissance, toute cette influence, toute cette longue suite de triomphes, toute cette domination qu'il a exercée durant quarante années sur les plus hauts esprits comme sur

la foule, demanderaient des développements qu*une note ne saurait même effleurer. Ce serait un ouvrage à faire, que j'aurais dû faire, que je ferai peut-être; car je regrette souvent d'avoir passé tant d'années sans rassembler tant de souvenirs que le nom seul de Talma me rappelle, et sans laisser à sa mémoire un témoignage, autant qu'il peut être en moi, durable de mon admiration ^ de ma reconnaissance, et de mon amitié.

LES SOUVENIRS

Sur l'aile des zéphyrs à peine le printemps A, ramenant les fleurs, amené mes quinze ans.

Il est presque inutile de dire que ce poème a été composé au collège et pour une distribution de prix,

Distribution des prix,

faite aux élèves du prytanée de Saint-Cifr, par le citoyen Haderer,

conseiller dPÉtat, chargé de la direction de l'instruction publique,

le 98 thermidor an X de la République française,

dn« année du consxUat de Bonaparte,

Le recueil imprimé sous ce titre, et où les diverses pièces lues à la distribution sont réunies, traite celle-ci avec une toute particulière faveur. Faite dans le goût antithétique des « maîtres, » qui y avaient « respecté le cachet du Jeune Age et jusqu'aux taches qui lui appartiennent, » elle fut en effet très-bruyamment applaudie. Ce fut un grand triomphe d*écolier. Ce premier succès reste assurément dans le souvenir de Fauteur le plus vif et le plus enivrant de toute sa carrière.

La pièce des Souvenirs n'est pas sa première pièce imprimée. Dans un recueil publié par le prytanée de Paris trois années auparavant :

PUuUatUm de L'arbre de la liberté

par les élèves du Prytanée français à la maison de Vanores,

le 16 ventôse an Y II de la République française,

une et indivisible,

se trouve une chanson, qni a eu, à six ans de distance, quelque chose de la destinée de la première ode de Tauteur, car ses camarades prétendirent qu'elle avait été faite par son oncle Lebrun. Ils appelaient ainsi le malheureux grand poôte, victime déjà sans s*en douter de notre homonymie.

On avait fait de cette plantation d'arbres une fête pour les élèves du prytanée. Tous, grands et petits, s'étaient rendus, avec les administrateurs et les maîtres, dans cet ancien château de Vanvres devenu récemment leur maison de campagne. Une avenue tout entière devait être plantée, en même temps que l'arbre de la liberté, pour remplacer les belles avenues du château , coupées pendant la révolution ; et chacun des élèves avait demandé à y placer un des arbres donnés à cet effet par le ministre de l'intérieur, François de Neufchàteau.

C'est à cette occasion que furent faits les couplets suivants, qu'un chœur nombreux de jeunes enfants chantait sur la terrasse du château, pendant que s'élevaient les arbres de l'avenue. Nous transcrivons le recueil :

« Salut, arbres verts et charmants, Dont le printemps commence à peine ; Paissent les Zéphyrs bienfaisants Vous rafratchir de leur haleine!

Croissez au gré de nos désirs, Portez au loin votre feuillage. Et, témoins de tous nos plaisirs, Prètez-Ieur un utile ombrage.

« Aimons les arbres, les forêts Da lieu qui nous donna naissance; Que l'aspect des ombrages frais Nous attache au sol de la France.

Le Lapon chérit l'antre creux Dont les frimas font la parure; Combien doivent plaire à nos yeux Nos champs embellis de verdure !

« Ces gazons, jadis cultivés Pour le crime et pour l'opulence, Bn ce beau jour sont réservés Aux simples jeux de notre enfance.

Vous devez ces plaisirs touchants Aux soins d'une mère chérie.

Aimez-la donc, jeunes enfants; Cette mère, c'est la patrie. »

« Par l'élève Lkbrun, âgé de douze ans. »

Ce dernier couplet porte, où le voit, une empreinte fidèle des temps où la chanson fut faite et des leçons qu*on donnait aux jeunes citoyens. On comprend bien qu'à Vanvres, le crime et Vojmlencê, c'était ce pauvre prince de Condé, à qui nous avions pris son château, et dont nous bouleversions les jardins sous prétexte d'apprendre Fart de l'agriculture; car la Constitution prescrivait aux jeunes citoyens d'apprendre un art, et, à cet effet, on nous avait partagé, dans le parc de Vanvres, des petits jardins où, le quintidi et le décadi, nous cultivions avec succès des salades et des soleils.

Soixante-cinq ans ont passé, depuis cette fête. Celui qui suit la route d'Auteuil et de Versailles, et qui aperçoit à l'horizon, de l'autre côté de la Seine, la ligne des arbres de l'avenue de Vanvres, ne peut, s'il a planté un de ces arbres, dont chacun représente un enfant d'alors et pourrait porter un nom, se défendre d'un peu d'émotion en se demandant où sont aujourd'hui tous ceux qui alors chantaient, plantaient, remplissaient l'air de leurs cris et de leur joie ( 18(54).

Dès qae le doux Morphée, épanchant ses pavots.

Somnia quœ mentes ludont volitantibus ombris, etc. Pbtronb, Satyricon,

L*auteur de la Mort d'Abel, d*Èpicharis et da Mérite des Femmes, Gabriel Legouvé, a reproduit (an vu), dans un poSme qui a le même titre que celui-ci, Tagréable morceau de Pétrone sur les songes. Gela eût dû empêcher un écolier rhétoricicn d*en faire une imitation nouvelle.

Ainsi Napoléon, dans les murs de Brienne, Déployait, jeune encor, son âme citoyenne.

On était en Tan ix ou x de la République. Le général Bonaparte était encore très-peu de temps auparavant \q héros dtoyên. On rappelait le citoyen prenhier consid; c*était son titre officiel.

Ainsi des murs de neige et des forts simulés Présageaient de Lodi les remparts écroulés.

On voit que « les maîtres » avaient en effet « respecté » dans ces vers « le cachet du jeune âge. » Il eût été facile d'effacer le nom de Lodi, et de chercher d'autres remparts; on n'avait que rembarras du choix. Un seul changement en eût entraîné d'autres; mieux a valu laisser ce petit poôme tel que les maîtres l'ont trouvé.

Le mortel qui forma par des soins assidus Mon esprit aux talents et mon cœur aux vertus.

Le savant et excellent M. Crouzet, de l'ancienne Université de France, membre associé de l'Institut national, directeur du prytanée de Saint-Cyr, et qui, pour lui appliquer des vers où il s'est rendu un si Juste témoignage à lui-même, père plus encore que directeur du prytanée,

... Veillant avec tendresse Sur les plus chers trésors de ses concitoyens. Confondait dans son cœur leurs enfants et les siens.

On le citait comme le meilleur poôte latin de son temps. C'était aussi un poète français fort distingué, mais il n'a guère fait de vers que par circonstance. On a de lui une belle ode sur l'assassinat des plénipotentiaires français à Radstadt. Les scènes hérùiques qu'il fit pour Saint-Cyr, et que nous représentions dans nos solennités de fin d'année, étaient écrites avec une verve remarquable et remplies de fort beaux vers. Il exaltait les jeunes imaginations par le récit de nos victoires; c'était un constant hommage au génie et k la gloire du premier consul. Soit qu'il peignit les élèves de Saint-Cyr déjà sortis du prytanée, devenus officiers, visitant les champs de bataille et y cherchant la place où étaient tombés leurs pères, soit qu'il les montrât au sein du collège consolant un camarade nouveau que la bataille de Marengo venait de faire orphelin, Bonaparte était toujours là ; Bonaparte et ses succès, et l'affection toute paternelle qu'il portait à Saint-Cyr, étaient le principal sujet de ces vers, que nous récitions avec enthousiasme :

« Amis, à ce héros, pour tant de bienveillance, Que nous devons d'amour et de reconnaissance 1

Pour nous, dans cet «nie, il a daigné Tenir,

Bt, l'esprit occupé â'aa touchant souvenir»

Il yit de Haintenon la sainte pépinière.

De jeunes rejetons demeure ho^italière ;

Auguste monument, l'asile des malheurs,

L'école des vertus et le temple des mœurs.

Son respect pour ces lieux n'en changea point Tosage.

Oh les grâces brillaient, s'élève le courage;

Où l'on semait des lis, il plante des lauriers;

Oir les vierges croissaient, grandissent des guerriers. »

« Li, du goût le plus pur on garde encor l'empire;

Bt tout, dans ce séjour, le rappelle et l'inspire.

C'est ici que chanta pour la dernière fois

Ce cygne harmonieux dont la brillante voix

De la Seine attentive a charmé le rivage,

Bt Saint-Cyr entendit son plus noble langage.

Ses' chels-d'œuvre divins par nos mains feuilletés

étincellent ici de nouvelles beautés.

On connaît, on sent mieux le prix de ce grand maître,

Bn apprenant ses vers au lieu qui les vit ni^e. »

« Bhl qui doit plus que nous estimer les beaux vers. Chérir cet art divin, qui dans tout l'univers Des illustres guerriers qui nous ont donné l'être Chantera les exploits, et les nôtres peut-être I »

Je fixe ici, au hasard, non les meilleurs vers de ces dialogues, mais ceux qui sont encore dans ma mémoire et faisaient partie de mes rôles. Ces pièces, imprimées dans nos distributions de prix, ne se retrouveraient peut-être pas facilement aujourd'hui, et auraient mérité d'être conservées. Ce qui ajoutait, il faut le dire, à leur intérêt, c'est que les beaux noms militaires dont elles étaient remplies étaient aussi des noms du collège. On parlait, devant les enfants, de leurs propres

parents. Quand on disait, par exemple, en racontant la bataille de Marengo :

< Desaiz tombe lui-même, et, semblable au tonnerre, S'éteint sur les débris dont il couvrit la terre, »

le neveu de Desaix était là. Quand on nommait de Billy, Gardanne, Rivaud, Murât, Leclerc, Kellermann, Caffarelli, Linois, etc. , tous ces hommes qui combattaient et mouraient pour la France, c'était devant leurs enfants, ou devant des enfants de leur famille , que cet hommage leur était rendu, et Tattendrissement se mêlait à Tadmiration.

SCBKE DE CORIOLAN.

« Extraite d'une pièce dont la date remonte aux dernières années du dernier siècle. »

On a lu, dans Tavis mis en tète de cette scène, que la tragédie de Coriolan faisait partie du recueil qui fut présenté à François de Neufchâteau lors de son second ministère (1798). Le Coriolan, refait en 1801 ou 1802, devait être représenté à Saint -Cjnr en 1804. Le bienveillant directeur du prytanée avait songé à remplacer par cette pièce un de ces dialogues qu'il composait avec tant de verve et qui obtenaient tant de succès. C'était le temps où le premier consul songeait ou feignait de songer à une descente en Angleterre. M. Arnault, l'auteur de Marins à Minturnes , d*Oscar, des Vénitiens, et depuis, de Germanicus, avait fait, à l'occasion de la descente en Angleterre, un acte intitulé Scipion, reproduisant la belle • scène que Tite-Live place dans le sénat romain, et où Scipion propose de porter la guerre sur le territoire de Carthage. L'acte de Scipion, au lieu d'être représenté à Paris, par Talma

auquel il était destiné, fut, je ne sais plus par quelle circonstance, joué à Saint-Cyr en place de Coriolan, Ce petit drame fort remarquable est imprimé parmi les autres ouvrages d*Arnault, et y est même dédié à celui qui en a rempli le personnage principal, au lieu de représenter son propre ouvrage.

La première jeunesse a des ambitions hors de toute mesure. En sortant de rhétorique, je ne prétendais à rien moins qu*à donner un poëme épiqtie à la France, et je choisis pour sujet la Colombiade, Je travaillai deux ou trois ans à réunir les mar tériaux de cette grande œuvre. Je me mis à lire, outre Homère et les poètes, un grand nombre d'histoires et de voyages. J'étudiai tous les ouvrages qui parlaient de marine, rappris un peu d'espagnol pour lire VAraucana, un peu de portugais pour lire la Lusiade. J'écrivis le plan de tout le poëme*

« En pensant nuit et jour à la Colombiade (je transcris des notes écrites en 1806), je suis parvenu à mettre un peu d'ordre dans mon chaos. Séparant l'action simple de l'action surnaturelle, j'ai distribué à part Tune et l'autre dans les divers chants. J'ai écrit l'histoire de chacun de mes personnages pour me rendre bien compte de leur caractère et les faire agir et parler, dans tout le cours du poème , selon leur âge , leurs passions, leurs intérêts. J'ai conduit ainsi chacun d'eux dans les douze chants^ afin de juger mieux, en les voyant ainsi, d'abord isolés, dégagés de tout accessoire, si le caractère est bien soutenu , si la conduite est bien conséquente avec ellemême. Tout ce travail préparatoire est achevé. »

Je ne sais si cette méthode était bonne, elle témoigne du moins d'un travail consciencieux. Je m'essayais en même temps

dans quelques morceaux, dont j*ai reproduit des fragments. Puis, un beau Jour, Je me mis à songer que pour peindre la mer il fallait l'avoir vue; puis, quand Je Teus vue dans nos ports et sur nos côtes, Je pensai qu'il était bon de la voir en plein Océan, et sur les traces de Christophe Colomb lui-même; qu'il fallut vivre de la vie des matelots, étudier sur place et en action leurs mœurs, leurs habitudes, les travaux de chacune de leurs Journées, selon les temps, selon les saisons, selon les heures, le matin, le soir, la nuit, par le calme, par la tempête; enfin, recommencer pour ainsi dire le voyage de mon héros et suivre pas à pas sa découverte. Donc, pour réunir toutes les couleuïs, toutes les impressions nécessaires au drame épique. Je projetai comme indispensable un voyage en Amérique. Ce voyage, reculé d'année en année, est resté à l'état de rêve, et le poôme avec lui.

André Chénier avait aussi pensé à chanter l'Amérique; mais c'étaient ses peuples primitifs quUl voulait peindre. Mon poCme, à moi, c'était l'Océan, le voyage, la découverte. Il commençait au départ du port de Palos, et finissait au moment môme de l'arrivée au nouveau monde. Tout ce qui avait, soit précédé, soit suivi l'action, devait être retracé d'abord par un récit de l'amiral, fait à sa rel&che des Iles Canaries, ensuite par un rôve prophétique, qui montrait à Colomb, près de toucher l'Amérique, ses forêts, ses peuples, ses contrées, tout son avenir, et tout l'avenir qu'elle préparait à l'ancien monde.

Les quelques fragments donnés de ce poème sont bien imparfaits; ce sont des premiers Jets, qui auraient eu grand besoin d'être perfectionnés. On les place ici dans l'état où ils ont été abandonnés autrefois. Corrigés aujourd'hui, ils deviendraient, ce semble, tout à fait sans intérêt.

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