LES PODLES DU LOGIS
Et tous , accompagnant le possesseur nouveau , Abandonnent la poule et suivent le morceau.
Cette fable a été écrite en un temps, déjà reculé, où la lutte des ambitions était vive, où, à grands coups d'éloquence, celui qui n'était pas ministre cherchait à enlever sa place à celui qui rétait. Le pouvoir, continuellement pris et repris, était la p&ture du plus adroit et du plus agile. On ne pouvait s'y reposer longtemps. Dès qu'une ambition l'avait saisie, elle avait toutes les ambitions à ses trousses. Pas un seul moment de calme et de sécurité. On a cru faire une peinture fidèle de cette situation en montrant une pauvre bète, malheureuse du gros morceau qu'elle tient dans son bec, et plus malheureuse, après l'avoir perdu, de rentrer dans la vie privée du poulailler.
Comme ses yeux aimants, effrontés de candeur.
J'ai beaucoup lu Ducis autrefois; j'aimais les vers et j^aimais le poëte. En le relisant dernièrement, j'y ai trouvé cette exprès» sion, de candeur effrontés, qui, bien que venue naturellement sous ma plume, n'a peut-être été qu'une réminiscence. Je suis tenté de la lui restituer ici.
LE DURTAIN.
Septembre rarement se passe, etc.
Le Durtain est une si petite rivière que personne, assuré-
ment, hers de la vallée quMl arrose, n'a entendu prononcer son nom. Il sort de sources curieuses, voisines de Provins, et, après un cours d'à peine une lieue, va se perdre, au milieu des prairies, sous des saules et des peupliers, dans une autre petite rivière, longtemps plus connue des meuniers que des poëtes, car elle fait tourner, dans un court espace, quarante moulins. Cette autre petite rivière est la Voulsie, dont un Jeune poëte, enlevé sitôt, et si déplorablement, aux espérances des lettres, H. Moreau, a consacré le souvenir dans une élégie charmante, qui seule suffirait pour faire vivre son nom.
LE RUBIS
Sous leur beau ciel j'ai voulu voir - Ces célèbres monts Pyrénées.
On a cherché à rendre dans cette pièce une impression éprouvée en effet aux Pyrénées , et qu'il a été agréable à l'auteur de reproduire, puisqu'elle le reportait au pays où sa pensée retourne si volontiers.
Saint-Sauveur, 13 août 1833.
Aux approches de la soirée, je descendais de Saint-Sauveur et je suivais, comme les autres désœuvrés des eaux, la promenade qui mène à l'avenue de Luz. En passant sur le pont de marbre, j'aperçus, assez proche, un joli pré bordé de bouquets de frênes et qui s'étend au bord du Gave. J'eus envie d'y marcher, de poser mon pied sur quelque chose de frais et de vert, et, comme j'en demandais l'entrée à un paysan qui remontait près de moi, il me dit : « Que voulez-vous faire dans ce pré? j'en suis le maître. — Je veux, lui ai-je répondu, m'y promener et n'y point faire de mal. » Alors il m'indiqua un
fagot d*épines qui ea formait la porte, et j*allai regarder tra- Yailler les faucheurs. Tavûs du plaisir à fouler la partie fauchée, qui ressemblait à ces allées gazonneuses des beaux parcs d'Angleterre, douces et unies comme du velours, ou, pour être plus vrai, comme du drap bien fin. Toutes ces petites meules de foin fleuri et odorant me causèrent une sensation de plaisir fort vive. Je retrouvai là des impressions de jeunesse que les montagnes les plus belles avaient laissées endormies. Je me sentis transporté aux environs de Provins, et me laissai aller des heures entières à la douceur des souvenirs.
On venait, de tous les hameaux, De son buis cueillir les rameaux Pour en fêter Pâques-fleuries.
Le Rubis, décoré du nom de montagne, est un coteau au pied duquel s'étend la ville basse de Provins et qui entoure les murs fortifiés et les jardins en terrasse de Tancien palais des comtes de Champagne, devenu le collège. Il y croissait , dans l'enfance de l'auteur, beaucoup de buis, dont il ne semble pas qu'il reste aujourd'hui de trace. Des jardins ombragés s'y sont étendus au levant et au couchant et ont fort rétréci l'espace nu et pierreux où montait et où monte encore l'ancien sentier, connu des écoliers.
Un poète a donné à ce nom que porte le Rubis l'origine suivante ; les étymologistes lui en trouveront peut-être une plus vraie.
Un jour, Thibault le chansonnier, De son palais qui le domine.
Heureux, jeta sur le sentier Son riche anneau de chevalier Qu'il rapportait de Palestine.
Nul depuis ne l'a retrouvé ; Mais la montagne s'en décore; Et, de l'oubli du moins sauvé, Dans le nom qu'elle a conservé, Le rubis caché brille encore.
Ces vieux remparts, Jérusalem , où leurs regards Croyaient retrouver ton image.
Des historiens racontent que, lorsque les croisés de Champagne, qui accompagnaient outre-mer le roi Thibault, arrivèrent devant Jérusalem, ils lui trouvèrent avec leur ville de Provins une grande ressemblance, et cette ressemblance devint telle pour eux, qu*à leur retour, en apercevant de loin la tour, le dôme et les remparts de leur ville natale, ils furent saisis du souvenir de la ville sainte, et se mirent à crier, en battant des mains : Jérusalem ! Jérusalem !
NOTE 43, PAGE il\.
Chaque aurore, aux mois printaniers.
Récoltait la moisson fleurie.
Cette charmante moisson avait encore lieu, autour de Provins, dans les dernières années du dernier siècle. Peu à peu elle a disparu. On ne trouverait plus guère la rose de Provins cultivée dans son sol adoptif, que chez quelques curieux, qui la soignent par patriotisme.
La rose de Provins, devenue la rose rouge des Lancastres, a été rapportée de Syrie par Thibault le Chansonnier, et avait retrouvé sur les coteaux qui environnent la ville un sol si semblable à son sol natal, qu'elle s*y perpétuait sans dégénérer; ce qui n*est pas ailleurs. Son espèce se distingue de toutes les autres espèces. Elle a la couleur de la cerise, pourprée et
veloutée. Son odeur toute particulière et très-suave se conserve, comme sa couleur elle-même, après qu'elle est séchée et mise en poudre, et devient même alors plus fine et plus pénétrante. Elle se cultive en champs ; on la tient basse et près de terre, comme ces vignes du golfe de Lépante qui donnent le raisin de Corinthe, et la récolte s'en fait le matin, avant le lever du soleil, et lorsqu'elle est encore couverte de rosée.
On faisait autrefois avec les roses de Provins des conserves, et surtout des sachets et des coussins qu'on offrai en présents aux rois, reines et grands personnages qui faisaient leur entrée dans la ville. C'était l'hommage ofiiciel e accoutumé.
Ainsi on en offrit à la reine Catherine de Médicis, allant audevant du roi Henri III, à son retour de Pologne.
Ainsi à Henri IV, après la reddition de la ville, qui avait tenu pour la Ligue, et où il fit son entrée en vainqueur et en roi en colère.
Ainsi à Isabeau de Bavière, à son arrivée à Provins, lorsqu'elle y établit sa résidence dans cet hôtel du Grand-Mouton qu'ont pu voir encore avec ses sculptures en bois les anciens de la ville.
Quand Charles VII se présenta avec la Pucelle d'Orléans devant Provins, qui s'était courageusement délivré de l'occupation anglaise, on vint les recevoir à la porte Saint-Jean pour les conduire processionnellement faire leurs dévotions à l'église collégiale et royale de Saint-Quirîace, et on offrit alors au roi, avec les clefs de la ville, des sachets et des coussins de roses. C'est grâce à ses roses que la vieille renommée de Provins dure encore. Si éloigné qu'on se trouve de cette ville, qu'on vienne à prononcer son nom, tout le monde de dire : la ville des roses. Hélas! l'utilité et l'avantage ont pris le dessus: les roses n'ont pu lutter contre la betterave et le colza. Provins a perdu sa couronne. Toutes ses gloires sont en ruine; celle-là du moins serait si facile à restaurer !
La Tille qui me vit enfant Jouer autour de ses fontaines.
En ce temps-là, il y avait à Provins des fontaines au milieu des places, où les enfants allaient jouer avec Teau, malgré la défense des grands parents, tandis qu'assises autour des bassins ou debout contre les parapets, les fortes et belles servantes qui venaient chercher la provision du Jour, ma mie Gotlion, ou ma mie Dorothée, causaient gaiement, en attendant leur tour, appuyées, à la manière des femmes du Poussin, sur leur broc de cuivre poli et luisant. Si quelqu'un cherchait aujourd'hui ces fontaines, il ne les trouverait plus guère que sous forme de bornes, au coin des rues, jetant une eau cachée et comme honteuse.
La fontaine de la place du Val n'avait assurément rien de remarquable, mais celle de la place de Saint-Âyoul, dont on peut juger par les gravures qui en ont été faites, était du moins curieuse, ancienne, historique; il s'y rattachait des souvenirs de notre plus vieux temps. Mais elle gênait les bœufs du marché.
Celle qui reste encore, en face du palais des comtesses de Champagne, devenu l'Hôtel-Dieu, n'est pas plus que les autres un monument; on regretterait toutefois qu'une borne bien neuve remplaçât son vieux bassin hexagone et ces trois têtes de serpents, où un antiquaire a cru un moment retrouver celles du trépied de Delphes, qui auraient été apportées par les croisés de Provins, après la prise de Constantinople.
LE RETOUR A TANCARYILLE (*), A mon émotion je sens que j'en approche.
11 est difficile d*imaginer de plus divers et de plus merveilleux changements que ceux dont ce beau lieu a été le thé&tre dans le cours d*un demi-siècle.
Tancarville est, comme on sait, à Tembouchure de la Seine, qui s'élargit démesurément à cet endroit et prend l'apparence d'un grand golfe, surtout à la haute marée. Cet espace de près de deux lieues, qui le sépare de Quillebœuf et où se fait la rencontre et le combat de la Seine et de la mer, était, de temps immémorial, fort redouté des navires, rempli de sables mouvants, de bancs fixes, et aussi de bâtiments naufragés qui laissaient apercevoir à la mer basse la pointe de leurs mâts. La variation des courants et la mobilité des sables changeaient incessamment la place du chenal, et il fallait en tout temps des pilotes expérimentés pour conduire les vaisseaux de Rouen ou du Havre à travers les difficultés et les écueils. Tantôt la passe était devant Quillebœuf, et alors Tancarville était un pauvre petit poi*t triste et désert ; tantôt elle venait devant Tancarville, et Quillebœuf si florissant n'était plus qu'un lieu misérable et abandonné.
J'ai vu plusieurs révolutions de ce genre, mais aucune plus surprenante pour moi que la dernière, à laquelle les grands travaux de canalisation de la Seine paraissent devoir assurer une entière et durable fixité.
Tout le temps que je possédai les ruines de Tancarville, de 1808 à 1816, Tancarville a été le lieu le plus inconnu et le plus oublié du monde; personne n'y passait; il y avait dans le petit
(•) Yoy. sur Tancarville, notes des Poétiei premiiret, t. II, paye 403.
port quelques barques de pécheur, il y venait çà et là quelques voiles, et, au pied des falaises que le château domine, devant la roche alors non écroulée de Pierre-Gante, c'était un immense espace d'eau, que je m'étais accoutumé à appeler la mer.
Dix ou quinze ans après, je l'ai revu. Complète métamorphose. Tout le mouvement et la prospérité de l'autre rive étaient passés àf celle-ci. Le village était animé, le port rempli de navires, l'auberge de buveurs; le meunier faisait bâtir une belle maison, le cabaretier regardait avec fierté entrer les marins au port, le bateau à vapeur passait joyeux près du bord, avec des dames sur le pont, portant des ombrelles; les lieux jadis fréquentés par moi seul étaient pleins de visiteurs, d'artistes dessinant les ruines; et mes bois solitaires, achetés par un illustre maréchal, avaient vu leurs routes, auparavant négligées et gazonnées, devenir des allées de parc, et se parer des beaux noms de Valence, de Tarragone et de Lérida.
Dix ou quinze ans après, métamorphose nouvelle, et cette fois définitive. Étonnement profond. Plus de port, plus de voiles, plus de mer, plus d'eau ; une prairie à perte de vue ; une prospérité champêtre au lieu d'une prospérité maritime; au lieu de matelots, des gardeurs de moutons et de bœufs. Les sables mouvants se sont enfin arrêtés, ont durci, sont devenus riches et féconds; et de magnifiques travaux, endiguant le fleuve, assurent aux heureux possesseurs la perpétuité de leurs conquêtes. Le château de Tancarville est à la mode. On voit au bas de l'avenue des calèches; on y vient faire des parties de plaisir du Havre, de Bolbec, de Gaudebec, de Rouen même; et, en regardant du haut de la terrasse, aujourd'hui ombragée de peupliers, ces grands et vastes prés qui remplacent la mer, on ne parait guère se douter de tout ce que ce lieu, qui a tant gagné en gaieté et en richesse, a perdq en charme et en beauté,