‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 101 sur 132 · APRÈS LES FUNÉRAILLES SANGLANTES DU GÉNÉRAL LÀ MARQUE · texte numérisé non relu

APRÈS LES FUNÉRAILLES SANGLANTES DU GÉNÉRAL LÀ MARQUE

Un grand citoyen était mort, et Paris tout entier s'était levé avec ordre et recueillement pour déposer sur un cercueil le religieux et solennel témoignage de son opinion et de sa volonté. Ouvriers, étudiants, bourgeois, gardes nationales de la ville et de la campagne, soixante mille hommes pieusement rangés à la suite du char, donnaient l'exemple d'une armée de citoyens remportant sur une autorité malfaisante

* La citation de ce morceau est un emprunt a l'amitié ; car, à l'exception du Préambule, ce» pages ne m'appartiennent pas.

C'est toi, mon cher Reynaud, qui les écrivis, quand nous pensions ensemble et combattions pour la vérité.

C'était en 1831 : les espérances de 1830, pour ceux qui avaient pu être trompés ( et nous n'étions pas du nombre) se dissipaient chaque jour; l'Europe et la France

une victoire pacifique et définitive; chacun savait qu'à la tranquillité seule était attaché le succès. L'imprudente exaltation de quelques hommes échauffés par la magnificence d'un tel spectacle est venue donner au ministère l'avantage d'une journée qui devait lui être si funeste. Une scène de désordre, accueillie avec empressement par la force militaire, augmentée par des feux de pelotons et des charges de

allaient être de nouveau comprimées; le règne de quinze ans de la Bourgeoisie commençait ; nous en pressentions la durée.

Pour nous, l'avenir était, comme tu le dis, attaché à l'intervention des Prolétaires; à eux de renouveler la société et de rajeunir le monde! Hais comment amener cette intervention et faire triompher le suffrage universel?

La passion des Sectes Révolutionnaires n'avait inventé que la violence pour venir à l'appui du droit; et la violence était vaincue. Nous cherchâmes à faire triompher le droit par une politique plus savante.

Tu écrivis cette critique du Gouvernement Représentatif, en te fondant sur le principe même de ce Gouvernement, tel que l'expose Montesquieu, dans son célèbre chapitre de la Constitution d'Angleterre : « La Puissance Législative sera coniiée et au » Corp» des Nobles (privilégiés) et au Corps qui sera choisi pour représenter le Peuple, d lesquels auront chacun leurs assemblées et leurs délibérations à part et des vues et » des intérêts séparés. »

Lorsqu'il n'y avait plus de Nobles par le triomphe définitif de la Bourgeoisie, et qn'fl y avait si évidemment deux Classes dans la NaUoo, les Bourgeois et les Prolétaires, n'etait-il pas absurde de conserver une Chambre des Pairs avec un vain fantôme de Noblesse, et de ne souffrir aucune représentation à la Classe la plus nombreuse et la plus pauvre, c'est-à-dire à l'immense majorité du Peuple?

Évidemment, la véritable imitation de la Constitution d'Angleterre, pour la France, c'était de donner, pour contrepoids à la représentation de la Bourgeoisie, «ne représentation spéciale du Prolétariat.

De la le système dont tu commenças l'exposition.

C'était une politique pleine de sagesse et de grandeur que nous offrions à nos amis et à nos ennemis. Si, en effet, le Gouvernement à privilèges des derniers pouvait être conservé long— temps, ce ne devait fitre que grâce à un traitement habilement r»en<ujpt pour me servir encore de tes expressions, tel que celui que tu leur indiquais; et quant à nos ami» , tu leur ouvrais le champ d'une vaste réforme à réclamer, et leur enseignais comment on pouvait pousser le char du Peuple à travers la paix comme à travers la guerre, comment, après la compression violente du Parti Républicain, ce parti pouvait encore élever haut sa parole, et, à la lumière do jour, tracer ses projets pour le calme et pour l'orage.

Ces pages qno jo puis louer, moi, puisque c'est toi qui les as écrites, sout encore pleines de vérité et de jeunesse après vingt ans.

Mais cette politique, ni nos amis, ni nos ennemis, ne devaient la comprendre. Pour les Révolutionnaires, elle était trop sage, trop mesurée; pour les Conservateurs, trop profondément révolutionnaire.

Aussi, après nous être placés sur ce terraio, nous en en m es une sorte de remords.

longer l'existence de la Royauté. Dévoués de toute notre fcme au dogme de l'Égalité Humaine, nous avions l'apparence d'hommes qui eu auraient déserté le culte Décidément le Gouvernement a contrepoids de Montesquieu netaii pas noire fait. Nous lais—

cavalerie, a répandu le tumulte dans la ville; le bruit de la mousqueterie a rappelé au peuple les combats de Juillet ; et, sans cbefs et sans ralliement, mais aussi sans obstacle et sans empêchement, des ouvriers encore désarmés ont passé la soirée et la uuit à dresser des barricades dans leurs rues silencieuses et paisibles.

Au matin tout l'appareil de la guerre civile s'est déployé; la ligne, la garde nationale, la banlieue elle-même, ont été convoquées au secours de l'État en péril; la fusillade a roulé jusqu'à trois heures avec la terrible régularité des batailles; le canon a grondé, et battu longtemps les maisons comme des citadelles; puis tout est rentré dans le silence, et l'on a compté les vaincus et les morts.

Aloi-s on a vu que quelque troupe, agglomérée au hasard, s'était aveuglément jetée dans les maisons, an Châtelct, à la Bastille, dans la rue Saint-Martin, et partout s'était maintenue avec un énergique désespoir; le cloître Saint-Merry, contre lequel on avait amoncelé des régiments et dressé des batteries, était occupé par quarante hommes, et l'armée y fit huit prisonniers. La ligne, en deux jours de combat, avait eu trois cents hommes tant tués que blessés, et la garde nationale comptait deux morts.

Voilà le complot, voilà le combat, voilà la victoire. Le juste-milieu, enivré par ce triomphe d'émeute, a donné le signal aux trompettes ministérielles; et, croyant sa position changée par le hasard d'un tumulte, il est venu mettre l'arbitraire à la place de la loi, déclarer Paris en état de siège, encombrer les prisons de dix-huit cents citoyens, traduire la presse devant des conseils de guerre, livrer les accusés à la justice des commissions militaires, placer la ville tout entière sous la crainte des froides exécutions de la fusillade, et jeter l'alarme dans la province en y jetant les panégyriques d'une victoire de guerre civile.

Nous concevons cette politique téméraire de la part de quelques hommes qui, transfuges du camp du peuple, ou aveuglés par des opinions stationnaires qu'ils ont eu l'art de faire prendre pour une doctrine, redoutent avant toute chose le progrès de la Démocratie, et qui depuis deux ans n'ont pas dissimulé que la perte du principe de la Légitimité était pour eux à jamais regrettable. Nous concevons que, cachés dans l'ombre, ils poussent à la violence avec une logique inflexible. Mais nous ne comprenons pas que les hommes politiques qui ont un intérêt personnel et sincère au maintien du gouvernement actuel puissent adopter leurs conseils et s'en faire les éditeurs responsables. De la part des premiers, c'est orgueil et calcul; de la part des autres, la persistance dans cette voie ne serait que faiblesse d'esprit et défaut d'âme.

Avec quoi, nous vous le demandons, vaincrez-vous le Carlisme et la Vendée, si vous éteignez sous du sang l'ardeur patriotique?

Et si par malheur vous aviez la guerre !

Vous cherchez un complot vous n'en trouverez pas. Le complot,

ce sont tous les malheurs et toutes les fautes accumulés pendant deux ans; il était dans l'air, dans l'atmosphère politique, si gros d'orages. Aujourd'hui les journaux ministériels accusent l'Opposition d'avoii semé la guerre civile : avec quel avantage l'Opposition ne renverrat-elle pas cette accusation au Ministère et aux écrivains qui le conseillent! Dans la situation où était Paris, il suffisait du moindre accident pour faire un incendie. Le seul bruit que des soldats avaient tiré les premiers sur le peuple suffisait pour pousser au combat des jeunes gens courageux et de braves ouvriers. Mille impressions reçues depuis deux aos de la politique extérieure comme de la politique intérieure ont suffi pour faire tirer l'épée et charger le fusil. Voilà ce qui a renfermé des hommes intrépides dans des barricades; voilà ce qui lésa fait tenir du haut de quelques maisons contre toute une armée. Du reste le hasard a tout conduit dans ces deux journées. Mais de complot, de direction, de plans concertés, il n'y en eut pas. Et vous iriez aujourd'hui continuer la fusillade sur des prisonniers, après avoir soustrait à la fusillade les ministres de Charles X! Ah! gardez-vous-en. Rappelez-vous que, comme l'a dit un poète, le sang appelle le sang.

Pour qui médite sur l'état de la France, toutes ces agitations convulsives, toutes ces levées de boucliers des divers partis, ne sont que l'expression du malaise général de la société.

Et pour qui a foi dans le principe de Liberté et dans l'efficacité du Gouvernement Représentatif qui en est l'expression politique, toutes les questions se résument dans cet axiome : Après la Révolution de Juillet, il fallait un progrès dans le Gouvernement Représentatif, un progrès analogue à celui que l'Angleterre accomplit en ce moment par la réforme.

Ce progrès n'a pas été fait ; il a été obstinément refusé par cette mauvaise école politique qu'on appelle Doctrinarisme.

Voilà la source de tout le mal; voilà la cause de toutes les émeutes; voilà la cause de la Vendée et du 5 Juin.

Les besoins moraux et physiques de l'immense majorité du peuple ne sont pas représentés.

Nous n'avons du Gouvernement Représentatif, tel que l'ont compris Montesquieu, Delolme, Benjamin Constant, tous les publicistes, que le nom.

Est-il étonnant que les idées progressives ne trouvant pas une issue, les plaies de la société ne trouvent pas de remède, et que les intérêts et les passions, les passions les plus généreuses comme les plus rétrogrades, fassent explosion?

Aussi est-ce sur le progrès à accomplir dans le fait de la Représenta-

tion Nationale que nous voudrions appeler l'attention sérieuse de tous les écrivains.

Nous commençons à publier notre opinion théorique sur ce sujet, et nous la développerons de plus en plus, |>ersuadés comme nous le sommes, pour y avoir profondément réfléchi, que devant celle question toutes les autres ne sont que secondaires.

Le Gouvernement Représentatif, qui paraissait à tant de bons esprits, il y a quelques années à peine, renfermer en lui le principe d'une longue existence, dont on admirait le mécanisme comme le chefd'oeuvre de l'esprit humain et l'instrument nécessaire au développement progressif de la civilisation et de la liberté, est aujourd'hui publiquement tombé dans un discrédit si profond qu'il semble que la nation le confonde tout entier dans le même mépris dont elle a enveloppé ce juste-milieu, auquel elle a laissé pour sobriquet le nom dont il s'était lui-même décoré. L'état de décomposition auquel il est parvenu dans les esprits est comme une gangrène intestine; et l'on dirait que, rebelle à tout remède, le mal, qui chaque jour s'avance , doit s'étendre de proche en proche jusqu'aux extrémités, et frapper de pourriture les membres doués encore d'un dernier reste de mouvement et de spontanéité. Cependant il arrive souvent qu'un traitement habilement ménagé, ou un membre sagement retranché, opérant une révolution imprévue, ramènent la santé et font couler dans les veines malades un sang plus actif et plus pur; et parfois aussi le moribond languissant et faible, trompant l'impatient calcul des héritiers, les force chaque jour à rejeter au lendemain leur espérance, et, démentant toute règle et toute expérience, traîne encore bien au-delà des bornes de la saison fatale son souffle ralenti et glacé. 11 faut donc, d'une part, être attentif et réfléchi, et ne point se hâter de condamner avant d'avoir pesé toutes les chances de salut, et, de l'autre, craindre de se laisser emporter par des désirs anticipés, et se garder de donner toute confiance au temps, qui nous trompe souvent et rarement se soumet à notre ordre.

Les uns ont jeté un superbe anathème sur la guenille représentative qui entoure les dorures du trône quasi-légitime; et, pensant le principe anéanti parce que sa grossière effigie, après avoir été marquée et flagellée, avait été traînée par la foule dans le ruisseau des rues, ils se sont enfuis bien loin des théories anglaises, et se sont mis à voyager dans l'espace pour y découvrir un principe gouvernemental

nouveau et préparer la rénovation universelle du Genre Humain par le puissant essor de leur génie inventif. Les antres, pleins de foi dans la Providence des Peuples, et marchant à l'avenir aussi résolus et décidés que si la loi de cette Providence était la loi de la fatalité, implorent pour l'Europe quelques jours seulement de fermentation et de bouillonnement, assurés que la consolidation et la paix doivent sortir du sein de ce tumulte et de cette effervescence, comme le monde du sein de l'antique chaos ; consacrant tout leur travail à accélérer cette crise salutaire, et ne voulant rien préjuger au-delà, ils se réduisent, pour toute conception générale, à demander que le sceau de l'élection populaire soit imposé sur le front du Pouvoir Exécutif. Sans doute il y a pour une tempête prochaine autant de certitude qu'il est permis à l'esprit de l'homme d'en amasser; mais en ne se préparant que pour les jours d'orage, pour la règle desquels il n'y a ni prévision ni calcul, ne laissent-ils |>as une place libre au-dessus d'eux à ceux qui se transportent au-delà de la chute des derniers représentants de la Féodalité, et méditent sur les combinaisons harmonieuses qui devront réunir les élémens affranchis'? Le temple d'Antiom est détruit, et ceux qui adressent leurs prières et leurs vœux à la Fortune ne songent pas que cette sourde et aveugle déesse n'est plus qu'une impuissante idole.

D'ailleurs, bien que l'histoire soit ouverte devant nous pour nous enseigner avec quels terribles mouvements les peuples avancent dans la voie du progrès, et bien qu'il ne soit guère permis de penser que l'Europe puisse se débarrasser sans violence des liens qui l'oppressent encore, et marcher pacifiquement à la liberté sous les tutélaires auspices de la royauté légitime, cependant la question de la guerre, si évidente chaque fois que l'on pèse un peu sur la réalité, est encore enveloppée dans cette obscurité du temps si impénétrable à nos regards. Il n'est point donné aux hommes d'écrire à l'avance leur histoire et de jalonner l'avenir avec des dates, comme ils en jalonnent le passé; les plans tracés pour le lendemain toujours reposent sur des hypothèses et toujours se mêlent avec le temps, cet éternel élément si difficile à introduire dans le calcul des probabilités politiques. Imprudents et téméraires ceux qui croient pouvoir tout trancher à la lame de 1 epée, et tout résoudre an gré de leurs passions et de leurs désirs. La sagesse humaine consiste à savoir s emparer des événements, alors même qu'ils paraissent les plus rebelles et les plus rudes, pour les façonner et en faire des instru-

Depuis deux ans, cependant, tous ceux que passionne l'amour du mouvement ont-Us pensé qu'il faut savoir i>ousser le char du peuple à travers la paix comme à travers la guerre? Entraînés par leur fougueuse impatience, ils n'ont cessé d'invoquer à grands cris la guerre, et de lui demander de rouvrir sa vaste carrière de perfectionnement et

de propagande. Mais tout a été étouffé, et la paix artificielle de la Sainte-Alliance a continué à peser sur les peuples disciplinés et groupés en royaumes. Sans doute il eût été difficile dès l'origine, en jetant sa vue à deux années en avant, de comprendre l'état de l'Europe tel qu'il est aujourd'hui; sans doute on ne pouvait prévoir la paix, ni en présence de la France qui , tout émue et toute fière d'avoir repris sa glorieuse initiative et reconquis l'indépendance de ses pères, semblait enseigner à tous, par son exemple, à quoi tiennent les trônes et comment on chasse les tyrans, ni en présence de la Belgique qui refoulait violemment la Hollande dans ses marécages sous les yeux de la Prusse son alliée et sa parente, ni en présence de l'Espagne dont nous armions les frontières, ni en présence des éclatantes séditions de l'Italie et de la sourde effervescence de l'Allemagne; sans doute il eût été insensé d'y penser ce jour où les troupes de la Russie commençant à s'ébranler contre l'Occident, la Pologne, imitant le dévouement des Thermopyles, résolut d'arrêter aux portes de la civilisation le nouveau Xercès; plus insensé et plus lâche d'y penser ce jour funèbre où circula la nouvelle de mort(l), et où l'on ne trouvait plus de paroles que pour la colère et la menace. Toutes ces choses sont venues à la suite, s'entassant l'une sur l'autre; et cependant la guerre a fait défaut, et l'événement a démenti toutes les prévoyances. La guerre avait été faite condition d'avènement pour le peuple, et, la guerre manquant, le peuple est resté dans sa misère et dans son abandon.

Dira-t-on que toutes chances ne sont point perdues, et qu'il ne faut point se dépouiller de tout courage et de toute espérance? Mais je répondrai que bien des hommes déjà sont rentrés dans l'abattement et dans le dégoût de l'avenir, qu'il n'est pas évident que la République Universelle soit si voisine qu'on puisse en l'attendant prendre patience et se résigner au présent, qu'il n'est pas démontré qu'on doive jeter bas tout espoir de salut en jetant bas tout espoir prochain de révolution et de secousse. Je demanderai enfin ce que l'on propose de faire pour l'amélioration des masses tant que nous serons condamnés au régime bâtard qui nous gouverne; je demanderai si nous n'avons pas porté déjà deux grandes années de cet ingrat système qui après avoir débuté par l'immobilité s'enhardit jusqu'à la réaction , et combien nous devons le porter encore sans espoir de progrès. Ne peut-on pas dire que si les Doctrinaires, conduits par la timidité et l'égoïsme, out tout sacrifié à la paix, les Républicains, emportés par le dévouement et l'ardeur, on tout sacrifié à la guerre? Us ont consenti à confier le sort du Peuple à l'épreuve de cette balance dans laquelle Jupiter pèse les destinées, et le

(1) La mort de la Pologne.

plateau de la paix, en s abaissant vers la terre, leur a enlevé l'empire et a donné la victoire à leurs compétiteurs.

. Nous vivons en un tel temps de désordre et d'incertitude que chaque jour il faut préparer pour le lendemain autant de solutions nouvelles qu'il y a d'événements nouveaux qui se balancent à l'horizon; le vaste champ du possible s'agrandit bien au-delà de la France, et notre œil a peine à embrasser l'étendue de cet horizon Européen. Notre raison a reçu le choc de tant de faits inattendus, que le passé doit devenir pour elle une haute leçon, et lui apprendre qu'il faut toujours se méfier et toujours être prêt aux alertes; car souvent ce que l'on a rejeté loin de soi en le traitant d'absurde et de chimérique se relève traîtreusement contre nous, et, profitant de notre imprudente assurance, nous surprend et nous attaque au dépourvu. Nous naviguons sur un océan inconnu; et, comme le matelot expérimenté, nous devons tracer à la fois nos projets pour le calme et pour l'orage; le ciel qui s'étend sur nos têtes, et qui semble couver la tempête, nous trompe peut-être, et se prépare à nous renouveler encore la continuation de ces longues et accablantes journées de la Restauration, qu'avait interrompues un instant le tourbillon passager de l'ouragan. Et si, en effet, l'apathie des esprits, le défaut dïdées précises, la domination des circonstances étrangères, le temps qui, en politique, parfois coule si vite et parfois si lentement; si toutes ces choses devaient s'unir pour soutenir le règne d'une seconde Restauration au milieu de toutes les haines, de toutes les injures, de toutes les sourdes menaces, comme elles s'étaient unies déjà pour soutenir le règne de la première, nous faudrait-il attendre quinze ans que le peuple, lassé de ne rien recevoir, se décidât enfin (1)? Ne devons-nous pas chercher des armes avec lesquelles nous puissions contraindre cette royauté, même vivante et assise sur son trône, à tourner ses regards vers les besoins et les souffrances de ceux qu'elle nomme ses sujets, et pour le soulagement desquels elle gémit de n'avoir rien à faire?

C'est à la Presse, cet ardent foyer de l'opinion publique qui verse sur les masses qui l'entourent ses flots de chaleur et de lumière, c'est à la presse qu'il importe surtout de se poser hardiment son but et de se créer sa tâche. Jusqu'ici, emportée dans le flagrant tourbillon de la politique, entraînée par la fougueuse fermentation des passions et des espérances, remettant -à d'autres temps le soin de préparer des coups mieux médités et mieux étudiés, elle s'est donnée tout entière à cette marche bondissante de nouvelliste commentateur; ne cherchant d'autre aliment à ses enseignements que des textes puisés aux portefeuilles des diplomates et des ministres, elle semblait en quelque sorte renoncer

(I) Il a fallu en effet attendre quinze ans. (1S40.)

V Liva. tom. i. w 24.

à la préséance, et abandonner volontairement an pouvoir l'initiative en toute matière, à la seule condition de conserver pour elle la censure et la réplique. Mais aujourd'hui qu'en Europe tout tumulte s'apaise, que touf, même l'Angleterre, devient silencieux et tranquille; aujourd'hui, que notre gouvernement, protégé par le calme qui l'environne, semble paisiblement rentré dans toute la jouissance de sa nullité, que sa médiocrité est chose convenue et que lui-même accorde, que ses méfaits, soigneusement recueillis durant deux ans, forment un tel monceau qu'il est superflu de se baisser pour en ramasser davantage; aujourd'hui que le mépris a si bien imbibé et pénétré toutes choses que la critique glisse à la surface et ne prend plus nulle part, aujourd'hui c'est en dehors du mouvement et de la pensée de l'autorité publique qu'il faut chercher quelque vie et quelque inspiration.

Le moment est venu où le salut de la société exige que la Presse se place dans une voie plus large; il ne s'agit plus d'escarmoucber et de se fatiguer à des combats d'avant-postes, il faut se porter au centre des questions, et attaquer par leur base toutes ces mesquines opérations et eus absurdes tripotages de la race bâtarde des monarques doctrinaires : il n'y a que les enfants et les fous qui perdent le temps à se récrier contre les abus; les sages cherchent le siège des abus et y portent remède. Et ne voyez-vous pas que si c'est dans le vice de la Représentation Nationale que se trouve la cause du ma), c'est à ce vice qu'il se faut adresser, et non point aux conséquences qu'il entraîne après lui? Travailles sans relâche, fatigues- vous à maintenir h pleins bords le niveau des affaires, versez-y à grands flots, pour en combler la mesure, le tribut de vos corrections et de vos amendements : ne voyesvous pas que si le vase est mal joint, vous faites une œuvre plus insensée que l'oeuvre des Danaïdes, que vous vous repaissez d'illusion en vous repaissant d'espérance, et que votre tâche, qui chaque jour est la même et chaque jour recommence, est une tâche sans terme et sans raison? Et n'est-il pas évident que si les intérêts du peuple ont besoin, pour être représentés, d'emprunter le secours de votre parole et de votre éloquence, c'est qu'ils s'échappent et se perdent à travers les larges ouvertures de l'enceinte parlementaire?

C'est donc là que se trouve la question tout entière, et c'est là surtout ce qui demande à être gravement pesé et gravement étudié.

Toute la destinée de l'avenir semble comprise dans cette pensée du sage que la voix publique répète chaque jour, et qui circule autour de

nous comme une leçon vulgaire, que bien peu arrêtent au passage pour la laisser retentir dans la sérieuse profondeur de leur esprit : « La voix du Peuple esi Ut voix de Dieu. » Dieu en effet, en créant les hommes égaux, a voulu les réunir dans des limites semblables à celles qui embrassent les enfants d'une môme famille ; et, tout en permettant à la variété de répandre sur leurs figures des nuances et des dissemblances, il les a toutes comprises cependant entre les bornes d'un type infranchissable, et il n'a pas voulu que la tête d'un homme, quel que fût son génie et sa force, jetée en contrepoids du plateau qui contient l'Humanité tout entière, put l'ébranler à elle seule, le soulever et le forcer à céder devant elle. Pour faire connaître a l'Humanité son ordre et sa volonté, il n'accepte pas entre lui et elle des délégués intermédiaires; la même puissance qui ouvre les cœurs aux passions généreuses les a ouverts à la passion du Progrès; la parole du Peuple est une parole qu'il inspire lui-même, et qui sans cesse s'exhale, confuse, indistincte, ignorée, et c'est cette Parole cependant qu'il importe de consulter et de comprendre; car c'est elle qui rend aujourd'hui les oracles, et qui sanctionne de son consentement et de son accord les vérités nouvelles dont la masse grandit et s'accroît d'heure en heure. Sans doute il fout savoir rendre aux grands hommes leur part, et ne point tomber dans les excès de l'injustice en cherchant à fuir les excès de l'inégalité ; sans doute, dans la foule, bien des têtes se dressent et dominent les autres : mais des plus grands on vient aux plus petits par degrés insensibles, et les géants n'existent que dans la tradition de nos pères. Tout a disparu dans le passé autour de ces hautes figures qui se tiennent encore debout, les pieds plongés dans la poussière du temps ; mais si nous pouvions animer cette poudre silencieuse qui dort devant eux, et évoquer de son sein l'image inconnue de tant d'hommes qui ont vécu h leurs côtés et partagé leurs travaux sans partager leur gloire ; si, dans les trésors dont ils nous ont laissé l'héritage, nous pouvions séparer le fruit individuel de leur génie, du produit de l'impôt perçu par eux sur leurs contemporains et rassemblé pièce à pièce; si dans l'iuspiration de leur âme nous pouvions sentir tout ce qui s'exhalait de la chaleur du siècle, alors nous penserions peut-être que leur taille eût paru moins élevée, si l'on ne s'était pas agenouillé devant eux. Déclarons donc résolument que ni la sagesse ni l'amour du bien public ne donnent le droit de faire la loi aux hommes, et que toute pensée philosophique, avant de revenir épurée et digne de se répandre dans la réalité, doit passer par l'épreuve du sentiment universel, qui seul la sanctionne de son autorité, et, transformant son essence, d'humaine et d'imparfaite qu'elle était, la rend toute sacrée et toute divine.

Sans doute ce pouvoir moderne, né de la liberté de w «tc^e «fctUA-

tant dans son indépendance sans recevoir de règle et sans en imposer, devenu de plus en plus le pouvoir du génie et de l'intelligence, et s'asseyant au centre des générations pour nourrir leur esprit et animer leur progrès, rayonnera librement un jour jusqu'au sein de ces masses aujourd'hui délaissées dans leur ignorance et condamnées à l'ilotisme; sans doute, un jour, la logique toute-puissante du Peuple affranchissant ses représentants de toute tutelle et de tout patronage, ils cesseront de demeurer groupés aux pieds de cette idole gothique qui depuis quarante ans demeure sans tête pour porter la couronne, et qui, soigneusement mutilée de toutes les armes dont elle était hérissée, nous reste comme une relique du vieux temps, vêtue de quelques oripeaux sous lesquels elle prétend abriter encore le privilège de sa mystique inviolabilité; et sans doute aussi il sera alors donné à tous de voir et de comprendre comment la Liberté s'accorde avec l'Association, et comment l'Humanité, pour continuer à marcher en avant, n'a plus besoin des prodiges d'une création nouvelle ou d'une rénovation universelle, mais seulement de l'épanouissement naturel des germes qu'elle renferme et alimente sans cesse. Mais, au milieu de tout ce mouvement, le progrès de la Représentation Nationale est ce qu'il importe avant tout d'assurer et de soutenir; car c'est en lui que vient se concentrer tout le progrès de la science gouvernementale : c'est lui seul qui ramènera peu à peu l'ordre et l'autorité au milieu de nos sociétés affranchies; c'est lui seul qui, réglant peu à peu l'immense assemblée du Peuple, précisera le son confus de toutes ces voix et l'expression tumultueuse de toutes ces volontés, lui enfin qui, remplaçant le sacerdoce des papes et la légitimité des rois, rénnira au sein de l'Humanité, en un foyer nouveau, la vérité et la force avec l'indépendance.

D'où vient donc que ce principe de la Représentation Nationale, qui semble être le sceau de l'alliance des Gouvernements et des Peuples, et qui devrait, comme l'arche sainte, être religieusement gardé par la vénération universelle et protégé par elle contre toute profanation et toute impiété, d'où vient que ce principe, livré aux insolents blasphèmes des ennemis du progrès ou de la liberté, est aujourd'hui abandonné aux outrages, et délaissé dans sa détresse par ses disciples les plus fidèles? d'où vient que cette Représentation Nationale ellemême, essence féconde merveilleusement distillée de la vie d'une grande nation, convention puissante qui devrait tenir en elle toute la

force, toute la sagesse, toute la volonté dont dispose le Peuple, d'où vient que cette Représentation Nationale, placée au milieu des temps les plus fertiles en grands événements et les plus spacieux pour le déploiement des grandes choses, n'a su trouver en elle ni âme ni mouvement, et a semblé prendre à tâche d'ouvrir l'histoire de la France nouvelle par des pages semblables à celles des règnes indolents des successeurs abâtardis du premier de ses rois? Le principe serait-il faux et méprisable en effet, fait tout au plus pour une Restauration de quinze ans, et bon pour servir de transition passagère vers d'autres destinées? le Peuple serait-il incapable de comprendre sa propre cause et de diriger son mouvement par sa propre pensée? et faut-il donc alors, pour oser croire à la religion du Progrès, se déclarer dans l'attente d'un Messie inconnu ou chercher la discipline de quelque génie révélateur? Certes nous ne rejetterons pas toute assurance de liberté pour nos enfants, et nous ne nous soumettrons pas à n'avoir pour avenir d'autre espoir que celui d'un miracle du ciel; nous demeurerons bien plutôt convaincus, au spectacle de la déconsidération et de l'impuissance de ce principe conservateur, que ce n'est pas sur lui que doit retomber le discrédit et le blâme, mais bien sur la défectueuse application qu'on en a prétendu faire. Si la machine chancelle, et si sa force faiblit et tombe, nous ne nous écrierons point avec dédain que la source qui l'alimente est froide et sans bouillonnement, ou que la vapeur qu'elle exhale est sans énergie et sans activité; mais nous croirons bien plutôt que les membrures sont disjointes ou les conduits obstrués, et que le principe moteur caché à nos regards s'échappe par quelque issue, ou peut-être s'amasse en silence à nos côtés et nous prépare de terribles éclats.

Il est donc inutile de dépenser sa peine à un stérile contrôle, quand il importe avant tout de remonter à l'origine du mal, et de se servir de l'analyse des causes pour apprécier les conséquences et appuyer son jugement et sa prévision.

Or, si nous considérons la Loi Électorale, application, du principe théorique à la réalité actuelle, nous voyons que, dans sa formule la plus générale, partant de cette hypothèse que dans la Nation tous les intérêts sont semblables et de même nature, elle simplifie dès l'abord la question en négligeant les intérêts inférieurs et tenant compte uniquement de ceux dont la valeur est la plus haute. Si, en effet, dans la Nation, les intérêts étaient, comme la loi le suppose, homogènes et analogues, on pourrait se contenter de recueillir les plus éminents et les plus forts, et simplifier le mouvement social en n'admettant à la Ke présentation que cette élite de l'opinion commune; ou a\, en effet, les sociétés avaient déclaré reconnaître pour but de \eur existence l'immobilité et le maintien du passé, et proscrire le eY*g$\fcetwsA

progrès vers l'avenir, il |K>urrait être juste de rejeter comme dangereux et contraires au bien public tous les intérêts d'amélioration et de nouveauté, et de n'admettre comme réels et comme légitimes que les intérêts de stabilité et de conservation. Mais il est faux que dans la Nation tous les intérêts soient les mêmes, et, cela démontré, il est faux que l'on puisse tenir compte des uns et négliger les autres : le principe de la Représentation Nationale ne conduit à 6es vraies conséquences que lorsqu'on l'appliquant à la réalité on parvient à représenter en effet l'intérêt de la Nation lout entière.

On est donc entraîné, d'une part, à Terreur, en s' adressant à la richesse comme donnant garantie d'intelligence et de raison; car l'on soutire en même temps toute l'essence d'égoïsme et d'aristocratie, et on laisse échapper tout ce qui répond au désir d'amélioration des classes- inférieures. Maison tomberait également dans l'erreur en supposant à tous les votes le même poids, et en se contentant de comparer Les nombres; le nombre et le poids font seuls la mesure, et en ôtant ainsi toute influence à une Minorité dont les idées n'étaient pas sans valeur, on 1 étoufferait injustement sous l'exubérance d'une Majorité numériquement plus puissante.

On ne saurait donc atteindre la vérité qu'en classant par groupes homogènes les intérêts de même nature, et en donnant à chacun son droit et son organe; car chacun représente sa part de l'intérêt social, chacun a sa légitimité, et chacun doit aussi avoir sa garantie. Dans l'avenir, sans doute, le contrat général d'association se rapprochant de plus en plus des conditions imposées par l'Égalité et par la Liberté» bien des intérêts différents aujourd'hui se rapprocheront, et Cuiront par se confondre en un même accord; mais ju<que-là il y a déloyauté ou déraison à vouloir établir l'équilibre en effaçant un par1* sou.s> un autre plus riche ou plus nombreux.

Or maintenant posons le piod sur le terrain de la réalité présente.

Je dis que le Peuple se compose de deux Classes distinctes de conditions et distinctes d'intérêt : les Prolétaires et les Bourgeois.

Je nomme Prolétaires les hommes qui produisent toute la richesse de la Nation, qui ne possèdent que le salaire journalier de leur travail et dont le travail dépend de causes laissées en dehors d'eux , qui ne retirent chaque jour du fruit de leur peine qu'une faible portion incessamment réduite par la concurrence, qui ne reposent leur lendemain que eur une espérance chancelante comme le mouvement incer-

tain et déréglé de l'industrie, et qni n'entrevoient de salut pour leur vieillesse que dans une place à l'hôpital ou dans une mort anticipée. Je nomme Prolétaires les Ouvriers des villes et les Paysans des campagnes, soixante mille hommes qui font de la soie à Lyon, quarante mille du coton à Rouen, vingt mille du ruban à SainUÉtienne, et tant d'autres pour le dénombrement desquels on peut ouvrir les statistiques; l'immense population des villages, qui laboure nos champ et cultive nos vignes, sans posséder ni la moisson ni la vendange; vingtdeux millions d'hommes enfin , incultes, délaissés, misérables, réduits à soutenir leur vie avec six sous par jour. Voilà ce que je nomme Prolétaires (4).

Je nomme Bourgeois les hommes à la destinée desquels la destinée des Prolétaires est soumise et enchaînée, les hommes qui possèdent des capitaux et vivent du revenu annuel qu'ils leur rendent, qui tiennent l'industrie à leurs gages et qui 1 élèvent et l'abaissent au gré de leur consommation, qui jouissent pleinement du présent, et n'ont de vœu pour leur sort du lendemain que la continuation de leur sort de la veille et l'éternelle continuation d'une constitution qui leur donne le premier rang et la meilleure part. Je nomme Bourgeois les propriétaires depuis les plus riches, seigneurs dans nos villes, jusqu'aux

(1) Je crois utile de rat-peter ici on décernent etattstiqw qui a déjà été publié plusieurs foi*, et dont les chiffres, dens leur langage concis, résument en quelques lignes une abondante matière de réflexions et de discours. Sans doute en France la production de la richesse est trop déréglée pour qu'il soit possible d'en faire une évaluation bien certaine ; mais, en jetant les veux sur ce tableau, oo conviendra qu'on peui laisser à Terreur une belle place sans cesser de s'étonner de tant d'inégalité et de tant de misère.

En rangeant la populaUoo totale de la France en douze classes, et en attribuant à chaque citoyen pour revenu la moyenne du revenu de la classe dont il fait partie, on arrive aux résultats suivants :

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