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plus petits, aristocrates dans nos villages, les deux mille fabricants de Lyon, les cinq cents fabricants de Saint-Étienne, tous ces tenanciers féodaux de l'industrie; je nomme Bourgeois les deux cent mille Électeurs inscrits au tableau , et tous ceux qui pourront encore augmenter la liste, si l'Opposition libérale arrive à son but et parvient à réduire le cens à un niveau plus bas. Voilà ce que je nomme Bourgeois.
Dira-t-on que ces deux Classes n'existent pas, parce qu'il n'y a pas entre elles une barrière infranchissable ou une muraille d'airain; parce qu'on voit des Bourgeois travailleurs et des Prolétaires propriétaires? Mais je répondrai qu'entre les nuances les plus tranchées il y a toujours une nuance intermédiaire, et que personne, dans nos colonies, ne s'avise de nier l'existence des Blancs et l'existence des Noirs, parce que l'on voit entre eux des Mulâtres et des Métis.
Caractérisons actuellement l'intérêt des Prolétaires et l'intérêt des Bourgeois sur les questions qui s'agitent autour de nous.
Sur la question qui renferme la destinée de l'Europe, la question de la guerre, désaccord. L'ardeur belliqueuse des Prolétaires est soutenue par l'héritage de la gloire militaire de la République et de l'Empire, qui appartint à leurs pères, soutenue par le désir de changement habituel à ceux qui souffrent, par la perspective de la chance des batailles, où tout est pesé à sa valeur et où l'égalité subsiste dans toute sa justice et toute son étendue; le salaire de leurs familles, réduit au strict nécessaire, ne peut diminuer; peu leur importe que la richesse, au lieu de se consommer dans les salons, aille se consommer dans les camps, et même les armées, en créant des débouchés nouveaux, doivent fournir du travail et ranimer l'induslrie. D'ailleurs, les Prolétaires savent bien qu'entre les peuples et les rois il n'y a point d'alliance possible, et que, pour trouver appui à leur république en Europe, il faut en chasser la servitude et affranchir les nations étrangères. Les Bourgeois se soucient peu de la guerre : la Restauration fut leur époque la plus llorissaule et la plus belle; tranquilles dans la jouissance de leurs biens, ils doivent redouter, par-dessus toutes choses, de voir la richesse nationale, quittant son cours habituel qui la portait vers eux, aller entretenir l'exorbitante consommation des armées. D'ailleurs, grâce au roi quasi-légitime qu'ils ont assis sur le trône que les Prolétaires avaient brisé, ils ont pu rétablir avec les princes une sorte d'alliance; et leurs ambassadeurs, quoique reçus dans les cours étrangères comme les marchands chez les seigneurs, trouvent accueil cependant.et nouent les liaisons diplomatiques de la France avec celles de la Russie et de l'Autriche. Le retour au régime de la Restauration, émané il y a quinze ans du consentement des potentats de l'Europe, est donc ce qui convient à leur intérêt.
Sur la question qui renferme la destinée de la génération à venir,
APPENDICE AUX TROIS DISCOURS. m
celle de l'instruction publique, désaccord. Les Prolétaires, soutenus par le sentiment de l'Égalité si actif chez les petits, demandent que l'instruction soit la même là où le génie est le même, et que la constitution qui déclare l'égale admissibilité aux emplois déclare aussi l'égale admissibilité aux écoles. Ils comprennent bien d'ailleurs que, la concurrence formant la seule loi de l'association intérieure, ils seront nécessairement vaincus si les armes leur manquent, et s'ils se présentent sans ressources en face de leurs rivaux riches de toutes les ressources que leur fournissent à la fois le privilège et l'éducation. Sur ce point l'intérêt de la majorité de la NaUon est précis et évident. Mais quel motif pourrait engager les Bourgeois à consentir à ce que l'enfance des Prolétaires, soustraite au travail mécanique, fût consacrée au développement intellectuel? quelle compensation trouveraient-ils plus tard à cette dépense faite sur le fonds commun en faveur des Prolétaires, à ce temps perdu à l'étude et voué au dangereux exercice de l'esprit? Ils sentent bien que cet égal partage des lumières leur serait funeste, car il rendrait leur domination moins assurée et leur prééminence moins facile sur cette classe nombreuse qu'ils ne primeraient plus par la puissance intellectuelle ; il leur est aisé d'ailleurs d'entrevoir, à la suite de cette égalité essentielle de la capacité, un mouvement social nécessaire vers un état moins chargé de privilège et moins tolérant d'aristocratie. C'est donc là ce que les Bourgeois doivent avant tout redouter ; car ils savent bien que c'est le génie et non la force qui peut aujourd'hui affranchir les Prolétaires, et ils ont signalé depuis long-temps le Prolétaire éloquent comme aussi redoutable pour eux que le Spartacus antique pour les maîtres d'esclaves.
Sur la question qui embrasse l'organisation actuelle du pays, celle de l'impôt, désaccord. La Classe Prolétaire produit la richesse, en distrait pour son profit le strict nécessaire, et abandonne tout le reste au domaine de la Classe Bourgeoise : c'est sur ce domaine des Bourgeois fourni par les Prolétaires que, directement ou indirectement, l'impôt est toujours perçu. De cette différence de position par rapport à l'impôt résulte une différence de position analogue par rapport au budget. Le budget doit être considéré comme composé de deux parts, l'une destinée à la solde des fonctions publiques, l'autre destinée à l'entretien des établissements d'utilité générale. La Classe Bourgeoise est |>eu stimulée à réduire la première, qui lui revient presque en totalité; elle est au contraire fortement excitée à réduire la seconde, qui se reverse, non sur elle seulement, mais sur la masse entière du Peuple. La Classe Prolétaire est portée à penser tout autrement sur ce dernier chapitre, qui, destiné à ordonner ou à encourager de grands travaux, doit être pour elle une source nouvelle d'activité et de bien-être, en lui fournissant de l'ouvrage, et en l'appelant en outre à prendre sa
part commune dans le produit de cet ouvrage. Il suit de là que les théories économiques adoptées par les Bourgeois doivent les engager à éliminer peu à peu le Gouvernement de toute intervention sociale, tandis que celles qui conviennent aux Prolétaires doivent les engager à demander peu à peu au Gouvernement des mesures de prévoyance et d'association, et à exiger de lui par conséquent une garantie plus assurée et une moralité plus solide. En présence de ce fait fondamental, liberté ou organisation en matière d'industrie, le reste n'est que secondaire. L'impôt indirect n'est avantageux à la Classe Bourgeoise que parce que son abolition dégrèverait momentanément la Classe Prolétaire, et qu'il faudrait attendre des années avant que l'action dévorante de la concurrence ait achevé de ronger l'accroissement momentané de la valeur du salaire, et l'ait enûn replacé à son tarif habituel, celui de la stricte mesure des nécessités de la vie. L'impôt progressif n'est qu'une contribution sur la haute aristocratie bourgeoise au profit de la petite.
Donc sur tous ces points désaccord, désaccord de sentiments et d'intérêts sur le présent et sur l'avenir.
Sous la Restauration, la dissidence existait au fond, mais elle n'était point à sa maturité et demeurait enveloppée. La lutte à soutenir contre la Noblesse, que les Bourbons s'essayaient à rétablir, unissait tout le Peuple en un même intérêt politique; et les Bourgeois, en représentant leurs intérêts, représentaient en même temps les intérêts des Prolétaires. Le mouvement de hausse que le commerce dut nécessairement éprouver à la suite des guerres de la Révolution et de l'Empire faisait circuler la vie du Prolétaire au Bourgeois et du Bourgeois au Prolétaire, et les unissait en un même intérêt industriel; car à chaque accroissement dans la production répondait toujours un accroissement semblable dans la consommation.
Aujourd'hui que l'anéantissement de la Noblesse, préparé par les Bourgeois et terminé par les Prolétaires, est définitivement consommé, des intérêts négligés devant le danger commun et devenus plus pressans par les circonstances nouvelles se font jour. Le pouvoir de la Bourgeoisie, qui, en présence du pouvoir de la Noblesse, représentait le Progrès, ne représente plus maintenant que la stabilité ; les besoins d'amélioration pour le Peuple se font sentir, et demandent un organe. La population ouvrière s'est augmentée de huit millions, et la consommation ne saurait continuer sa marche ascendante, si l'on ne consent à préparer au commerce des voies nouvelles, en changeant la condition politique des Prolétaires et en les appelant à parlementer autrement que dans les rues de Lyon.
Mais, si nous pouvons affirmer que les vues et les intérêts des deux Classes du Peuple sont séparés , nous pouvons affirmer aussi qu'ils ne
sont pas contradictoires, et que le progrès devenu nécessaire pour le maintien des sociétés peut être acheté autrement que par la guerre civile. Les Bourgeois et les Prolétaires sont liés par une nécessité puissante, celle d'éviter que la consommation ne soit soumise à aucun trouble : les uns y perdent leurs jouissances, les autres leurs salaires. Il faut donc les admettre à concourir légalement an pouvoir et à prodoire la loi par un commun accord.
Sans doute si l'imprudence des rois enveloppe l'Europe dans la mêlée et ouvre de nouveau la lice pour le duel à mort des sujets et des maîtres, il sera question de batailles et non pas d'industrie, et la puissance du nombre devra seule avoir le droit et la domination; les théories d'harmonie et d'organisation seront pour le jour où il ne s'agira plus de vaincre ou de mourir, et la Presse, semblable à la prudente déesse des combats se jetant dans l'arène sanglante, n'aura plus à verser d'autre lumière que celle qui allume l'incendie, ni à enseigner d'autre parole que celle qui éveille le tocsin des villages et fait lever les baïonnettes des campagnes. Mais jusque-là faut-il demeurer insouciant ou immobile? Ne faut-il pas indiquer la raison profonde de cette politique anti-nationale qui, depuis deux ans, suit son cours en dépit de la résistance et des protestations? Ne faut-il pas faire que la Classe Prolétaire puisse parler à son tour et chercher remède à cette misère dont nul de ses maîtres n'a souci? Ne faut-H pas que l'Europe apprenne que le Grand Peuple n'est point mort, et que si elle ne reconnaît plus ni ses traits ni sa voix, c'est que quelques Bourgeois ne sont pas son image?
Il était évident qu'un Gouvernement issu de la Classe Bourgeoise ne devait, au dedans et au dehors, représenter d'autre intérêt que celui de cette classe. C'est ce que, depuis Juillet, malgré la clameur universelle, il a exécuté avec une sévère et imperturbable logique; c'est ce qui a fait sacrifier la République à la Quasi-Restauration; c'est ce qui a fait sacriûer l'honneur du nom français, le sang de la Pologne, la liberté de l'Espagne et de l'Italie à l'exigence et au despotisme des rois; c'est ce qui a fait sacriûer toute amélioration du sort de la classe ouvrière à l'étroit égoïsme de la Classe Bourgeoise, sacrifier aux menues fantaisies d'un fils de roi la somme destinée à l'éducation des fils de cent mille prolétaires; c'est ce qui a maintenu l'impôt sur les boissons et sur le sel , et rejeté les blés étrangers par-delà nos frontières; c'est ce qui a ouvert nos provinces aux insolentes violences des Carlistes, troublé nos villes aux éclats de la voix des Prolétaires se frayant une issue sur les places publiques, souillé nos régiments du sang des citoyens, et répandu de toutes parts sur le sol ces étincelles qui allument la guerre civile au sein des nations. Et si l'on vient citer le do^ de la et la proposition des céréales pour prétendre que le ftrv.^etttMûeïAltt a
36i APPENDICE AUX TROIS DISCOURS.
pas toujours strictement agi dans l'intérêt de la classe dont il était issu, je dirai que, dans les douze millions donnés à Philippe, je vois le Bourgeois courtisan essayant de faire briller avec de l'or son trône quasiroyal, et dans l'importation des blés le Bourgeois prévoyant craignant d'éveiller la colère du peuple et les émeutes de la famine.
Voilà ce qu'a produit et ce que devait nécessairement produire ce Gouvernement, qu'on a si bien nommé le Gouvernement des Bourgeois. L'élément du progrès lui manque, et à l'intervention des Prolétaires est attaché l'avenir de la France.
J'ai essayé de montrer dans cet article que le salut et le progrès de la France ne peuvent être assurés que par la représentation véritable de ses intérêts; j'ai prouvé que deux Classes, toutes deux puissantes et toutes deux distinctes, composent la Nation, et que le blâme versé dans ces derniers temps sur le Gouvernement Représentatif ne tombait en réalité que sur le gouvernement oligarchique.
J'aborderai directement la question dans un autre article (I), et montrerai comment le Gouvernement Représentatif (dont la Monarchie Anglaise, la Restauration Française, la Réforme en Angleterre et le Gouvernement des États-Unis sont des périodes), accompagnant la civilisation dans son mouvement progressif vers l'Égalité, s'a voisine incessamment du Peuple, qui forme sa dernière limite; je prouverai que la Classe Bourgeoise et la Classe Prolétaire, demeurées seules en France à la suite de la vaine tentative des Bourbons pour reconstruire la Noblesse, forment naturellement l'élément aristocratique et l'élément populaire, nécessaires au jeu et à l'équilibre de ce gouvernement; et il sera alors facile de voir qu'en substituant en effet la Bourgeoisie à la Noblesse et le Prolétariat à la Bourgeoisie , l'opinion de tant d'esprits distingués qui se sont occupés de cette matière s'applique immédiatement à la Représentation simultanée des Prolétaires et des Bourgeois, et soutient de l'appui de son autorité ce mouvement imposé par la nécessité des temps.
(1) Cet article ne partit pas. On peut eu voir les raisons dans la Note en tete de ce morceau, (l&so.)
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