CHAPITRE
D'où Tient cet abaissement.
Mais pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi la Coalition de 1815 a-t-elle pu nous menacer en 1840? Pourquoi l'alliance des rois qui s'unirent en 93 contre notre Révolution est-elle encore ascendante?
(1) Avertissement au Pays, par Edgar Quinel.
(i) Discussion Mtr la pioposilion de réforme électorale.
Je vais dire. la vérité. C'est que la France n'a pas su développer l'esprit nouveau qui devait sortir de sa défaite. La France n'a pas su se transformer, c'est-à-dire transformer en elle ce qui avait fait la grandeur de Napoléon, F esprit civilisateur. Cet esprit civilisateur avait été définitivement vaincu sous la forme que lui avait donnée Napoléon, la guerre, la conquête. Aucune forme nouvelle n'ayant remplacé cellelà, il se trouve que la Sainte-Alliance règne encore. En vain, un grand événement, la Révolution de 4830, a eu lieu. Nous sommes au lendemain de Waterloo. L'esprit créateur qui met un monde entre un jour et un autre n'avait pas suffisamment changé nos âmes.
J'ai montré ailleurs (1) la vraie mission de la France. La France n'a plus de rôle, si elle n'organise pas l'Humanité , en s'organisant ellemême. La France, je l'ai dit et je le répète, la France est une religion. Napoléon était la fin du passé, Napoléon n'était pas l'avenir. Or nous sommes tombés de Napoléon à la Constitution des Anglais, sans dépouiller pourtant les institutions de l'Empire : comment ne resterionsnous pas vaincus?
N'ayant pas su travailler par la pensée autant que le demandait notre rôle, autant que l'exigeait la mission providentielle de la France, estil étonnant que nous soyons dominés dans l'action? Il faut être, avant de paraître. Nous ne sommes pas : comment paraîtrions-nous; j'entends, comment paraîtrions-nous noblement et en accord avec le rôle de la France?
CHAPITRB III.
L'influence riTiliutriee a passé momentanément a l'Angleterre.
Après la chute de Napoléon, Canningosa un jour, dans le parlement d'Angleterre, se comparer ou comparer la puissance Anglaise au dieu qui à son gré remue ou apaise l'Océan. Et quel était son talisman pour remuer ainsi ou calmer l'univers? C'était sa devise : Liberté civile et religieuse dans le monde entier.
Et, en effet, l'influence morale et civilisatrice qu'avait exercée la Révolution Française était passée momentanément à l'Angleterre. Mais l'Angleterre, cette féodalité commerçante, ne faisait que cacher son mercantilisme sous ce rôle d'emprunt. Qu'est-il arrivé? L'Angleterre a jeté son masque : la France a-t-elle repris son rôle? L'Europe attendait une conclusion de la Révolution Française. Où est cette conclusion? Les écrivains politiques qui nourrissent l'esprit public par le
(I) Voyez le Discours aux Politiques, Quatrième Partie.
journalisme s'occupentils de cette conclusion? Où sont leurs principes? Us ne s occupent que de critiquer le pouvoir.
CHAPIT1E IV.
Le nul dc vient p» uniquement des gouvernants.
Non, le mal ne vient pas uniquement des gouvernants. Pouvionsnous nous attendre que la Restauration travaillerait à organiser la Révolution Française? Pouvions-nous le demander également à la qnasi- Restauration?
Le mal est en nous, en nous serviteurs de la Révolution Française qui la servons si mal.
Est-ce qu'il n'y a que les gouvernants? Est-ce qu'il n'y a pas le pays? Est-ce qu'il n'y a pas la presse, les livres, les journaux?
Cest la presse que j'accuse, autant que le pouvoir. Pourquoi la presse n*a-t-elle pas suffisamment enseigné le pays ? Pourquoi avons-nous le droit de répéter aujourd'hui nos paroles d'il y a quinze ans (1) :
« Les écrivains politiques en sont encore au système de Viquilibre, sans autre idée.
d Ils sont encore en proie à deux terreurs paniques, la peur de la Russie, la peur de l'Angleterre, sans comprendre le remède.
» Ils vivent encore de l'une ou de l'autre de ces deux idées que leur a léguées Napoléon, ou les partagent toutes deux à la fois; et là se borne toute leur doctrine.
» Du reste, ils font encore consister la politique des nations à se nuire mutuellement.
» Us ne s'occupent que des éventualités de guerre et de l'honneur des couronnes, à la manière des diplomates.
» Ils étalent à tous propos de beaux sentiments de philanthropie; mais, quand il s'agit de politique extérieure, tous leurs conseils vont au pillage.
» Faute de théorie, ils sont livrés à d'éternelles fluctuations. Us blâment ou approuvent tour-à-tour le principe de l'intervention, au lieu d'en blâmer ou d'en approuver seulement l'usage.
» De tous les rapports qui existent entre les corps qu'ils étudient, ils n'observent que la proportion des canons et des soldats, et les lignes des frontières. Ces limites de fleuves et de montagnes, cette politique toute simple et toute puérile, est encore leur idéal. »
Que leur dire donc?
(I) Étude sur Napoléon. — Voyez pagre 805 de ce Volume.
Ce que nous leur disions il y a quinze ans : « Tout cela est bon pour éterniser le provisoire! »
Vous êtes restés dans l'imitation et la forme de Napoléon, et par votre faute l'esprit public n'a pas conçu la mission nouvelle de la France. Est-il étonnant que nous soyons encore si voisins de 1815?
Nous sommes restés dans l'imitation et la forme de Napoléon; aussi aujourd'hui nous bâtissons des Bastilles !
Les Bastilles que nous construisons sont le signe de trente années trop mal employées par la France. Elles sont le signe de notre état intérieur et de notre état extérieur. A l'intérieur, elles signifient régime militaire et tyrannie. A l'extérieur, elles signifient faiblesse et peur. Elles prouvent que nous n'avons su ni organiser la France ni civiliser le monde.