AU LECTEUR
J'ai rassemblé avec soin tout ce que j 'ai pu recueillir de l'histoire du malheureux Werther, et je vous l'offre ici. Je sais que vous m'en remercierez. Vous ne pouvez refuser votre admiration à son esprit, votre amour à son caractère, ni vos larmes à son sort.
Et toi, homme bon qui souffres du même mal que lui, puise de la consolation dans ses douleurs, et permets que ce petit livre devienne pour toi un ami, si le destin ou ta propre faute ne t'en ont pas laissé un qui soit plus près de ton cœur.
4 mai 1771.
Que je suis aise d'être parti ! Ah! mon ami , qu'est-ce que le cœur de l'homme? Te quitter, toi que j'aime, toi dont j'étais inséparable; te quitter et être content! Mais je sais que tu me ïe pardonnes. Mes autres liaisons ne semblaient-elles pas tout exprès choisies du sort pour tourmenter un cœur comme le mien? La pauvre Léonore! Et pourtant jetais innocent. Était-ce ma faute à moi si, pendant que je ne songeais qu'à m'amuser des attraits piquants de sa sœur, une funeste passion s'allumait dans son sein? Et pourtant suis-je bien innocent? N'ai-je pas nourri moi-même ses sentiments? Ne me suis-je'pas souvent plu à ses transports naïfs qui nous ont fait rire tant de fois, quoiqu'ils ne tussent rien moins que risibles? N'ai-je pas... Oh! qu'est-ce que l'homme, pour qu'il ose se plaindre de lui-même! Cher ami, je te le promets, je me corrigerai; je ne veux plus, comme je l'ai toujours fait, savourer jusqu'à la moindre goutte d'amertume que nous envoie le sort. Je jouirai du présent, et le passé sera le passé pour moi. Oui, sans doute, mon ami , tu as raison ; les hommes auraient des peines bien moins vives si... (Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits...) s'ils n'appliquaient pas toutes les forces de leur imagination à renouveler sans cesse le souvenir de leurs maux , au lieu de se rendre le présent supportable.
Dis à ma mère que je m'occupe de ses affaires, ^ ^e \e VA eu donnerai sous peu des nouvelles. J'ai parlé à ma t^m*/ çjfcVVfc to*0^* ^w l'on fait si méchante ; il s'en faut bien que je l'^jt * est vive, irascible même, mais son cœur est ex<^^ ^Vk^*3^*6,
les plaintes de ma mère sur cette retenue d une part d'héritage; de son côté, elle m'a fait connaître ses droits, ses motifs, et les conditions auxquelles elle est prête à nous rendre ce que nous demandons, el même plus que nous ne demandons. Je ne puis aujourd'hui t'en écrire davantage sur ce point : dis à ma mère que tout ira bien. J'ai vu encore une fois, mon ami, dans cette chétive affaire, que les malentendus el l'indolence causent peut-être plus de désordres dans le monde que la ruse et la méchanceté. Ces deux dernières au moins sont assurément plus rares.
Je me trouve très bien ici. La solitude de ces célestes campagnes est un baume pour mon cœur, dont les frissons s'apaisent à la douce chaleur de cette saison où tout renaît. Chaque arbre, chaque haie est un bouquet de fleurs ; on voudrait se voir changé en papillon pour nager dans cette mer de parfums, et y puiser sa nourriture.
La ville elle-même est désagréable; mais les environs sont d'une beauté ravissante. C'est ce qui engagea le feu comte de M... à planter un jardin sur une de ces collines qui se succèdent avec tant de variété et forment des vallons délicieux. Ce jardin est fort simple; on sent dès l'entrée que ce n'est pas l'ouvrage d'un dessinateur savant, mais que le plan en a été tracé par un homme sensible, qui voulait y jouir de lui-même. J'ai déjà ijonné plus d'une fois des larmes à sa mémoire, dans un pavillon en ruines, jadis sa retraite favorite, et maintenant la mienne. Bientôt je serai maître du jardin. Depuis deux jours que je suis ici, le jardinier m'est déjà dévoué, et il ne s'en trouvera pas mal.
10 mai
Il règne dans mon âme une étonnante sérénité, semblable à la douce matinée de printemps dont je jouis avec délices. Je suis seul, et je goûte le charme de vivre dans une contrée qui fut créée pour des âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, si abîmé dans le sentiment de ma tranquille existence, que mon talent en souffre. Je ne pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne fus jamais plus grand peintre. Quand les vapeurs de la vallée s'élèvent devant moi, qu'au-
dessus de ma tête le soleil lance d a-plomb ses feux sur l'impénétrable voûte de l'obscure forêt, et que seulement quelques rayons épars se glissent au fond du sanctuaire; que, couché sur la terre dans les hautes herbes, près d'un ruisseau, je découvre dans l'épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues ; que mon cœur sent de plus près l'existence de ce petit monde qui fourmille parmi les herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d'insectes de toutes les formes; que je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et nous soutient flottants sur une mer d'éternelles délices; mon ami, quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux, et que je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l'image d une bien-aimée, alors je soupire et m'écrie en moi-même : a Ah! si tu pouvais exprimer ce que tu éprouves! si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette vie qui coule en toi avec tant d'abondance et de chaleur, en sorte que le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir d'un Dieu infini !... » Mon ami... Mais je sens que je succombe sous la puissance et la majesté de ces apparitions.
li mai.
Je ne sais si des génies trompeurs errent dans cette contrée, ou si le prestige vient d'un délire céleste qui s'est emparé de mon cœur; mais tout ce qui m'environne a un air de paradis. A l'entrée du bourg est une fontaine, une fontaine où je suis enchaîné par un charme, comme Ml 1 usine et ses sœurs. Au bas d'une petite colline se présente une grotte; on descend vingt marches, et l'on voit l'eau la plus pure filtrer à travers le marbre. Le petit mur qui forme l'enceinte, les grands arbres qui la couvrent de leur ombre, la fraîcheur du lieu, tout cela vous captive, et en même temps vous cause un certain frémissement. 11 ne se passe point de jour que je ne me repose là pendant une heure. Les jeunes filles de la ville viennent y puiser de l'eau, occupation paisible et utile, que ne dédaignaient pas jadis les filles même des rois. Quand je suis assis là, la vie patriarcale se retrace vivement
ftwi
WEf'.THER
celait a a bord des font
bienfaisants. Oh' jamais il ne sert rafraîchi an bord dune fontaine après une route pénible sons un soleil ardent, celai qui ne scot pa-
cela comme je le sens!
Tu me demandes si tu dois m'envoyer mes litres*?... Au nom du ciel, mon ami, ne les laisse pas approcher de moi! Je ne veux (dus être guidé, excité, enflammé ; ce cneur fermente assez de lui-même : j'ai bien plutôt besoin d'un chant qui me berce, et de ceux-là j'en ai trouvé en abondance dans mon Homère. Combien de fois n'ai-je pas à endormir mon sang qui bouillonne! car tu n'as rien vu de si inégal, de si inquiet que mon cœur. Ai-je besoin de le le dire, à toi qui as souffert si souvent «le me voir passer de la tristesse à une joie extravagante, de la douce mélancolie a une p assion furieuse? Aussi je traite mon cœur comme un |»elil enfant malade. Ne le dis à personne : il y a des gens qui m'en feraient un crime.
Les bonnes gens du hameau me connaissent déjà; ils m'aiment beaucoup, surtout les enfants. Il y a peu de jours encore, quand je m'approchais d'eux, et que, d'un ton amical, je leur adressais quelque question, ils s'imaginaient que je voulais me moquer d'eux, et me quittaient brusquement. Je ne m'en ouensai point ; mai:- je sentis plus vivement
l.j mai.
la vérité d'une observation que j'avais déjà faile. Les hommes d'un certain rang se tiennent toujours à une froide distance de leurs inférieurs, comme s'ils craignaient de perdre beaucoup en se laissant approcher, et il se trouve des étourdis et de mauvais plaisants qui n'ont l'air de descendre jusqu'au pauvre peuple qu'afin de le blesser encore davantage.
Je sais bien que nous ne sommes pas tous égaux, que nous ne pouvons l'être ; mais je soutiens que celui qui se croit obligé de se tenir éloigné de ce qu'on nomme le peuple, pour s'en faire respecter, ne vaut pas mieux que le poltron qui, de peur de succomber, se cache devant son ennemi.
Dernièrement je me rendis a la fontaine : j'y trouvai une jeune servante qui avait posé sa cruche sur la dernière marche de l'escalier; elle cherchait des yeux une compagne qui l'aidât à mettre (e vase sur sa tête. Je descendis, et la regardai. « Voulez-vous que je vous aide, mademoiselle? » lui dis-je. Elle devint rouge comme le feu. a Oh! monsieur, répondit-elle... — Allons, sans façons... » Elle arrangea son coussinet, et j'y posai la cruche. Elle me remercia, et partit aussitôt.
J'ai fait des connaissances de tout genre, mais je n'ai pas encore trouvé de société. Je ne sais ce que je puis avoir d'attrayant aux yeux des hommes ; ils me recherchent, ils s'attachent à moi, et j'éprouve toujours de la peine quand notre chemin nous (ait aller ensemble, ne fût-ce que pour quelques instants. Si tu me demandes comment sont les gens de ce pays-ci, je te répondrai : Gomme partout. L'espèce humaine est singulièrement uniforme. La plupart travaaUenl Wfte grande
17 mai.
Après tout, ce sont de bonnes gens. Quand je m'oublie quelquefois à jouir avec eux des plaisirs qui restent encore aux hommes, comme de s'amuser à causer avec cordialité autour d'une table bien servie, d'arranger une partie de promenade en voiture ou un petit bal sans apprêts, tout cela produit sur moi le meilleur effet. Mais il ne faut pas qu'il me souvienne alors qu'il y a en moi d'autres facultés qui se rouillent faute d'être employées, et que je dois cacher avec soin. Cette idée serre le cœur. — Et cependant n'être pas compris, c'est le sort de certains hommes.
Ah! pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elle plus! et pourquoi l'ai-je connue ! Je me dirais : Tu es un fou ; tu cherches ce qui im se trouve point ici-bas... Mais je l'ai possédée, cette amie: j'ai senti ce cœur, cette grande âme, en présence de laquelle je croyais être plus que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Grand Dieu! une seule faculté de mon âme restait-elle alors inactive? Ne pouvais-je pas devant elle développer en entier cette puissance admirable avec laquelle mon cœur embrasse la nature? Notre commerce était un échange continuel des mouvements les plus profonds du cœur, des traits les plus vifs de l'esprit. Avec elle, tout, jusqu'à la plaisanterie mordante, était empreint de génie. Et maintenant... Hélas! les années qu'elle avait de plus que moi l'ont précipitée avant moi dans la tombe. Jamais je ne l'oublierai ; jamais je n'oublierai sa fermeté d'âme et sa divine indulgence.
Je rencontrai, il y a quelques jours, le jeune V.... H a l'air franc et ouvert ; sa physionomie est fort heureuse. Il sort de l'université ; il ne se croit pas précisément un génie, mais il est au moins bien persuadé qu'il en sait plus qu'un autre. On voit en effet qu'il a travaillé; en un mot, il possède un certain fond de connaissances. Comme il avait appris que je dessine et que je sais le grec (deux phénomènes dans ce pays), il s'est attaché à mes pas. 11 m'étala tout son savoir depuis Batteux jusqu'à Wood, depuis de Piles jusqu'à Winckelmann; il m'assura qu'il avait lu en entier le premier volume de la Théorie de Sulzer, et qu'il possédait un manuscrit de Heyne sur l'étude de l'antique. Je l'ai laissé dire.
Encore un bien brave homme dont j'ai fait la connaissance : c'est le bailli du prince, personnage franc et loyal. On dit que c'est un plaisir de le voir au milieu de ses enfans : il en a neuf; on fait surtout grand bruit de sa fille aînée. Il m'a invité à l'aller voir; j'irai au premier jour. Il habite à une lieue et demie d'ici, dans un pavillon de chasse du prince; il obtint la permission de s'y retirer après la mort de sa femme, le séjour de la ville et de sa maison lui étant devenu trop pénible.
Du reste , j'ai trouvé sur mon chemin plusieurs caricatures originales. Tout en elles est insupportable, surtout leurs marques d'amitié. Adieu. Cette lettre te plaira ; elle est tout historique.
ii mai.
La vie humaine est un songe ; d'autres l'ont dit awmt moi, mais cette idée me suit partout. Quand je considère les bornes étroites dans lesquelles sont circonscrites les facultés de l'homme, son activité et son intelligence; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu'à prolonger notre misérable existence; que notre tranquillité sur bien des questions n'est qu'une résignation fondée sur des revers, semblable à celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de riantes perspectives les murs de leur cachot; tout cela, mon ami, me rend muet. Je rentre en moi-même, et j'y trouve un monde, mais plutôt en pressentiments et en sombres désirs qu'en réalités et en action ; et alors tout vacille devant moi, et je souris, et je m'enfonce plus avant dans l'univers en rêvant toujours.
Que chez les enfants tout soit irréflexion, c'est ce que tous les pédagogues ne cessent de répéter. Mais que les hommes faits soient de grands enfants qui se traînent en chancelant sur ce globe, sans savoir non plus d'où ils viennent et où ils vont; qu'ils n'aient point de but plus certain dans leurs actions, et qu'on les gouverne de même avec du biscuit, des gâteaux et des verges, c'est ce que personne ne voudra croire; et, à mon avis, il n'est point de vérité plus palpable.
Je t'accorde bien volontiers (car je sais ce que tu vas me dire) que ceux-là sont les plus heureux qui, comme les enfants, vivent au jour la journée, promènent leur poupée, l'habillent, la déshabittenl, tournent avec respect devant le tiroir où la maman renferme ses dragées, et, quand elle leur en donne, les dévorent avec avidit,^ A TMtoenl à crier : Encore!,,. Oui, voilà de fortunées créature^ » ^^olC0^ ceux qui donnent uu titre imposant à leurs futiles t**,^ r
m WERTHER.
à leurs extravagances, et les |>assent en compte au genre hur comme des œuvres gigantesques entreprises pour son salut et sa prospérité! Grand bien leur fa<se à ceux qui peuvent penser et agir ainsi! Mais celui qui reconnaît avec humilité où tout cela vient aboutir: qui voit comme ce petit bourgeois décore son petit jardin et en fait un paradis, et comme ce malheureux, sous le fardeau qui l'accable, se Irainr sur le chemin sans se rebuter, tous deux également intéressés à contempler une minute de plus la lumière du soleil, celui-là, dis-je, e<t tranquille : il bàlil aussi un monde en lui-même; il est heureux ausi d'être homme; quelque bornée que soit sa puissance, il entretient dans son cœur le doux sentiment de la liberté; il sait qu'il peut quitter si prison quand il loi plaira.
*6 mai.
Tu connais d'ancienne date ma manière de nï arranger ; tu sais comment, quand je rencontre un lieu qui me convient, je me fais aisément un petit réduit, où je visa peu de frais, hh bien ! j'ai encore trouvé ki un coin qui m'a séduit et fixé.
A une lieue de la ville est un village nommé Wahlheim (1). Sa situation sur une colline est très belle; en montant le sentier qui y conduit on embrasse toute la vallée d'un coup-d'œil. Une bonne femme, serviable, et vive encore pour son âge, y tient un petit cabaret, où elle vend du vin, de la bière et du café. Mais, ce qui vaut mieux, il y a deux tilleuls dont les branches touffues couvrent la petite place devant l'église; des fermes, des granges, des chaumières, forment l'enceinte de cette place. Il est impossible de découvrir un coin plus paisible, plu* intime, et qui me convienne autant. J'y fais porter de l'auberge uiia petite table, une chaise; et là je prends mon café, je lis mon Homère.
(t) Nous prions \i lecteur de ne point se donner de peine pour chercher les 1^ ici nommes. On s'est vu obligé de changer les véritables noms qui se trouvaient *K l'original.
La première fois que le hasard me conduisit sous ces tilleuls, l'aprèsmidi d'une belle journée, je trouvai la place entièrement solitaire; tout le monde était aux champs; il n'y avilit qu'un petit garçon de quatre ans assis à terre, ayant entre ses jambes un enfant de six mois, assis de même, qu'il soutenait de ses petits bras contre sa poitrine, de manière à lui servir de siège. Malgré la vivacité de ses yeux noirs, qui jetaient partout de rapides regards, il se tenait fort tranquille. Ce spectacle me Ht plaisir; je m'assis sur une charrue placée vis-à-vis, et me rais avec délices à dessiner cette attitude fraternelle. J'y ajoutai un bout de haie, une porte de grange, quelques roues brisées, pêle-mêle, comme tout cela se rencontrait ; et, au bout d'une heure, je ine trouvai avoir t&ii. un dessin bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien.
Cela me confirme dans ma résolution de m'en tenir désormais uniquement à la nature : elle seule est d'une richesse inépuisable; elle seule fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles, comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les règles ne produira jamais rien d'absurde ou d'absolument mauvais; de même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur, liais, en revanche, toute règle, quoi qu'on en dise, étouffera le vrai sentiment de la nature et sa véritable expression, a Cela est trop fort! t'écries-tu ; la règle ne fait que limiter, qu'élaguer les branches gourmandes. » Mon ami, veux-tu que je te fasse une comparaison? I) en est de ceci comme de l'amour. Un jeune homme se passionne pour une belle; il coule près d'elle toutes les heures de la journée, et prodigue toutes ses facultés, tout ce qu'il possède, pour lui prouver sans cesse qu'il s'est donné entièrement à elle. Survient quelque bon bourgeois, quelque homme en place, qui lui dit : « Mon jeune monsieur, aimer est de l'homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un homme. Réglez bien l'emploi de vos instants; consacrez-en une partie à votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez l'état de votre fortune : sur votre superflu, je ne vous défends pas de faire à votre amie quelques petits présents ; mais pas trop souvent; tout au plus le jour de sa fêté, l'anniversaire de sa naissance, etc. » Notre jeune homme, s'il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et tout prince fera bien de l'employer dans sa chancellerie; mais c'en est fait alors de son amour, et, s'il est artiste, adieu son talent. 0 mes amis! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement? pourquoi si rarement soulève-tril ses flots, et vient-il secouer vos àmesVéVtogiques'î Mes chers amis, c'est que là-bas sur les deux rives h^ ^o£&^wnmes
ches de lulipes et les potagers seraient inondés; et à force d'opposer de* digues au torrent et de lui faire des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace.
«7 mai
Je me suis perdu, à ce que je vois, dans l'enthousiasme, les comparaisons, la déclamation, et, au milieu de tout cela, je n'ai pas achevé de te raconter ce que devinrent les deux enfants. Absorbé dans le sentiment d'artiste qui t'a valu hier une lettre assez décousue, je restai bien deux heures assis sur ma charrue. Vers le soir, une jeune femme, tenant un panier à son bras, vient droit aux enfants, qui n'avaient pas bougé, et crie de loin : « Philippe, tu es un bon garçon ! » Elle me fait un salut, que je lui rends. Je me lève, m'approche, et lui demande si elle est la mère de ces enfants. Elle me répond que oui, donne un petit pain blanc à l'aîné, prend le plus jeune, et l'embrasse avec toute la tendresse d'une mère. « J'ai donné, me dit-elle, cet enfant à tenir à Philippe, et j'ai été à la ville, avec mon aîné, chercher do pain blanc, du sucre et un poêlon de terre. » Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était tombé. « Je ferai ce soir une panade à mon petit Jean (c'était le nom du plus jeune). Hier mon espiègle d'alné a cassé le poêlon en se battant avec Philips pour le gratin de la bouillie. » Je demandai où était l'aîné; à peine m'avait-elle répondu qu'il courait après les oies dans le pré, qu'il revint en sautant, et apportant Une baguette de noisetier à son frère cadet. Je continuai à m'entre tenir avec cette femme ; j'appris qu'elle était fille du maître d'école, et que son mari était allé en Suisse pour recueillir la succession d'un cousin, ce Ils ont voulu le tromper, me dit-elle ; ils ne répondaient pas à ses lettres. Eh bien, il y est allé lui-même. Pourvu qu'il ne lui soit point arrivé d'accident ! Je n'en reçois point de nouvelles. » J'eus de la peine à me séparer de cette femme ; je donnai un kreutzer à chacun des deux enfants, et un autre à la mère, pour acheter un pain blanc au petit quand elle irait à la ville) et nous nous quittâmes ainsi.
Mon ami, quand mon sang s'agite et bouillonne, il n'y a lien qui
tasse mieux taire tout ce tapage que la vue d'une créature comme celle-ci, qui dans une heureuse paix parcourt le cercle étroit de son existence, trouve chaque jour le nécessaire, et voit tomber les feuilles sans penser à autre chose, sinon que l'hiver approche.
Depuis ce temps, je vais là très souvent. Les enfants se sont tout à fait familiarisés avec moi. Je leur donne du sucre en prenant mon café ; le soir, nous partageons les tartines et le lait caillé. Tous les dimanches ils ont leur kreutzer ; et si je n'y suis pas à l'heure de l'église, la cabaretière a ordre de faire la distribution.
Ils ne sont pas farouches, et ils nie racontent toutes sortes d'histoires ; je m'amuse surtout de leurs petites passions, et de la naïveté de leur jalousie quand d'autres enfants du village se rassemblent autour de moi.
J'ai eu beaucoup de peine à rassurer la mère, toujours inquiète de l'idée o qu'ils incommoderaient Monsieur. »
Ce que je te disais dernièrement de la peinture peut certainement s'appliquer aussi à la poésie. 11 ne s'agit que de reconnaître le beau, et d'oser l'exprimer : c'est, à la vérité, demander beaucoup en peu de mots. J'ai été aujourd'hui témoin d'une scène qui, bien rendue, ferait la plus belle idylle du monde. Mais i>ourquoi ces mots de poésie, de scène et d'idylle? Pourquoi toujours se travailler et se modeler sur des types, quand il ne s'agit que de se laisser aller, et de prendre intérêt à un accident de la nature?
Si, après ce début, tu espères du grand et du magnifique, ton attente sera trompée. Ce n'est qu'un simple paysan qui a produit toute mon émotion. Selon ma coutume, je raconterai mal ; et je pense que, selon la tienne, tu me trouveras outré. C'est encore Wah\V\e\W» ^ tou^rars Wahlheim, qui enfante ces merveilles.
Une société s'était réunie sous les tilleuls po\j^ ^ '
comme elle ne me plaisait pas, je trouvai un pré^ v ^ss^ ^ lier conversation. \}J&
Un jeune paysan sortit d'une maison voisine, et vint raccommoder quelque chose à la charrue que j'ai dernièrement dessinée. Son air me plut; je l'accostai; je lui adressai quelques questions sur sa situation, et en un moment la connaissance fut faite d une manière assez intime, comme il m'arrive ordinairement avec ces bonnes gens. Il me raconta qu'il était au service d une veuve qui le traitait avec bonté. Il m'en parla tant, et en fit tellement l'éloge, que je découvris bientôt qu'il s'était dévoué à elle de corps et d'âme. « Elle n'est plus jeune, me ditil; elle a été malheureuse avec son premier mari, et ne veut point se remarier. » Tout son récit montrait si vivement combien à ses yeux elle était belle, ravissante, à quel point il souhaitait qu'elle voulût faire choix de lui pour effacer le souvenir des torts du défunt, qu'il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je \oulais te peindre la pure inclination, l'amour et la fidélité de cet homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poète pour rendre l'expression de ses gestes , l'harmonie de sa voix , et le feu de ses regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait ses yeux et son maintien ; je ne ferais rien que de gauche et de lourd. Je fus particulière me n t touché des craintes qu'il avait que je ne vinsse à concevoir des idées injustes sur ses rapports avec elle, ou à la soupçonner d'une conduite qui ne fût pas irréprochable. Ce n'est que dans le plus profond de mon cœur que je goûte bien le plaisir que j'avais à l'entendre parler des attraits de cette femme qui, sans charmes de jeunesse, le séduisait et l'enchaînait irrésistiblement. De ma vie je n'ai vu désirs plus ardents, accompagnés de tant de pureté ; je puis même le dire, je n'avais jamais imaginé, rêvé cette pureté. Ne me gronde pas si je t'avAe qu'au souvertir de tant d'innocence et d'amour vrai, je me sens consumer; que l'image de cette tendresse me poursuit partout ; et que, comme embrasé des mêmes feux, je languis, je me meurs.
Je vais chercher à voir au plus tôt cette femme. Mais non, en y pensant bien, je ferai mieux de l'éviter. Il vaut mieux ne la voir que par les yeux de son amant; peut-être aux miens ne paraîtrait-elle pas telle qu'elle est à présent devant moi , et pourquoi me gâter une si belle image?
16 juin.
Pourquoi je ne t'écris pas? tu peux me demander cela, toi qui es si
savant! Tu devrais deviner que je me trouve bien ; et même Bref,
j'ai fait une connaissance qui touche de plus près à mon cœur. J'ai
je n'en sais rien.
Te raconter par ordre comment il s'est fait que je suis venu à connaître une des plus aimables créatures, cela serait difficile. Je suis content et heureux, par conséquent mauvais historien.
Un ange! Fi! chacun en dit autant de la sienne, n'est-ce pas? Et pourtant je ne suis pas en état de t'expliquer combien elle est parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle asservit tout mon être.
Tant d'ingénuité avec tant d'esprit! tant* de bonté avec tant de force de caractère! et le repos de l'âme au milieu de la vie la plus active!
Tout ce que je dis là d'elle n'est que du verbiage, de pitoyables abstractions qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois
Non, pas une autre fois. Je vais te le raconter tout de suite. Si je ne le fais pas à l'instant, cela ne se fera jamais : car, entre nous, depuis que j'ai commencé ma lettre, j'ai déjà été tenté trois fois de jeter ma plume, et de faire seller mon cheval pour sortir. Cependant je m'étais promis ce matin que je ne sortirais point. A tout moment je vais voir à la fenêtre si le soleil est encore bien haut.
Je n'ai pu résister; il a fallu aller chez elle. Me voilà de retour. Mon ami , je ne me coucherai pas sans t' écrire. Je vais l'écrire, tout en mangeant ma beurrée. Quelles délices pour mon âme que de la contempler, au milieu du cercle de ses frères et sœurs, ces huit enfants si vifs, si aimables!
Si je continue sur ce ton , tu ne seras guère plus instruit à la fin qu'au commencement. Ecoute donc; je vais essayer d'entrer dans les
Je te mandai l'autre jour que j'avais fait la connaissance du bailli S... , et qu'il m'avait prié de l'aller voir bientôt dans son ermitage, ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai son invitation, et je n'aurais peutêtre jamais été le visiter, si le hasard ne m'eût découvert le trésor enfoui dans cette tranquille retraite.
Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne, \e consentis à être de la partie. J'offris la main à une jeune pfer^itie ville, douce, jolie, mais du reste assez insignifiante. Ilfu^ . , JV^Qp*^ ccrt\4ti\rais ma danseuse et sa cousine en voiture au liev^ ^ ^smoû,^'^ nous prendrions en chemin Charlotte S.... a Vous ..^pa^fo^V^
personne, » me dit ma compagne, quand nous traversions la longue forêt éclaircie qui conduit au pavillon de chasse. « Prenez garde de devenir amoureux, ajouta la cousine. — Pourquoi donc? — Elle est <I?jà promise à un galant homme, que la mort de son père a obligé de s'absenter pour ses affaires, et qui est allé solliciter uu emploi important. » J'appris ces détails avec assez d'indifférence.
Le soleil allait bientôt se cacher derrière les collines, quand notre voiture s'arrêta devant la porte de la cour. L'air était lourd; les dames témoignèrent leur crainte d'un orage que semblaient annoncer les nuages grisâtres et sombres amoncelés sur nos têtes. Je dissipai leur inquiétude en affectant une grande connaissance du temps, quoique je commençasse moi-même à me douter que la fête serait troublée.
J'avais mis pied à terre : une servante qui parut à la porte nous pria d'attendre un instant mademoiselle Charlotte , qui allait descendre. Je traversai la cour pour m'approcher de cette jolie maison; je montai l'escalier, et en entrant dans la première chambre, j'eus le plus ravissant spectacle que j'aie vu de ma vie. Six enfants, de deux ans jusqu'à onze, se pressaient autour d'une jeune fille d'une taille moyenne mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des nœuds couleur de rose pâle aux bras et au sein. Elle tenait un pain bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun, en proportion de son âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec tant de naïveté! Toutes les petites mains étaient en l'air avant que le morceau fût coupé. À mesure qu'ils recevaient leur souper, les uns s'en allaient en sautant; les autres, plus posés, se rendaient à la porte de la cour |K>ur voir les belles dames et la voiture qui devait emmener leur chère Lolotte. o Je vous demande pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de monter, et je suis fâchée de faire attendre ces dames. Ha toilette et les petits soins du ménage pour le temps de mon absence m'ont fait oublier de donner à goûter aux enfants, et ils ne veulent pas que d'autres que moi leur coupent du pain. » Je lui fis un compliment insignifiant, et mon âme tout entière s'attachait à sa ligure, à sa voix, à son maintien. J'eus à peine le temps de me remettre de ma surprise pendant qu'elle courut dans une chambre voisine prendre ses gants et son éventail. Les enfants me regardaient à quelque distance et de côté. J'avançai vers le plus jeune, qui avait une physionomie très heureuse : il reculait effarouché, quand Charlotte entra, et lui dit : « Louis, donne la main à ton cousin, » II me la donna d'un air rassuré; et, malgré son petit nez morveux, je ne pus m'empêcher de l'embrasser de bien bon cœur, a Cousin ! dis-je ensuite en présentant la main à Charlotte; croyez-vous que je sois digne du bonheur de vous être allié? — Oh! reprit-elle avec un sourire malin, notre parenté est si étendue, j'ai tant de cousins, et je serais bien fâchée
que vous fussiez le moins bon de la famille! » En partant, elle chargea Sophie, Talnée après elle et âgée de onze ans , d'avoir l'œil sur les enfants, et d'embrasser le papa quand il reviendrait de sa promenade. Elle dit aux petits : « Vous obéirez à votre sœur Sophie comme à moi-
i même? » Quelques-uns le promirent; mais une petite blondine, de six ans, dit d'un air capable : a Ce ne sera cependant pas toi, Lolotte! et nous aimons bien mieux que ce soit toi. » Les deux aînés des gar-
* çons étaient grimpés derrière la voiture : à ma prière, elle leur per-
i mit d'y rester jusqu'à l'entrée du bois, pourvu qu'ils promissent de no
s pas se faire des niches et de se bien tenir.
t On se place. Les dames avaient eu à peine le temps de se faire les
compliments d'usage, de se communiquer leurs remarques sur leur toilette, particulièrement sur les chapeaux, et de passer en revue la société qu'on s'attendait à trouver, lorsque Charlotte ordonna au cocher d'arrêter, et lit descendre ses frères. Us la prièrent de leur donner encore une fois sa main à baiser : l'aîné y mit toute la tendresse d'un jeune homme de quinze ans, le second beaucoup d etourderie et de vivacité. Elle les chargea do mille caresses pour les petits, et nous continuâmes notre route.
« Avez-vous achevé, dit la cousine, le livre que je vous ai envoyé? — Non, répondit Charlotte, il ne me plaît pas; vous pouvez le reprendre. Le précédent ne valait pas mieux. » Je fus curieux de savoir quels étaient ces livres. A ma grande surprise, j'appris que c'étaient les œuvres de *** (i). Je trouvais un grand sens dans tout ce qu'elle disait; je découvrais, à chaque mot, de nouveaux charmes, de nouveaux rayons d'esprit, dans ses traits, que semblait épanouir la joie de sentir que je la comprenais.
« Quand j'étais plus jeune, dit-elle, je n'aimais rien tant que les romans. Dieu sait quel plaisir c'était pour moi de me retirer le dimanche dans un coin solitaire, pour partager de toute mon âme la félicité ou les infortunes d'une miss Jenny I Je ne nie même pas que ce genre n'ait encore pour moi quelque charme; mais, puisque j'ai si rarement aujourd'hui le temps de prendre un livre, il faut du moins que celui que je lis soit entièrement de mon goût. L'auteur que je préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je vis, et qui peint ce qui m'entoure, celui dont les récits intéressent mon cœur et me charment autant que ma vie domestique, qui, sans être un paradis, est cependant pour moi la source d'un bonheur inexprimable. » Je m'efforçai de cacher l'émotion que me donnaient ces paroles-, je
(1) Nous nous voyons obligé de supprimer ce passage, ajft aa$c caustT Ae * personne, quelque peu d'importance que puisse attacher * "t ^»**a 'iufc*:mei\\s d'une jeune Dllcet d'un jeune nomme a l'esprit aussi eur^ ^X^*
n'y réussis pas long-temps. Lorsque je l'entendis parier avec la plos touchante vérité du Vicaire de Vakefield et de quelques autres livres (I). je fus transporté hors de moi, et me mis à lui dire sur ce sujet tant ce que j'avais dans la tête. Ce fut seulement quand Charlotte adressa la parole à nos deux compagnes que je m'aperçus qu'elles étaient là, les yeux ouverts, comme si elles n'y eussent pas été. La cousine me regarda plus d'une fois d'un air moqueur, dont je m'embarrassai fort peu.
La conversation tomba sur le plaisir de la danse. « Que cette passion soit un défaut ou non, dit Charlotte, je vous avouerai franchement que je ne connais rien au-dessus de la danse. Quand j'ai quelque chose qui me tourmente, je n'ai qu'à jouer une contredanse sur mon clavecin, d'accord ou non, et tout est dissipé. »
Comme je dévorais ses yeux noirs pendant cet entretien ! comme mon âme était attirée sur ses lèvres si vermeilles, sur ses joues si fraîches! comme, perdu dans le sens de ses discours et dans l'émotion qu'ils me causaient, souvent je n'entendais pas les mots qu'elle employait! Tu auras une idée de tout cela, toi qui me connais. Bref, quand nous arrivâmes devant la maison du rendez-vous, quand je descendis de voiture, j'étais comme un homme qui rêve, et tellement enseveli dans le monde des rêveries, qu'à peine je remarquai la musique, dont l'harmonie venait au-devant de nous du fond de la salle illuminée.
M. Audran et un certain N... N... (comment retenir tous ces noms?), qui étaient les danseurs de la cousine et de Charlotte, nous reçurent à la portière, s'emparèrent de leurs daines, et je montai avec la mienne.
Nous dansâmes d'abord plusieurs menuets. Je priai tontes les femmes l'une après l'autre, et les plus maussades étaient justement celles qui ne pouvaient se déterminer à donner la main pour en finir. Charlotte et son danseur commencèrent une anglaise, et tu sens combien je fus charmé quand elle vint à son tour figurer avec nous! Il faut la voir danser. Elle y est de tout son cœur, de toute son âme; tout en elle est harmonie; elle est si peu gênée, si libre, qu'elle semble ne sentir rien au monde, ne penser à rien qu'à la danse; et sans doute, en ce moment, rien autre chose n'existe plus pour elle.
Je la priai pour la seconde contredanse; elle accepta pour la troisième, et m'assura avec la plus aimable franchise qu'elle dansait très volontiers des allemandes, a Cest ici l'usage, continua-t-elle, que pour les allemandes chacun conserve la danseuee qu'il amène ; mais mon cavalier valse mal, et il me saura gré de l'en, dispenser. Votre
(1) On a supprimé ici les noms de quelques-uns de dos auteurs; celui qui partage le sentiment de Charlotte a leur égard trouvera leurs noms dans son coeur, les autres n'en ont pas besoin.
dame n*y est pas exercée; elle ne s'en soucie pas non plus. J'ai remarqué, dans les anglaises, que vous valsiez bien : si donc vous désirez que nous valsions ensemble, allez me demander à mon cavalier, et je vais en parler de mon côté à votre dame. » J'acceptai la proposition, et il fut bientôt arrangé que pendant notre valse le cavalier de Charlotte causerait avec ma danseuse.
On commença l'allemande. Nous nous amusâmes d'abord à mille passes de bras. Quelle grâce, que de souplesse dans tous ses mouvements ! Quand on en vint aux valses, et que nous roulâmes les uns autour des antres comme les sphères célestes, il y eut d'abord quelque confusion, peu de danseurs étant au fait. Nous fûmes assez prudents pour attendre qu'ils eussent jeté leur feu ; et les plus gauches ayant renoncé à la partie, nous nous emparâmes du parquet , et reprîmes avec une nouvelle ardeur, accompagnés par Audran et sa danseuse. Jamais je ne me sentis si agile. Je n'étais plus un homme. Tenir dans ses bras la plus charmante des créatures! voler avec elle comme l'orage! voir tout passer, tout s'évanouir autour de soi! sentir!... Wilhelm, pour être sincère, je fis alors le serment qu'une femme que j'aimerais, sur laquelle j'aurais des prétentions, ne valserait jamais qu'avec moi, dussé-je périr! tu ine comprends.
Nous fîmes quelques tours de salle en marchant, pour reprendre haleine; après quoi elle s'assit. J'allai lui chercher des oranges que j'avais mises en réserve; c'étaient les seules qui fussent restées. Ce rafraîchissement lui fit grand plaisir; mais à chaque quartier qu'elle offrait, par procédé, à une indiscrète voisine, je me sentais percer d'un coup de stylet.
A la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple. Comme nous descendions la colonne, et que, ravi , je dansais avec elle, enchaîné à son bras et à ses yeux, où brillait le plaisir le plus pur et le plus innocent, nous vînmes flgurer devant une femme qui n'était pas de la première jeunesse, mais qui m'avait frappé par son aimable physionomie. Elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert, d'un ton significatif.
« Quel est cet Albert, dis-je à Charlotte, s'il n'y a point d'indiscrétion à le demander? » Elle allait me répondre, quand il fallut nous séparer pour faire la grande chaîne. En repassant devant elle, je crus remarquer une expression pensive sur son front.
« Pourquoi vous le cacherais-je? me dit-elle en m'offrant la main pour la promenade, Albert est un galant homme au^ue\ «rt* P*0" mise. » Ce n'était point une nouvelle pour moi, puisque Aame8nle l'avaient dit en chemin ; et pourtant cette idée me f** ^ çjoîbk» toc chose inattendue, lorsqu'il fallut l'appliquer à une *^v* ^ ojm «Vaques instants avaient suffi pour me rendre si chèr*> -vetf^'fc
m WERTHER.
brouillai les figure*, tout fut déraugé; il fallut que Charlotte me men*: en me tirant de côté et d'autre; elle eut besoin de toute sa présent d'esprit pour rétablir l'ordre.
La danse n'était pas encore finie, que les éclairs, qui brillaient depuis long -temps à l'horizon, et que j'avais toujours donnés pour des éclairs de chaleur, commencèrent à devenir beaucoup plus forts; le bruit dit tonnerre couvrit la musique. Trois femmes s'échappèrent des rangs: leurs cavaliers les suivirent; le désordre devint général, et l'orchestru se tut. Il est naturel, lorsqu'un accident ou une terreur subite nou< surprend au milieu d'un plaisir, que l'impression en soit plus grande qu'en tout autre temps, soit à cause du contraste, soit parce que tous nos sens, étant vivement éveillés, sont plus susceptibles d'éprouver une émotion forte et rapide. C'est à cela que j'attribue les étranges grimaces que je vis faire à plusieurs femmes. La plus sensée alla se réfugier dans un coin, le dos tourné à la fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre, à genoux, devant elle, cachait sa tète dans le sein de la première. Une troisième, qui s'était glissée entre les deux, embrassait» petite sœur en versant des larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles; d'autres, qui savaient encore moins ce qu'elles faisaient, n'avaient plus môme assez de présence d'esprit pour réprimer l'audace de nos jeunes étourdis, qui semblaient fort occupes à intercepter, sur Ie> lèvres des balles éplorées, les ardentes prières qu'elles adressaient au ciel. Une partie des hommes étaient descendus pour fumer tranquillement leur pipe; le reste de la société accepta la proposition de l'hôtesse, qui s'avisa, fort à propos, de nous indiquer une chambre où il y avait des volets et des rideaux. A peine fûmes-nous entrés, que Charlotte se mit à former un cercle de toutes les chaises; et, tout le monde s'étant assis à sa prière, elle proposa un jeu.
A ce mot, je vis plusieurs de nos jeunes gens, dans l'espoir d'un doui krage, se rengorger d'avance et se donner un air aimable. « Nous allons jouer à compter, dit-elle; faites attention! Je vais tourner toujours de droite à gauche; il faut que chacun nomme le nombre qui lui tombe : cela doit aller comme un feu roulant. Qui hésite ou se trompe reçoit uu souftlet, et ainsi de suite, jusqu'à mille. » C'était charmant à voir! Elle tournait en rond, le bras tendu. Un, dit le premier; deux, le second; trois, le suivant, etc. Alors elle alla plus vite, toujours plus vile. L'un manque : paf I un souftlet. Le voisin rit, manque aussi : paf ! nouveau souftlet, et elle d'augmenter toujours de vitesse. J'en reçus deux l>oiir ma part, et crus remarquer, avec un plaisir secret, qu'elle me les appliquait plus fort qu'à tout autre. Des éclats dé rire et un vacarme universel mirent fin au jeu avant que l'on eût compté jusqu'à mille. Alors les connaissances intimes se rapprochèrent. L'orage était passé. Moi, je suivis Charlotte dans la salle, a Les soufflets, me dit-elle en che-
min, leur ont fait oublier le tonnerre et tout. » Je ne pus rien hii r&liondre. a J'étais une des plus peureuses, continua-t-elle; mais en affectant du courage pour en donner aux autres, je suis vraiment devenue courageuse. » Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre se faisait encore entendre dans le lointain ; une pluie bienfaisante tombait avec un doux bruit sur la terre; l'air était rafraîchi, et nous apportait par bouffées les parfums qui s'exhalaient des plantes. Charlotte était appuyée sur son coude; elle promena ses regards sur la campagne, elle les porta vers le ciel, elle les ramena sur moi, et je vis ses yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur la mienne, et dit : 0 Klopstock! Je me rappelai aussitôt l'ode sublime qui occupait sa pensée, et je me sentis abimé dans le torrent de sentiments qu'elle versait sur moi en cet instant. Je ne pus le supporter; je me penchai sur sa main, que je baisai en la mouillant de larmes délicieuses; et de nouveau je contemplai ses yeux Divin Klopstock ! que n'as-tu vu ton apothéose dans
ce regard ! et moi puissé-je n'entendre plus de ma vie prononcer ton nom si souvent profané!
quesUo^\^*^
Je ne sais plus où dernièrement j'en suis resté de mon récit. Tout ce que je sais, c'est qu'il était deux heures du matin quand je me couchai, et que, si j'avais pu causer avec toi, au lieu d'écrire, je t'aurais peutêtre tenu jusqu'au grand jour.
Je ne t'ai pas conté ce qui s'est passé à notre retour du bal ; mais le ternes me man<|uo aujourd'hui.
C'était le plus beau lever de soleil; il était charmant de traverser la forêt humide et les campagnes rafraîchies. Nos deux voisines a' assoie pirent. Elle me demanda si je ne voulais pas en f^te grâce, me dit-elle, ne vous gênez pas pour moi. — ^ . ût\e\e^* ces yeux ouverts, lui répondis-je (et je la regardais ftXr\ <a\ > fermer les miens. » Nous tînmes bon jusqu'à sa v^****»* ious ouvrir, et, sur ses question V^v^- ^ ^
père et les entants se portaient bien et dormaient encore. Je la qtnth en lui demandant la permission de la revoir le jour même ; elle y consentit, et je l'ai revue. Depuis ce temps, soleil, luoe, étoiles, peuvenl s'arranger à leur fantaisie; je ne sais plus quand il est jour, quand il est nuit : l'univers autour de moi a disparu.
SI juin
Je coule des jours aussi heureux que ceux que Dieu réserve à ses élus ; quelque chose qui m'arrivc désormais, je ne pourrai pas dire que je n'ai pas connu le bonheur, le bonheur le plus pur de la vie. Tu connais mon Wahlheim, j'y suis entièrement établi; de là je n'ai qu'une demi-lieue jusqu'à Charlotte ; là je me sens moi-même, je joub de toute la félicité qui a été donnée à l'homme.
L'aurais-je pensé, quand je prenais ce Wahlheim pour but de mes promenades, qu'il était si près du ciel? Combien de fois, dans mes longues courses, tantôt du haut de la montagne, tantôt de la plaine au-delà de la rivière, ai-je aperçu ce pavillon qui renferme aujourd'hui tous mes vœux !
Cher Wilhelm, j'ai réfléchi sur ce désir de l'homme de s'étendre, de faire de nouvelles découvertes, d'errer çà et là; et aussi sur ce penchant intérieur à se restreindre volontairement, à se borner, à suivre l'ornière de l'habitude, sans plus s'inquiéter de ce qui est à droite et à gauche.
Cest singulier! lorsque je vins ici, et que de la colline je contemplai cette belle vallée, comme je me sentis attiré de toutes parts ! Ici le petit bois... ah! si tu pouvais l'enfoncer sous son ombrage!... Là une cime de montagne... ah ! si de là tu pouvais embrasser la vaste étendue!... Cette chaîne de collines et ces paisibles vallons... oh ! que ne piiis-je m'y égarer ! J'y volais, et je revenais sans avoir trouvé ce que je cherchais. Il en est de l'éloignement comme de l'avenir : un horizon immense, mystérieux, repose devant notre âme; le sentiment s'y plonge comme notre œil, et nous aspirons à donner toute notre exis-
tence pour nous remplir avec délices d'un seul sentiment grand et majestueux. Nous courons, nous volons; mais, bêlas 1 quand nous y sommes, quand le lointain est devenu proche, rien n'est changé, et nous nous retrouvons avec notre misère, avec nos étroites limites ; et de nouveau notre âme soupire après le bonheur qui vient de lui échapper.
Ainsi le plus turbulent vagabond soupire à la fin après sa patrie, et trouve dans sa cabane, auprès de sa femme, dans le cercle de ses enfants, dans les soins qo'il se donne pour leur nourriture , les délices qu'il cherchait vainement dan« le vaste monde.
Lorsque le matin , dès le lever du soleil , je me rends à mon cher Wahlheim; que je cueille moi-même mes petits pois dans le jardin de mon hôtesse ; que je m'assieds pour les écosser en lisant Homère ; que je choisis un pot dans la petite cuisine; que je coupe du beurre, mets mes pots au feu, les couvre, et m'assieds auprès pour les remuer de temps en temps, alors je sens vivement comment les tiers amants de Pénélope pouvaient tuer eux-mêmes, dépecer et faire rôtir les bœufe et les pourceaux. Il n'y a rien qui me remplisse d'un sentiment doux et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, dont je puis sans affectation, grâce à Dieu, entrelacer ma vie.
Que je suis heureux d'avoir un cœur fait pour sentir la joie innocente et simple de l'homme qui met sur sa table le chou qu'il a lui-même élevé 1 11 ne jouit pas seulement du chou, mais il se représente à la fois la belle matinée où il le planta, les délicieuses soirées où il l'arrosa, et le plaisir qu'il éprouvait chaque jour en le voyant croître.
*9 juin.
Avant-hier le médecin vint de la ville voir le bailli. D me trouva à terre, entouré des enfants dé Charlotte. Les uns grimpaient sur moi, les autres me pinçaient, moi je les chatouillais, et tous ensemble nous faisions un bruit épouvantable. Le docteur, véritable poupée savante, oujours occupé en parlant d'arranger les plis de ses manchettes etd'é-
taler un énorme jabot, trouva cela au-dessous de la dignité d'un homme sensé. Je m'en aperçus bien à sa mine. Je n'en fus point déconcerté. Je lui laissai débiter les choses les plus profondes, et je relevai le château de cartes que les enfants avaient renversé. Aussi, de retour à la ville, le docteur n'a-t-il pas manqué de dire à qui a voulu l'entendre que les enfants du bailli n'étaient déjà que trop mal élevés, mais que ce Werther achevait maintenant de les gâter tout à fait.
Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si grand besoin de développer un jour ; quand je découvre dans leur opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère ; quand je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries mêmes l'humeur gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie ; et tout cela si franc, si pur !... alors je répète sans cesse les paroles du Maître : Si vous ne devenez semblable à l'un deux. Et cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets 1... Il ne faut pas qu'ils aient des volontés!... N'avons-nous pas les nôtres? Ou donc est notre privilège? fcst-ce parce que nous sommes plus âgés et plus sages? Dieu du ciel ! tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants, et rien de plus; et depuis longtemps ton Fils nous a fait connaître ceux qui te plaisent davantage. Mais ils croient en lui et ne X écoutent point (c'est encore là une ancienne vérité), et ils rendent leurs enfants semblables à eux-mêmes, et... Adieu, Wilhelm ; je ne veux pas radoter davantage là-dessus.
1« juillet.
Tout ce que Charlotte doit être pour un malade, je le sens à mon pauvre cœur, plus soutirant que tel qui languit malade dans un lit ËUe va passer quelques jours à la ville, chez une excellente femme qui, d'après l'aveu des médecins, approche de sa fin, et dans ses derniers moments veut avoir Charlotte auprès d'elle.
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bientôt plus clair : car, dans un tour de promenade que nous fîmes, Frédérique s'étant attachée à Charlotte et se trouvant aussi quelquefois seule avec moi, le visage de M. Schmidt, déjà brun naturellement, se couvrit d'une teinte si sombre, qu'il était temps que Charlotte me tirât par le bras et me fit signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement; mais je souffre surtout quand des jeunes gens, à la fleur de l'âge, et dont le cœur serait disposé à s'ouvrir à tous les plaisirs, gâtent par des sottises le peu de beaux jours qui leur sont réservés, sauf à s'apercevoir trop tard de l'irréparable abus qu'ils en ont fait. Cela m'agitait, et lorsque le soir, de retour au presbytère, nous prîmes le lait dans la cour, la conversation étant tombée sur les peines et les plaisirs de la vie, je ne pus m'e m pêcher de saisir cette occasion pour parler de toute ma force contre la mauvaise humeur, o Nous nous plaignons souvent, dis-je, que nous avons si peu de beaux jours et tant de mauvais; il me semble que la plupart du temps nous nous plaignons à tort. Si notre cœur était toujours ouvert au bien que Dieu nous envoie chaque jour, nous aurions alors assez de forces pour supporter le mal quand il se présente. — Mais nous ne sommes pas maîtres de notre humeur, dit la femme du pasteur; combien elle dépend du corps! On est triste par tempérament, et quand on souffre, rien ne plaît, on es mal partout. » Je lui accordai cela. « Ainsi traitons la mauvaise humeur, continuai-je, comme une maladie, et demandons-nous s'il n'y a point de moyen de guérison. — Oui, dit Charlotte; et je crois que du moins nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expérience. Si quelque chose me tourmente et que je me sente attristée, je cours au jardin : à peine ai-je chanté deux ou trois airs de danse, en me promenant, que tout est dissipé. — C'est ce que je voulais dire, repris-je : il en est de la mauvaise humeur comme de la paresse, car c'est une espèce de paresse. Notre nature est fort encline à l'indolence ; et cependant, si nous avons la force de nous évertuer, le travail se fait avec aisance, et nous trouvons un véritable plaisir dans l'activité. » Frédérique m'écoutait attentivement. Le jeune homme m'objecta que l'on n'était pas maître de soi-même, ou que du moins on ne pouvait pas commander à ses sentiments. « Il s'agit ici, répliquai-je, d'un sentiment désagréable, dont chacun serait bien aise d'être délivré, et personne ne connaît l'étendue de ses forces avant de les avoir mises à l'épreuve. Assurément un malade consultera tous les médecins, et il ne refusera pas le régime le plus austère, les potions les plus amères, pour recouvrer sa santé si précieuse. » Je vis que le bon vieillard s'efforçait de prendre part à notre discussion; j'élevai la voix, en lui adressant la parole, a On prêche contre tant de vices, lui dis-je; je ue sache point qu'on se soit occupé,
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pauvre créature mourante un peu de confortatîon, une étincelle de courage i..» »
Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se retraçai! à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon mouchoir à m« yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte, qui me criait : « Allons, partons, • me fit revenir à moi. Gomme elle m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout ! que j'en serais victime, que je devais me ménager ! 0 cher ange ! je veux vivre pour toi.
Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la toujours cet être bienfaisant dont le regard adoucit les fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et la petite Amélie ; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes ensemble, Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur ; nous restâmes debout devant elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le temps où mon coeur était si seul, o Fontaine chérie, dis-je en mot-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur, et quelquefois, en passant rapidement près de toi* je ne lai pas même regardée! » Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie, tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte, et sentis tout ce <jae j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec son verre; Marianne voulut le lui prendre. « Non, s'écria l'enfant avec l'expression la plus aimaWe. non ; c'est à toi, Lolotte, à boire la première. » Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle se mit à pleurer et à crier, a Vous lui avez fait mal, » dit Charlotte. J'étais consterné. ■ Viens, Amélie, continua-t-elle en la prenant par la main pour descendre les marches;
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entièrement, uniquement occupé d'elle, ils ne tombaient pas sur moi ! Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne me voyait point ! La voiture partit, et une larme vint mouiller ma paupière. Je la suivis des yeux, et je vis sortir par la portière la coi mire de Charlotte ; elle se penchait pour regarder. Hélas ! était-ce moi? Mon ami, je flotte dans cette incertitude; c'est là ma consolation. Peut-être me cherchaitelle du regard! peut-être! Bonne nuit. Oh! que je suis enfant!
10 juillet.
Quelle sotte figure je fais en société lorsqu'on parle d'elle ! Si tu me voyais quand on me demande gravement si elle me plaît ! Plaire ! Je hais ce mot à la mort ! Quel homme ce doit être que celui à qui Charlotte plaît, dont elle ne remplit pas tous les sens et tout l'être ! Plaire ! Dernièrement quelqu'un me demandait si Ossian me plaisait!
Il juillet.
Madame M est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec
Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est Un vilain avare qui a bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée de fort prèsj elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. H y a quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, eUe fit appeler son
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m WERTHER.
Est-ce présomption, témérité, bu ai-je bien le sentiment de ma situation?... Je ne connais pas l'homme que je craignais de rencontrer dans le cœur de Charlotte; et pourtant, lorsqu'elle parle de son prétendu arec tant de chaleur, avec tant d'affection, je suis comme celui à qui l'on enlève ses titres et ses honneurs, et qui est forcé de rendre son épée.
16 juillet.
Oh! quel feu court dans toutes mes veines lorsque par hasard mon doigt touche le sien, lorsque nos pieds se rencontrent sous la table ! Je me retire comme du feu; mais une force secrète m'attire de nouveau: il me prend un vertige ; le trouble est dans tous mes sens. Ah ) son innocence, la pureté de son âme, ne lui permettent pas de concevoir combien les plus légères familiarités me mettent à la torture. Lorsqu'on parlant elle pose sa main sur la mienne, que dans la conversation elle se rapproche de moi, que son haleine peut atteindre mes lèvres, alors je crois que je vais m 'anéantir, comme si j'étais frappé de la foudre. El, Wilhelm, si j'osais jamais... cette pureté du ciel, cette confiance... Tu me comprends. Non, mon cœur n'est pas si corrompu! mais faible ! bien faible ! et n'est-ce pas là de la corruption?
Elle est sacrée pour moi ; tout désir se tait en sa présence. Je ne sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle : c'est comme si mon âme se versait et coulait dans tous mes nerfs. Elle a' un air qu'elle joue sur le clavecin avec la suavité d'un ange, si simplement et avec tant d'âme ! C'est son air favori, et il me remet de toute peine, de tout trouble, de toute idée sombre, dès qu'elle en joue seulement la première note.
Aucun prodige de la puissance magique que les anciens attribuaient à la musique ne me paraît maintenant invraisemblable : ce simple chant a sur moi tant de puissance ! Et comme elle sait me le faire entendre à propos, dans des moments où je serais homme à me tirer une balle dans la tête! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent, et je respire de nouveau plus librement.
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plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout s'< gouffre dans cette perspective.
40 juillet.
Votre idée de me faire partir avec l'ambassadeur de *** ne sera |»as encore la mienne. Je n'aime pas la dépendance, et de plus tout le monde sait que cet homme est des plus difficiles à vivre. Ma raère? dis-tu, voudrait me voir une occupation : cela m'a fait rire. Ne suis-je donc pas occupé à présent? Et, au fond, n'est-ce pas la même chose que je compte des pois ou des lentilles? Tout dans cette vie aboutit à des niaiseries; et celui qui, pour plaire aux autres, sans besoin et sans goût, se tue à travailler pour de l'argent, pour des honneurs, ou pour tout ce qu'il vous plaira, est à coup sûr un imbécile.
24 juillet.
Puisque tu tiens tant à ce que je ne néglige pas le dessin, je ferais peut-être mieux de me taire sur ce point, que de t'avouer que depuis longtemps je m'en suis bien peu occupé.
Jamais je ne fus plus heureux, jamais ma sensibilité pour la nature, jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe, ne fut plus pleine et plus vive ; et cependant... je ne sais comment m' exprimer... mon imagination est
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invincible de la voir; et avant que je m'en aj>erçoive, je suis auprèsd'elle. Tantôt elle m'a dit le soir : « Vous viendrez demain , n'est-ce l»as?» Qui pourrait ne pas y aller? Tantôt elle m'a donné une coinmission, et je trouve qu'il est plus convenable de lui porter moi-même la réponse. Ou bien la journée est si belle ! je vais à Wahlheiin, et quand j'y suis... il n'y a plus qu'une demi-lieue jusque chez elle! je
suis trop |>rès de son atmosphère... Son voisinage m attire et m'y
voilà encore '. Ma grand* mère nous faisait un conte d'une montagne d'aimant : les vaisseaux qui s'en approchaient trop perdaient tout-àcoup leurs ferrements; les clous volaient à la montagne, et les malheureux matelots s'abîmaient entre les planches qui croulaient sous leurs pieds.
no juillet.
Alhert est arrivé, et moi je vais partir. Fût-il le meilleur, le plus généreux des hommes, et lors même que je serais disposé à reconnaître sa supériorité sur moi à tous égards, il me serait insupportable de le voir posséder sous mes yeux tant de perfections !... Posséder!... Il suffit mon ami ; le prétendu est arrivé ! C'est un homme honnête et bon, qui mérite qu'on l'aime. Heureusement je n'étais pas présent à sa réception : j'aurais eu le cœur trop déchiré. Il est si bon, qu'il n'a pas encore embrassé une seule fois Charlotte en ma présence. Que Dieu l'en récompense ! Rien que le respect qu'il témoigne à cette jeune femme me force à l'aimer. Il semble me voir avec plaisir, et je soupçonne que c'est l'ouvrage de Charlotte , plutôt que l'effet de son propre mouvement : car là-dessus les femmes sont très adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela soit, c'est tout profit pour elles.
Du reste, je ne puis refuser mon estime à Albert. Son calme parfait contraste avec ce caractère ardent et inquiet que je ne puis cacher. Il est hommo de sentiment, et apprécie ce qu'il possède en Charlotte. Il paraît peu sujet à la mauvaise humeur; et tu sais que, de tous les défauts dos hommes, c'est celui que je hais le plus.
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que lotit aille parouioupar non. Il y a dans les sentiroentsetlai d'agir autant de nuances qu'il y a de degrés depuis le nei aquilin jusqu'au nez camus.
Tu ne trouveras donc pas mauvais que, tout en reconnaissant la justesse de ton argument, j'échappe pourtant à ton dilemme.
« Ou tu as quelque espoir de réussir auprès de Charlotte, dis-tu. ou tu n'en as point. » Bien ! « Dans le premier cas, cherche à réaliser cet espoir, et à obtenir l'accomplissement de tes vœux; dans le second, ranime ton courage , et délivre-toi d'une malheureuse passion qui finira par consumer tes forces. » Mon ami, cela est bien dit... et bientôt dit !
Et ce malheureux, dont la vie s'éteint, minée par une lente et incurable maladie, peux-tu exiger de lui qu'il mette fin à ses tourments par un coup de poignard ? et le mal qui dévore ses forces ne lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer?
Tu pourrais, à la vérité, m'opposer une comparaison du même genre : « Qui n'aimerait mieux se faire amputer un bras que de risquer sa vie par peur et par hésitation? » Je ne sais pas trop... Mais ne nous jetons pas des comparaisons à la tête. En voilà bien assez. Oui, mon ami, il me prend quelquefois un accès de courage exalté, sauvage ; et alors... si je savais seulement où?... j'irais.
Le même jour au aoir.
Mon journal, que je négligeais depuis quelque temps, m'est tombé aujourd'hui sous la main. J'ai été étonné de voir que c'est bien sciemment que j'ai fait pas à pas tant de chemin. J'ai toujours vu si clairement ma situation! et je n'en ai pas moins agi comme un enfant. Aujourd'hui je vois tout aussi clair, et il n'y a pas plus d'apparence que je me corrige.
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13 sorti.
Fin vérité, Albert est le meilleur homme qui soit sous le ciel. l'ai eu hier avec lui une singulière scène. J'étais allé le voir pour prendre congé de lui : car il m'avait pris fantaisie de faire un tour à cheval dans les montagnes; et c'est même de là que je t'écris en ce moment. Eu allant et venant dans sa chambre, j'aperçus ses pistolets. « Prêtez-moi vos pistolets pour mon voyage, lui dis-je.— Je ne demande pas mieux, répondit-il ; mais vous prendrez la peine de les charger : ils ne sont là que pour la forme. » J'en détachai un, et il continua : < Depuis que ma prévoyance m'a joué un si mauvais tour, je ne veux plus rien avoir à démêler avec de pareilles armes. » Je fus curieux de savoir ce qui lui était arrivé. « J'étais allé, reprit-il, passer trois mois à la campagne, chez un de mes amis ; j'avais une paire de pistolets non chargés, et je dormais tranquille. Une après-dtnée que le temps était pluvieux et que j'étais à ne rien (aire, je ne sais comment il me vint dans l'idée que nous pourrions être attaqués, que je pourrais avoir besoin de mes pistolets, et que... Vous savez comment cela va. Je les donnai au domestique pour les nettoyer et les charger. Il se met à badiner avec la servante en cherchant à lui faire peur, et, Dieu sait comment, le pistolet part, la baguette étant encore dans le canon ; la baguette va frapper la servante à la main droite, et lui fracasse le pouce. J'eus à supporter les cris, les lamentations, et il me fallut encore payer le traitement. Aussi, depuis cette époque, mes armes ne sont-elles jamais chargées. Voyez, mon cher, à quoi sert la prévoyance ! On ne voit jamais le danger. Cependant.. » Tu sais que j'aime beaucoup Albert: mais je n'aime pas ses cependant; car n est-il pas évident que toute règle générale a des exceptions? Mais telle est la scrupuleuse équité de cet excellent homme : quand il croit avoir avancé quelque chose d'exagéré, de trop général ou de douteux, il ne cesse de limiter, de modifier, d'ajouter ou de retrancher, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de sa proposition. A cette occasion, il se perdit dans son texte. Bientôt je n'entendis plus un mot de ce qu'il disait; je tombai dans des rêveries; puis tout à coup je m'appliquai brusquement la bouche du pistolet sur le front, au-dessus de l'œil droit, e Fi ! dit Albert en me reprenant l'arme, que signifie cela? — 11 n'est pas chargé, lui répondis-je. — Et s'il l'était, à quoi bon? ajouta-t-il avec impatience. Je ne puis concevoir comment un
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Peu s'en fallut que je ne rompisse l'entretien : car rien ne me met hors des gonds comme de voir quelqu'un venir avec un lieu commun insignifiant, lorsque je parle de cœur. Je me retins cependant : j'avais déjà si souvent entendu ce lieu commun, et je m'en étais indigné tant de fois ! Je lui répliquai avec un peu de vivacité : « Vous appelez cela faiblesse ! Je vous en prie, ne vous laissez pas séduire par l'apparence. Un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tyran : oserez-vous l'appeler faible lorsque enfin il se lève et brise ses chaînes? Cet homme qui voit les tlammes menacer sa maison, et dont la frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de sangfroid il aurait à peine remués; cet autre, qui, furieux d'un outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserez-vous bien les appeler faibles ? Eh ! mon ami, si des efforts sont de la force, comment des etforts extrêmes seraient-ils le contraire? » Albert me regarda, et dit : a Je vous demande pardon ; mais les exemples que vous venez de citer ne me semblent point applicables ici. — C'est possible, repartis-je ; on m'a déjà souvent reproché que mes raisonnements touchaient au radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas nous représenter d'une autre manière ce qui doit se passer dans l'âme d'un homme qui se détermine à rejeter le fardeau de la vie, ce fardeau si cher à d'autres : car nous n'avons vraiment le droit de juger une chose qu'autant que nous la comprenons.
s La nature hrnaine a ses bornes, continuai-je ; elle peut jusqu'à un certain point supporter la joie, la peine, la douleur : ce point passé, elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses souffrances, qu'elles soient morales ou physiques ; et je trouve aussi étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre maligne, d
a Voilà un étrange paradoxe ! s'écria Albert. — Gela est plus vrai que vous ne croyez, répondis-je. Vous conviendrez que nous qualifions de maladie mortelle celle qui attaque le corps avec tant de violence que les forces de la nature sont en partie détruites, en partie affaiblies, en sorte qu'aucune crise salutaire ne peut plus rétablir le cours ordinaire de la vie.
» Eh bien ! mon ami, appliquons ceci à l'esprit. Regardez l'homme dans sa faiblesse; voyez comme des impressions agissent sur lui, comme des idées se fixent en lui, jusqu'à ce qu'enfin la passion toujours croissante le prive de toute force de volonté, et le perde.
d Et vainement un homme raisonnable et de sang-froid, qui contemplera l'état de ce malheureux, lui donnera-t-il de beaux conseils : il ne lui sera pas plus utile que l'homme sain ne l'est au malade, à qui il ne saurait communiquer la moindre partie de ses forces. »
J'avais trop généralisé mes idées pour Albert. Je lui rappelai une
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serait un homme d esprit, dont les facultés sont plus étendues, et qui saisit mieux tous les rapports, a Mon ami, m'écriai-je, l'homme esi toujours l'homme ; la petite dose d'esprit que l'un a de plus que l'autre lait bien peu dans la balance, quand les passions bouillonnent et que les bornes prescrites à l'humanité se font sentir. Il y a plus... Maè nous en parlerons un autre jour, »4lui dis-je en prenant mon chapeau. Oh t mon cœur était si plein ! Nous nous séparâmes sans nous être entendus. Il est si rare dans ce monde que Ton s'entende)
Il est pourtant ?rai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. 4e sens que Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte, et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur distribuai leur goûter : ils acceptent maintenant leur pain aussi volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées. J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive d'inventer un incident et de l'oublier quand je répète le conte, ils s'écrient aussitôt : « C'était autrement la première fois ; » si bien que je m'exerce maintenant à réciter chaque histoire comme un chapelet, avec les mêmes il de voix, les mêmes cadences, et sans y rien changer. J'ai vu par-là qu'un auteur qui, à une seconde édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit nécessairement à son livre, l'eùt-il rendu réellement meilleur. La première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais aussi quand il a accepté une chose, quand il se l est bien gravée dans la tête, malheur à celui qui voudrait 1' cer et la détruire!
ni ru «ro
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combien de fois j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait ma tête, voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de l'inûni, et seulement un instant sentir dans 1 étroite capacité de mon sein une goutte des délices de l'être qui produit tout en lui-même et par lui-même !
Mon ami, je n'ai plus que le souvenir de ces heures pour me soulager un peu. Même les efforts que je fais pour me rappeler et rendre ces inexprimables sentiments, en élevant mon âme au-dessus d'elle-même, me font doublement sentir le tourment de la situation où je suis maintenant.
• Un rideau funeste s'est tiré devant moi, et le spectacle de la vie infinie s'est métamorphosé pour moi en un tombeau éternellement ouvert l'eut-on dire, a Gela est, » quand tout passe? quand tout, avec la vitesse d'un éclair, roule et passe? quand chaque être conserve si peu de temps la quantité d'existence qu'il a en lui, et est entraîné dans le torrent, submergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point d'instant qui ne te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne sois, que tu ne doives être uo destructeur. La plus innocente promenade coûte la vie à mille pauvres insectes; un seul de tes pas détruit le pénible ouvrage des fourmis, et foule un petit monde dans le tombeau. Ah! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations, ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, qui me touchent : ce qui me mine le cœur, c'est celte force dévorante qui est cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui l'environne et ne se détruise soimême C'est ainsi que j'erre plein de tourments. Ciel , terre, forces
actives qui m'environnent, je ne vois dans tout cela qu'un monstre toujours dévorant et toujours affamé.
il aoûl.
Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille d'un pénible rêve; en vain, la nuit, je la cherche à mes côtés, lorsqu'un songe heureux et pur m'a trompé, que j'ai cru que j'étais auprès d'elle
sur la prairie, et que je tenais sa main et la couvrais de mille baisers. Ab t lorsque, eneore à demi dans l'ivresse du sommeil , je la cherche, et là-dessus me réveille, un torrent de larmes s'échappe de mon cœur, et je pleure, désolé du sombre avenir qui est devant moi.
Que je suis à plaindre, Wilhelm ! j'ai perdu tout ressort, et je suis tombé dans un abattement qui ne m'erapéche pas d'être inquiet et agité. Je ne puis rester oisif, et cependant je ne puis rien foire. Je n'ai aucune imagination, aucune sensibilité pour la nature, et les livres m'inspirent du dégoût. Quand nous nous manquons à nous-mêmes, tout nous manque. Je te le jure, cent fois j'ai désiré être un ouvrier, afin d'avoir, le matin, en me levant, une perspective, un travail, une espérance. J'envie souvent le sort d'Albert, que je vois enfoncé jusqu'aux yeux dans les parchemins; et je me figure que, si j'étais à sa place, je me trouverais heureux. L'idée m'est déjà venue quelquefois de t'écrire et d'écrire au ministre, pour demander cette place près de l'ambassade que, selon toi, on ne me refuserait pas. Je le crois aussi. Le ministre m'a depuis longtemps témoigné de l'affection, et m'a souvent engagé à me vouer à quelque emploi. Il y a telle heure où j'y suis disposé. Mais ensuite, quand je réfléchis, et que je viens à penser à la fable du cheval qui, las de sa liberté, se laisse seller et brider, et que l'on accable de coups et de fatigues, je ne sais plus que résoudre. Êh ! mon ami, ce désir de changer de situation ne vient-il pas d'une inquiétude intérieure qui me suivra partout!
WERTHEK.
in aoûl
En vérité, si ma maladie était susceptible de guérison , mes bons amis en viendraient à bout. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, et, de grand matin, je reçois un petit paquet de la part d'Albert La première chose qui frappe mes yeux en l'ouvrant, c'est un nœud de ruban rose que Charlotte avait au sein lorsque je la vis pour la première fois, et que je lui avais souvent demandé depuis. 11 y avait aussi deux petits volumes in-12 : c'était l'Homère de Weltstein, édition que j'avais tant de fois désirée, pour ne pas me charger de celle d'Ernesti à la promenade. Tu vois comme ils préviennent mes vœux, comme ils ont ces petites attentions de l'amitié, mille fois plus précieuses que de magnifiques présents par lesquels la vanité de celui qui les fait nous humilie. Je baise ce nœud mille fois, et dans chaque baiser j'aspire et je savoure le souvenir des délices dont me comblèrent ces jours si peu nombreux, si rapides, si irréparables! Cher Wilhelm, il n'est que trop vrai, et je n'en murmure pas, oui, les fleurs de la vie ne sont que des fantômes. Combien se fanent sans laisser la moindre trace ! combien peu donnent des fruits ! et combien peu de ces fruits parviennent à leur maturité! Et pourtant il y en a encore assez; et même... 0 mon ami!... I>ouvons-nous voir des fruits mûrs, et les dédaigner, et les laisser pourrir sans en jouir?
Adieu. L'été est magnifique. Je m'établis souvent sur les arbres du verger de Charlotte. Au moyen d'une longue perche j'abats les poires les plus élevées. Elle est au pied de l'arbre, et les reçoit à mesure qw» je les lui jette.
30 août.
Malheureux ! n'es-tu pas en démence? Ne te trompes-tu pas toimême? Qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre forme que la sienne ; et de tout ce qui m'environne au monde, je n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. Cest ainsi que je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau , je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah ! Wilhelm , où m'emporte souvent mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste de ses paroles, que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier ; qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami, je ne sais souvent pas si j'existe encore... et, si la douleur ne prend pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui me blessent, a Iravers les épines qui me déchirent : voilà mes joies. Alors je me trouve un peu mieux, un peu ! Et quand, accablé de fatigue et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course ; que, dans une forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant... 0 mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne vois à tant de souffrance d'uutre terme que le tombeau.
3 septembre.
Il faut partir! Je te remercie, mon ami, d'avoir fixé ma résolution chancelante. Voila quinze jours que je médite le projet de la quitter. Il faut décidément partir. Elle est encore une fois à la ville, chez une amie, et Albert... et... il faut partir!
10 septembre.
Quelle nuit, Wilhelm ! A présent je puis tout surmonter. Je ne la verrai plus. Oh ! que ne puis-je voler à ton cou, mon bon ami, et l'exprimer, (>ar mes transports et par des torrents de larmes, tous les sentiments qui bouleversent mon cœur! Me voici seul : j'ai peine à prendre mon haleine; je cherche à me calmer; j'attends le matin, et au matin les chevaux seront à ma porte.
Ah ! elle dort d'un sommeil tranquille, et ne pense pas qu'elle ne me reverra jamais. Je m'en suis arraché; et pendant deux heures d'entretien j'ai eu assez de force pour ne point trahir mon projet. Et, Dieu, quel entretien !
Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Charlotte, aussitôt après le souper. J'étais sur la terrasse, sous les hauts marronniers, et je regardais le soleil que, pour la dernière fois, je voyaisse coucher au-delà de la riante vallée et se réfléchir dans le fleuve qui coulait tranquillement. Je m'étais si souvent trouvé à la même place avec elle ! nous avions tant de fois contemplé ensemble ce magnifique spectacle ! et maintenant... J'allais et venais dans cette allée que j'aimais tant ! Un attrait sympathique m'y avait si souvent amené , avant même que je connusse Charlotte ! et quelles délices lorsque nous nous découvrîmes
réciproquement notre inclination pour ce site, le plus enchanté que j'aie jamais vu î Oui, c'est vraiment un des sites les plus admirables que jamais l'art ait créés. D'abord, entre les marronniers, on a la plus belle vue. Mais je me rappelle, je crois, l'avoir déjà fait cette description ; je f ai parlé de cette allée où l'on se trouve emprisonné par des murailles de charmilles, de cette allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche d'un bosquet à travers lequel elle passe, et qui finit par aboutir à une petite enceinte, où l'on éprouve le sentiment de la solitude. Je sens encore le saisissement qui me prit lorsque, par un soleil de midi, j'y entrai pour la première fois. J'eus un pressentiment vague de félicité et de douleur.
J'étais depuis une demi-heure livré aux douces et cruelles pensées de l'instant qui nous séparerait, de celui qui nous réunirait, lorsque je les entendis monter sur la terrasse. Je courus au devant d'eux ; je lui pris la main avec un saisissement, et je la baisai. Alors la lune commençait à paraître derrière les buissons des collines. Tout en parlant, nous nous approchions insensiblement du cabinet sombre. Charlotte y entra, et s'assit : Albert se plaça auprès d'elle, et moi de l'autre côté, liais mon agitation ne me permit pas de rester longtemps en place ; je me levai, je me mis devant elle, fis quelques tours, et me rassis : j'étais dans un état violent. Elle nous fit remarquer le bel effet de la lune qui, à l'extrémité de la charmille, éclairait toute la terrasse : coup d'œil superbe, et d'autant plus frappant, que nous étions environnés d'une obscurité profonde.
Nous gardâmes quelque temps le silence; elle le rompit par ces mots : « Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me rappelle mes parents qui sont décédés, que je ne sois frappée du sentiment de la mort et de l'avenir. Nous renaîtrons ( continu a t-elle d'une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur ) ; mais , Werther, nous retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous? Qu'en pensez-vous? — Que dites-vous, Charlotte? répondis-je en lui tendant la main et sentant mes larmes couler. Nous nous reverrons ! En cette vie et en l'autre nous nous reverrons!... » Je ne pus en dire davantage... Wilhelm , fallait-il qu'elle me fît une semblable question, au moment même où je portais dans mon sein une si cruelle séparation!
« Ces chers amis que nous avons perdus, continu&-\-eAte, meuV-fts quelque chose de nous? ont-ils le sentiment de ce ou*eu.ou» éprouvons lorsque nous nous rappelons leur mémoire ? Ah l v • atffc twuntere
nous nous rappelons leur mémoire ? Ah l y • ^ TOfetc
est toujours devant mes yeux lorsque le soir je ^*y^ '^b \.twwf»Vtement au milieu de ses enfants, au milieu de me^ ^ ^ ^,0^^^^ là autour de moi comme ils étaient autour d'e\^ ^VAy^ S^^^v^^ au ciel mes yeux mouillés de larmes; je voudr^^. ^ 4^ va
regarder un instant comme je lui tiens la parole que je lui donnai à sa dernière heure d'être la mère de ses enfants. Je m'écrie cent et cent fois : a Pardonne, chère mère, si je ne suis pas pour eux ce que tu fus » toi-même. Hélas ! je fais tout ce que je puis : ils sont vêtus, nourris; » et, ce qui est plus encore, ils sont choyés, chéris. Ame chère et bien » heureuse, que ne peux-tu roir notre union! Quelles actions de grâces » tu rendrais à ce Dieu à qui tu demandas, en versant des larmes » a mères, le bonheur de tes enfants ! » Elle a dit cela, Wilhelm ! qui peut répéter ce qu'elle a dit? Gomment de froids caractères pourraientils rendre ces effusions de tendresse et de génie? Albert l'interrompant avec douceur : « Gela vous affecte trop, Charlotte; je sais combien ces idées vous sont chères; mais je vous prie... — >0 Albert! interrompitelle, je sais que vous n'avez pas oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite table ronde, lorsque mon père était en voyage, et que nous avions envoyé coucher les enfants. Vous apportiez souvent un bon livre; mais rarement il vous arrivait de nous en lire quelque chose : l'entretien de cette belle âme n'étaiUil pas préférable atout? Quelle femme! belle, douce, enjouée, et toujours active! Dieu connaît les larmes que je verse souvent dans mon Ut, en m'humiliant devant lui. pour qu'il daigne me rendre semblable à ma mère... »
« Charlotte 1 m'écriai-je en me jetant à ses pieds, et lui prenant la main, que je baignai de mes larmes; Charlotte, que la bénédiction du ciel repose sur toi, ainsi que l'esprit de ta mère ! — Si vous l'aviez connue! me dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être connue de vous. » Je crus que j'allais m'anéantir; jamais mot plus grand, plus glorieux, n'a été prononcé sur moi. Elle poursuivit : « Et cette femme a vu la mort l'enlever à la fleur de son âge, lorsque le dernier de ses fils n'avait pas encore six mois ! Sa maladie ne fut pas longue. Elle était calme, résignée; ses enfants seuls lui faisaient de la peine, et surtout le petit. Lorsqu'elle sentit venir sa On, elle me dit : Amène-les-moi. Je les conduisis dans sa chambre : les plus jeunes ne connaissaient pas encore la perle qu'ils allaient faire, les autres étaient consternés. Je les vois encore autour de son lit Elle leva les mains, et pria sur eux; elle les baisa les uns après les autres, les renvoya, et me dit : c Sois » leur mère! » J'en fis le serment, a Tu me promets beaucoup, ma fille, » me ditr-elle, le cœur d'une mère! l'œil d'une mère! Tu sens ce que » c'est; les larmes de reconnaissance que je t'ai vue verser tant de fois » m'en assurent. Aie l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs ; et pour » ton père, la foi et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation. » Elle demanda à le voir; il était sorti pour nous cacher la douleur insupportable qu'il sentait. Le pauvre homme était déchiré! Albert, vous étiez dans la chambre ! Elle entendit quelqu'un marcher; elle demanda qui c'était, et vous fit approcher près d'elle. Gomme elle nous regarda
l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux ensemble ! » Albert la saisit dans ses bras, et l'embrassa en s'écriant : « Nous le sommes! nous léserons! » Le pulegmatique Albert était tout hors de lui, et moi je ne me connaissais plus.
« Werther, reprit-elle, cette femme n'est plus! Dieu! quand je pense comme on se laisse enlever ce qu'on a de plus cher dans la vie ! Et personne ne le sent aussi vivement que les enfants : long-temps encore après, les nôtres se plaignaient que les hommes noirs avaient emporté maman. »
Elle se leva. Je n'étais plus à moi; je restais assis, et retenais sa main. • Il faut rentrer, dit-elle, il est temps. » Elle voulait retirer sa main; je la retins avec plus de force! « Nous nous reverrons! m'écriai-je, nous nous reverrons ; sous quelque forme que ce puisse être, nous nous reconnaîtrons. Je vais vous quitter, continuai-je, je vous quitte de mon propre gré; mais si je promettais que ce fût pour toujours, je ne tiendrais pas mon serment. Adieu, Charlotte ; adieu, Albert. Nous nous reverrous.— Demain, je pense, » dit-elle en souriant. Je sentis ce demain ! Ah! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa main de la mienne...
Ils descendirent l'allée ; je les suivis de l'œil au clair de la lune. Je me jetai à terre en sanglotant. Je me relevai, je courus sur la terrasse ; je regardai en bas, et je vis encore à la porte du jardin sa robe blanche briller dans l'ombre des grands tilleuls; j'étendis les bras, et tout disparut.
80 octobre.
Nous sommes arrivés hier. L'ambassadeur est m«\Sno&é, et ne sortira lias de quelques jours. S'il était seulement plus lia^ ^««1 bien, le le vois, le sort m'a préparé de rudes épreuves ! Mau n\S^ w**^ léger supporte tout! Un esprit léger! je ris d% A^>^«ÂT avi
bout de ma plume. Hélas! un peu de cette légère^ W ^^t^XXsSsroJKve le plus heureux de la terre. Quoi! d'autres, av \vft^ * de savoir, se pavanent devant moi, pleins d u^V* rê> » tf**"*"*
pour eux-mêmes, et moi je désespère de mes forces et de mes talents! Dieu puissant, qui m'as fait tous ces dons, que n'en as-tu retenu une partie, pour me donner en place la suffisance et la présomption t
Patience, patience, tout ira bien. En vérité, mon ami, tu as raison. Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule, et que je vois ce que sont les autres, je suis plus content de moi-même. Gela devait arriver : car, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s'ensuit que le bonheur ou l'infortune gît dans les objets que nous contemplons, et dèslors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie de poésie, se crée des êtres dont la supériorité nous écrase; et quand nous portons nos regards dans le monde réel, tout autre nous paraît plus parfait que nousmêmes. Et cela est tout naturel : nous sentons si souvent qu'il nous manque tant de choses; et ce qui nous manque, souvent un autre semble le posséder. Nous lui donnons alors tout ce nous avons nousmêmes, et encore par-dessus tout cela certaines qualités idéales. C'est ainsi que nous créons nous-mêmes des perfections qui font notre supplice. Au contraire, lorsque, avec toute notre faiblesse, toute notre misère, nous marchons courageusement à un but, nous nous trouvons souvent plus avancés en louvoyant que d'autres en faisant force de voiles et de rames; et... Est-ce pourtant avoir un vrai sentiment de soi-même que de marcher l'égal des autres, ou même de les devancer?
10 novembre.
Je commence à me trouver assez bien ici à certains égards. Le meilleur, c'est que l'ouvrage ne manque pas, et que ce grand nombre de personnes et de nouveaux visages de toute espèce forme une bigarrure qui me distrait. J'ai fait la connaissance du comte de C. ., pour qui je sens croître mon respect de jour en jour. C'est un homme d'un génie vaste, et que les affaires n'ont pas rendu insensible à l'amitié et à l'a-
mour. Il s'intéressa à moi, à propos d'une affaire qui me donna l'occasion de l'entretenir. Il remarqua dès les premiers mots que nous nous entendions, et qu'il pouvait me parler comme il n'aurait pas fait avec tout le monde. Aussi je ne puis assez me louer de la manière ouverte dont il en use avec moi. Il n'y a pas au monde de joie plus vraie, plus sensible, que de voir une grande ame qui s'ouvre devant vous.
il décembre.
L'ambassadeur me tourmente beaucoup; je l'avais prévu. C'est le sot le plus pointilleux qu'on puisse voir, marchant pas à pas, et minutieux comme une vieille femme. C'est un bomme qui n'est jamais content de lui-même, et que personne ne peut contenter. Je travaille assez couramment, et je ne retouche pas volontiers. 11 sera homme à me rendre un mémoire, et à me dire : o 11 est bien ; mais revoyez-le : on trouve toujours un meilleur mol, une particule plus juste. » Alors je me donnerais au diable de bon cœur. Pas un e$, pas la moindre conjonction ne peut être omise, et il est ennemi mortel de toute inversion qui m'échappe par hasard. Si une période n'est pas construite suivant sa vieille routine de style, il n'y entend rien. C'est un martyre que d'avoir affaire à un tel homme.
La confiance du comte de C. . . est la seule chose qui me dédommage. 11 n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien il était mécontent de la lenteur, des minuties et de l'irrésolution de mon ambassadeur. Ces gens-là sont insupportables à eux-mêmes et aux autres. « fit cependant, disait le comte, il faut en prendre son parti, comme un voyageur qui est obligé de passer une montagne : sans doute si la montagne n'était pas là, le chemin serait bien plus f ^v\e «X v*»* coutl » mais elle y est, et il faut passer. »
Mon vieux s'aperçoit bien de la préférence qu^ ^ çjtfB^ sur lui, ce qui l'aigrit encore ; et^l saisit tontes 1^^ ap^8* ^ ^ mal du comte devant moi. Je prends, comme *çf* ^Tlri^ ^v \.v l'abat, et les chose, non vont que plu, mal. ^ ApT
fait hors des gonds, car il tirait en même temps sur moi. « Le comte, me disait-il, connaît assez bien les affaires, il a de la facilité, il écrit fort bien ; mais la grande érudition lui manque, comme à tous les beaux esprits. » 11 accompagna ces mots d'une mine qui disait : Seostu le trait? Je me sentis du inépris pour l'homme capable de penser et d'agir de la sorte. Je lui lins tôle ; je répondis que le comte méritait toute considération, non pas seulement pour son caractère, mais aussi pour ses connaissances. « Je ne sache personne, dis-je, qui ait mieux réussi que lui à étendre son esprit, à l'appliquer à un nombre infini d'objets, tout en restant parfaitement propre à la vie active. * Tout cela était de l'hébreu pour lui. Je lui lirai ma révérence, pour n'avoir pas à dévorer ses longs raisonnements.
Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré là, et qui m'avez tant prôné l'activité. L'activité ! Si celui qui plante des pommes de terre et va vendre son grain au marché n'est pas plus utile que moi, je veux ramer encore dix ans sur cette galère où je suis enchaîné.
Et cette brillante misère, cet ennui qui règne parmi ce peuple maussade qui se voit ici! cette manie de rangs, qui fait qu'ils se surveillent et s'épient pour gagner un pas l'un sur l'autre! que de petites, de pitoyables passions, qui ne sont pas même masquées !... Par exemple, il y a ici une femme qui entretient tout le monde de sa noblesse et de ses biens; pas un étranger qui ne doive dire : Voilà une créature à qui la tôte tourne pour quelques quartiers de noblesse et quelques arpente de terre. Eh bien ! ce serait lui faire beaucoup de grâce : elle est tout uniment ûlle d'un grenier du voisinage. Vois-tu, mon cher Wilhelm, je ne conçois rien à cette orgueilleuse espèee humaine, qui a assez peu de bon sens pour se prostituer aussi platement
Au reste, il n'est passage, j'en conviens et je le vois davantage tous les jours, de juger les autres d'après soi. J'ai bien assez à faire avec moi-même, moi dont le cœur et l'imagination recèlent tant d'orages... Hélas ! je laisse bien volontiers chacun aller son chemin : si l'on voulait me laisser aller de même !
Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables distinctions de société. Je sais aussi bien qu'un autre combien la distinction des rangs est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même; mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me conduire à quelque plaisir et me faire jouir d'une chimère de bonheur. Je fis derr nièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de B. . , jeune personne qui, au milieu des airs empesés de ceux avec qui elle vit, a conservé beaucoup de naturel. L'entretien nous plut ; et, lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de la voir chez elle. Elle me l'accorda avec tant de cordialité, que je pouvais à peine atten-
dre l'heure convenable pour l'aller voir. Elle n'est point de cette ville, et demeure chez une tante. La physionomie de la vieille tante ne me plut point. Je lui témoignai pourtant les plus grandes attentions, et lui adressai presque toujours la parole. En moins d'une demi-heure je démêlai, ce que l'aimable nièce m'a avoué depuis, que la chère tante était dans un grand dénuement de tout ; qu'elle n'avait, en fait d'esprit et de bien, pour toute ressource que le nom de sa famille, pour tout abri que le rang derrière lequel elle est retranchée, et pour toute récréation que le plaisir de regarder fièrement les bourgeois du balcon de son premier étage. Elle doit avoir été belle dans sa jeunesse. ■ Elle a passé sa vie à des bagatelles, et a fait le tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices. Dans un âge plus mûr, elle a baissé humblement la tête sous le joug d'un vieil officier, qui, pour une médiocre pension qu'il obtint à ce prix, passa avec elle le siècle d'airain et mourut. Maintenant elle se voit seule dans le siècle de fer, et ne serait pas mOme regardée, si sa nièce n'était pas si aimable.
8 jRDvier 177S.
Quels hommes que ceux dont l'âme tout entière gît dans le cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer les moyens de pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège ! Ce n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupations ; tout au contraire, ces futiles débats leur taillent de la besogne, et les empêchent de terminer les affaires importantes. Cest ce qui arriva la semaine dernière à une partie de traîneaux : toute la fête fut troublée.
Les fous, qui ne voient pas que la place ne fait rien, à vrai dire, et que celai qui a la première joue bien rarement le premier rôle ! Combien de rois qui sont conduits par leurs ministres, et de ministres qui sont gouvernés par leurs secrétaire* 1 Et qui donc est le premier ? Celui, je pense, qui a plus de lumières que les autres, et assez de caractère ou d'adresse pour faire servir leur puissance et leu^ passion» à Vexéeu lion de ses plans.
80 janvier.
Il faut que je vous écrive, aimable Charlotte, ici, dans la petite chambre d'une auberge de campagne, où je me suis réfugié contre le mauvais temps. Depuis que je végète, dans ce triste D..., au milieu de gens étrangers, oui, très étrangers à mon cœur, je n'ai trouvé aucun instant, aucun où ce cœur m'ait ordonné de vous écrire; mais, à peine dans cette cabane, dans ce réduit solitaire, où la neige et la grêle se déchaînent contre ma petite fenêtre, vous avez été ma première |»ensée. Dès que j'y suis entré, votre idée, ô Charlotte ! cette idée si vivifiante, s'est d'abord présentée à moi. Grand Dieu! c'étaient tous les charmes de la première entrevue.
Si vous me voyiez, Charlotte, au milieu du torrent des distractions ! comme tout mon être se flétrit ! Pas un instant d'abondance de cœur, pas une heure où viennent aux yeux des larmes délicieuses ! rien, rien I Je suis là comme devant un spectacle de marionnettes : je vois de petits hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, et je me demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur aussi, je joue aussi mon rôle; ou plutôt on se joue de moi, on me fait mouvoir comme un automate. Je saisis quelquefois mon voisin par sa main de bois, et je recule en frissonnant.
Le soir, je me propose de jouir du lever du soleil, et le matin je . reste au lit. Pendant la journée, je me promets d'admirer le clair de lune, et je ne quitte pas la chambre. Je ne sais pas au juste pourquoi je me couche, pourquoi je me lève.
Le levain qui faisait fermenter ma vie me manque ; le charme qui me tenait éveillé au milieu des nuits, et qui m'arrachait au sommeil le matin, a disparu.
Je n'ai trouvé ici qu'une seule créature qui mérite le nom de femme, mademoiselle de B... Elle vous ressemble, Charlotte, si l'on peut vous ressembler. Oh ! dites-vous, il se mêle aussi de faire des compliments! Cela n'est pas tout-à-fait faux. Depuis quelque temps je suis fort aimable, parce que je ne puis être autre chose; je fais de l'esprit, et les femmes disent que personne ne sait louer plus joliment que moi (ni mentir, ajoutez-vous : car l'un ne va pas sans l'autre). Je voulais vous parler de mademoiselle de B... Elle a beaucoup d'âme, et cette âme perce tout entière à travers ses yeux bleus. Son rang lui est à charge; il ne contente aucun des désirs de son cœur. Elle aspire à se voir hors
du tumulte, et nous passons quelquefois des heures entières à nous figurer un bonheur sans mélange, au milieu de scènes champêtres, Charlotte toujours avec nous. Ah ! combien de fois n'est-elle pas obligée de tous rendre hommage! Elle le fait volontiers : elle a tant de plaisir à entendre parler de vous ! Elle vous aime.
Oh ! si j'étais assis à vos pieds dans votre petite chambre favorite, tandis que les enfants sauteraient autour de nous! Quand vous trouve* riez qu'ils feraient trop de bruit, je les rassemblerais tranquilles auprès de moi en leur contant quelque effrayant conte de ma mère l'Oie.
Le soleil se couche majestueusement derrière ces collines resplendissantes de neige. La tempête s'est apaisée. Et moi... Il faut que je rentre dans ma cage. Adieu ! Albert est-il auprès de vous? eteomment? Dieu me pardonne cette uuestion.
» février.
Voilà huit jours qu'il fait le temps le plus affreux, et je m'en réjouis ; car, depuis que je suis ici, il n'a pas fait un beau jour qu'un importun ne soit venu me l'enlever ou me l'empoisonner. Au moins puisqu'il pleut, vente, gèle et dégèle, il ne peut faire, me dis-je, plus mauvais à la maison que dehors, ni meilleur aux champs qu'à la ville j et je suis content. Si le soleil levant promet une belle journée , je ne puis m'empêcher de m'écrier : Voilà donc encore une faveur du ciel qu'ils peuvent s'enlever! Il n'est rien au monde qu'ils ne s'ôtent à euxmêmes, la plupart par imbécillité, mais, à les entendre, dans les plus nobles intentions : santé, estime de soi-même, joie, repos, ils se privent de tout, comme à plaisir. Je serais quelquefois tenté de les prier à deux genoux d'avoir pitié d'eux-mêmes, et de ne pas se déchirer les entrailles avec tant de fureur.
12e LIVE.