‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 128 sur 132 · TOM. I · texte numérisé non relu

TOM. I

Je crains bien que l'ambassadeur et moi nous ne soyons pas longtemps d'accord. Cet homme est complètement insupportable ; sa manière de travailler et de conduire les affaires est si ridicule, que je ne puis m'empêcher de le contrarier et de faire souvent à ma tête ; ce qui naturellement n'a jamais l'avantage de lui agréer. Il s'en est plaint dernièrement à la cour. Le ministre m'a fait une réprimande, douce à la vérité, mais enfin c'était une réprimande ; et j'étais sur le point de demander mon congé, lorsque j'ai reçu une lettre particulière de lui, une lettre devant laquelle je me suis mis à genoux pour adorer le sens droit, ferme et élevé qui l'a dictée. Tout en louant mes idées outrées d'activité, d'influence sur les autres, de pénétration dans les affaires, qu'il traite de noble ardeur de jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer et de la réduire à ce point où elle peutêtre de mise et avoir de bons effets. Aussi me voilà encouragé pour huit jours, et réconcilié avec moi même. Le repos de l'âme est une superbe chose, mon ami ; pourquoi faut-il que ce diamant soit aussi fragile qu'il est rare et précieux?

SO ft;vri*?r.

Que Dieu vous bénisse, mes amis, et vous donne tous les jours de bonheur qu'il me retranche !

Je te rends grâce, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais l'avis qui devait m'apprendre le jour de votre mariage, et je m'étais promis de détacher, ce même jour, avec solennité, la silhouette de Charlotte de la muraille, et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis, el

son image est encore ici! Elle y restera! Et pourquoi non? La mienne n'est-elle pas aussi chez vous? Ne suis-je pas aussi, sans te nuire, dans le cœur de Charlotte? J'y tiens, oui, j'y tiens la seconde place, et je veux, je dois la conserver. Oh ! je serais furieux si elle pouvait oublier... Albert, l'enfer est dans celte idée. Albert! adieu. Adieu, ange du ciel; adieu, Charlotte!

ih mars

J'ai essuyé une mortification qui me chassera d'ici. Je grince les dents! Diable! c'est une chose faite; cl c'est encorj à vous que je dois m'en prendre, à vous, qui m'avez aiguillonné, poussé, tourmenté pour me faire prendre un emploi qui ne me convenait pas, et auquel je ne convenais pas. Eh bien! voilà où j'en suis; soyez contents. Et afin que tu ne dises pas encore que mes idées grossissent tout, je vais, mon cher, t'exposer le fait avec toute la précision et la netteté d'un chroniqueur.

Le comte de C... m'aime, me distingue; on le sait, je te l'ai dit cent fois. Je dînais hier chez lui : cY-tait son jour de grande soirée; il reçoit ce jour- là toute la haute noblesse du pays. Je n'avais nullement pensé à cette soirée ; surtout il ne m'était jamais venu dans l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à notre place. Fort bien. Après le dîner, nous passons au salon, le comte et moi; nous causons. Le colonel de B... survient, se mêle de la conversation, et insensiblement l'heure de la soirée arrive : Dieu sait si je pense à rien. Alors entre très haute et très puissante dame de S... avec son noble époux, et leur oison de fille, avec sa gorge plate et son corp$ eV v*rè au cordeau ; ils passent auprès de moi avec un air insolent e^ewr wot^uû de grands seigneurs. Comme je déteste çordialerrw l ce^ ***** ** voulais tirer ma révérence, et j'attendais seulem^^^ 6V& twnte^ délivré du babil dont on l'accablait, lorsque mad^% V <\ vve. ^R-^> *;çxv7 Ira. Je sens toujours mon cœur s'épanouir un pe^ ^V\$^ \ vsjîSfr demeurai, je me plaçai derrière son fauteuil, et \^

WERTHF.R.

quelque temps que je m'aperçus qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que de coutume, et avec une sorte d'embarras. J'en fus surpris. « Est-elle aussi comme tout ce monde-là? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte ! » J'étais piqué; je voulais me retirer, et cependant je restai encore; je ne demandais qu'à la justifier; j'espérais un mot d'elle; et... ce que tu voudras. Cependant le salon se remplit: c'est le baron de F..., couvert de toute la garde-robe du temps du couronnement de François Ier; le conseiller R..., annoncé ici sous le titre d'excellence, et accompagné de sa sourde moitié ; sans oublier le ridicule J..., qui mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle. J'adresse la parole à quelques personnes de ma connaissance, que je trouve fort laconiques. Je pensais et ne prenais garde qu'à mademoiselle de B... Je n'apercevais pas que les femmes se parlaient à l'oreille au bout du salon, qu'il circulait quelque chose parmi les hommes, que madame de S... s'entretenait avec le comte : mademoiselle de B... m'a raconté tout cela depuis. Enfin le comte vint à moi, et me conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre, a Vous connaissez, me ditil, notre bizarre étiquette. La société, à ce qu'il me semble, ne vous voit point ici avec plaisir; je ne voudrais pas pour tout...— Excellence, lui dis-je en l'interrompant, je vous demande mille pardons; j'aurais dû y songer plus tôt; vous me pardonnerez cette inconséquence. J'avais déjà pensé à me retirer; un mauvais génie m'a retenu, » ajoutaije en riant et en lui faisant ma révérence. Le comte me serra la main avec une expression qui disait tout. Je saluai l'illustre compagnie, sortis, montai en cabriolet, et me rendis à M. . ., pour y voir de la montagne le soleil se coucher; et là, je lus ce beau chant d'Homère où il raconte comme Ulysse fut hébergé par le digne porcher. Tout cela était fort bien.

Je revins le soir pour souper. Il n'y avait encore à notre hôtel que quelques personnes qui jouaient aux dés sur le coin de la table, après avoir écarté un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. 11 accrocha son chapeau en me regardant, vint à moi, et me dit tout bas : «Tu as eu des désagréments? — Moi? — Le comte t'a fait entendre qu'il fallait quitter son salon. — Au diable le salon ! J'étais bien aise de prendre l'air. — Fort bien, dit-il, tu as raison d'en rire. Je suis seulement fâché que l'affaire soit connue partout. » Ce fut alors que je me sentis piqué. Tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui me regardaient, me paraissaient au fait de mon aventure, et le sang me bouillait.

Et maintenant que partout où je vais j'apprends que mes envieux triomphent, en disant que pareille chose est due à tout fat qui, pour quelques grains d'esprit, se croit permis de braver toutes les bienséances, et autres sottises semblables... alors on se donnerait volontiers

d'un couteau dans le cœur. Qu'on dise ce qu'on voudra de la fermeté; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des gredins glosent sur son lorsqu'ils ont sur lui quelque prise. Quand leurs propos sont nul fondement, ah ! l'on peut alors ne pas s'en mettre en peine.

Tout conspire contre moi. J'ai rencoutré aujourd'hui mademoiselle de B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler, et, dès que nous nous sommes trouvés un peu écartas de la compagnie, de lui témoigner combien j'étais sensible à la conduite extraordinaire qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. « Werther, m'a-t-elle dit avec chaleur, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant où j'entrai dans le salon? Je prévis tout; cent fois j'eus la bouche ouverte pour vous le dire. Je savais que les S... et les T... quitteraient la place plutôt que de rester dans votre société ; je savais que le comte n'oserait pas se brouiller avec eux; et aujourd'hui quel tapage! — Gomment, mademoiselle? » m'écriai-je; et je cherchais à cacher mon trouble, car tout ce qu'Adeliu m'avait dit avant-hier me courait dans ce moment par les veines comme une eau bouillante. « Que cela m'a déjà coûté 1 » ajouta cette douce créature, les larmes aux yeux ! Je n'étais plus maître de moi-même, et j'étais sur le point de me jeter à ses pieds, a Expliquez-vous, » lui dis-je. Ses larmes coulèrent sur ses joues ; j'étais hors de moi. Elle les essuya sans vouloir les cacher, a Ma tante, vous la connaissez, reprit-elle-, elle était présente, et elle a vu, abl de quel œil elle a vu cette scène ! Werther, j'ai essuyé hier «oir et ce matin un sermon sur ma liaison avec vous, et il m'a fo^tt nca» entendre ravaler, humilier, sans pouvoir, sans oser %ft dèteMxe demi.» ' ^

Chaque mot qu'elle prononçait était un coup ^ . rfCS^^SKîX^<^û cœur. Elle ne sentait pas quel acte de compass\^^, k ie^,<a^fc taire tout cela. Elle ajouta tout ce qu'on disait vv ^

M8 WERTHKK.

ture, et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de pris; comme on ( hanterait partout que mon orgueil et ces dédains pour les autres qu'ils me reprochaient depuis longtemps étaient enfin punis.

Entendre tout cela de sa bouche, Wilhelm, prononcé d'une voix si compatissante! J'étais atterré, et j'en ai encore la rage dans le Je voudrais que quelqu'un s'avisât de me vexer, pour pouvoir lui scr mon épéc au travers du corps ! Si je voyais du sang, je serais plus tranquille. Ah ! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour faire cesser « l'oppression de mon cœur. L'on parle d'une noble race de chevaux qui, quand ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent eux-mêmes, par instinct, une veine avec les dents pour se faciliter la respiration. Je me trouve souvent dans le même cas : je voudrais m'onvrir une veine qui me procurai la liberté éternelle.

J'ai offert ma démission à la cour; j'espère qu'elle sera acceptée. Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas préalablement demandé votre permission. Il fallait que je partisse, et je sais d'avance tout ce que vous auriez pu dire pour me |>ersuadcrde rester. Ainsi, tâche «le dorer la pilule à ma mère. Je ne saurais me satisfaire moi-même : elle ne doit donc pas murmurer si je ne puis la contenter non plus. Cela doit sans doute lui faire de la peine : voir son fils s'arrêter tout à coup dans la carrière qui devait le mener au conseil privé et aux ambassades; le voir revenir hon'eusemeutsur ses pas et remettre sa monture à l'écurie ! Faites tout ce que vous voudrez, combinez tous les cas possibles où j'aurais dû rcsler : il suffit, je p îrs. Et afin que vous sachiez où je vais, je vous dirai qu'il y a ici le prince de*", qui se plaît à ma société; dès qu'il a entendu parler de mon dessein, il m'a prié de l'accompagner dans ses terres et d'y passer le printemps. J'aurai liberté entière, il me l'a promis; et comme nous nous entendons jusqu'à un certain point, je veux courir la chance, et je pars avec lui.

WËKTHER.

19 avril.

Je te remercie d;j tes deux lettres. Je n'y ai point fait de réponse, parce que j'avais différé de t'envoyer celle-ci jusqu'à ce que j'eusse obtenu mon congé de la cour, dans la crainte que ma mère ne s'adressât au ministre et ne gênât mon projet. Mnis c'est une affaire faite ; le congé est arrivé. Il est inutile de vous dire avec quelle répugnance on a accepté cette démission, et tout ce que le ministre m'a écrit : vons éclateriez de plus belle en lamentations. Le prince héréditaire m'a envoyé une gratification de vingt-cinq ducats, qu'il a accompagnée d'un mot dont j'ai été tonché jusqu'aux larmes : je n'ai donc pas besoin de l'argent que je demandais à ma mère dans la dernière lettre que je lui écrivis.

» mai.

Je pars demain; et « oinme le lieu de ma naissance n'est éloigné de ma route que de six milles, je veux le revoir, et me rappeler ces anciens jours qui se sont évanouis comme un songe. Je veux entrer par celte porte par laquelle ma mère sortit avec moi en voiture, lorsque, après la mort de mon père, elle quitta ce séjour chéri pour aller se renfermer dans votre insupportable ville. Adieu, W il bel m : tu auras des nouvelles de mon voyage.

9 mai.

Jamais pèlerin n'a visité les saints lieux avec plus de piété que moi les lieux qui m'ont vu naître, et n'a éprouvé plus de sentiments inattendus. Près d'un grand tilleul qui se trouve à un quart de lieue de la ville, je fis arrêter, descendis de voiture, et dis au postillon d'aller en avant, pour cheminer moi-même à pied, et goûter toute la nouveauté, toute la vivacité de chaque réminiscence. Je m'arrêtai là, sous ce tilleul qui était dans mon enfance le but et le terme de mes promenades. Quel changement! Alors, dans une heureuse ignorance, je m'élançais plein de désirs dans ce monde inconnu, où j'espérais pour mon cœur tant de vraies jouissances, qui devaient le remplir au comble. Maintenant je revenais de ce monde. 0 mon ami! que d'espérances déçues, que de plans renversés! J'avais devant les yeux celte chaîne de montagnes qu'enfant j'ai tant de fois contemplée avec un œil d'envie : alors je restais là assis des heures entières; je me transportais au loin en idée; toute mon âme se perdait dans ces forêts, daus ces vallées, qui semblaient me sourire dans le lointain, enveloppées de leur voile de vapeurs; et lorsqu'il fallait me retirer, que j'avais de peine à m'arrachera tous mes points de vue! Je m'approchai du bourg; je saluai les jardins et les petites maisons que je reconnaissais : les nouvelles ne me plurent point; tous les changements me faisaient mal. J'arrivai à la porte, et je me retrouvai à l'instant tout entier. Mon ami, je n'entrerai dans aucun détail : quelque charme qu'ait eu pour moi tout ce que je vis, je ne te ferais qu'un récit monotone. J'avais résolu de prendre mon logement sur la place, justement auprès de notre ancienne maison. En y allant, je remarquai que l'école où une bonne vieille nous rassemblait dans notre enfance avait été changée en une boutique d'épicier. Je me rappelai l'inquiétude, les larmes, la mélancolie et les serrements de cœur que j'avais essuyés dans ce trou. Je ne faisais pas un pas qui n'amenât un souvenir. Non, je le répète, un pèlerin de la terre sainte trouve moins d'endroits de religieuse mémoire, et son âme n'est peut-être pas aussi remplie de saintes affections. Encore un exemple : Je descendis la rivière jusqu'à une certaine métairie où j'allais aussi fort souvent autrefois : c'est un petit endroit où nous autres enfants faisions des ricochets à qui mieux mieux. Je me rappelle si bien comme je m'arrêtais quelquefois à regarder couler l'eau; avec quelles singulières conjectures j'en suivais

le coure; les idées merveilleuses que je me faisais des régions où elle parvenait; comme mon imagination trouvait bientôt des limites, et pourtant ne pouvait s'arrêter, et se sentait forcée d'aller plus loin, plus loin encore, jusqu'à ce qu'enfin je me perdais dans la contemplation d'un éloignement infini. Vois-tu, mon ami, nos bons aïeux n'en savaient pas plus long, ils étaient bornés à ce sentiment enfantin, et il y avait pourtant bien quelque grandiose dans leur crédulité naïve. Quand Ulysse parle de la mer immense, de la terre infinie, cela n'est-il pas plus vrai, plus proportionné à l'homme, plus mystérieux à la fois et plus sensible, que quand un écolier se croit aujourd'hui nn prodige de science parce qu'il peut répéter qu'elle est ronde? La terre... il n'en faut à l'homme que quelques mottes pour soutenir sa vie, et moins encore pour y reposer ses restes.

Je suis actuellement à la maison de plaisance du prince. Encore peutron vivre avec cet homme-ci : il est vrai et simple. Mais il est entouré de personnages singuliers, que je ne comprends pas. Us n'ont pas l'air de fripons, et n'ont pas non plus la mine d'honnéles gens. Ils. me font des avances, et je n'ose me fier à, eux. Ce qui me tâche aussi, c'est que le prince parle souvent de choses qu'il ne sait que par ouïdire ou pour les avoir lues, et toujours dans le point de vue où on les lui a présentées.

Une chose encore, c'est qu'il fait plus de cas de mon esprit et de mes talents que de ce cœur dont seulement je fais vanité, et qui est seul la source de tout, de toute force, de tout bonheur, et de toute misère. Ah! ce que je sais, tout le monde peut le savoir; mais mon cœur n'est qu'à moi.

Pavais quelque chose en tète, dont je ne voulais wkc^w °^ ^T<È?

coup; mais puisqu'il n'en sera rien, je puis vous ^c>»^œn Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu ^^$^^C^ ^

Ç a été le principal molif qui m'a engagé a suivre ici le prime, qui est général au service de Russie. Je lui ai découvert mon dessein dans une promenade, il m'en a détourné ; et il y aurait eu plus d'entêtement que de caprice à moi de ne |>as me rendre à ses raisons.

11 juin.

Dis ce que tu voudras, je ne puis demeurer ici plus long-temps. Que faire ici? je m'ennuie. Le prince me regarde comme un égal. Fort bien; mais je ne suis point à mon aise. Et dans le fond, nous n'avons rien de commun ensemble. C'est un homme d'esprit, mais d'un esprit tout-à-fait ordinaire; sa conversation ne m'amuse pas plus que la lecture d'un livre bien écrit. Je resterai encore huit jours, puis je recommencerai mes courses vagabondes. Ce que j'ai fait de mieux ici, c'a été de dessiner. Le prince est amateur, et serait même un peu artiste, s'il était moins engoué du jargon scientifique. Souvent je grince les dents d'impatience et de colère lorsque je m'échauffe à lui faire sentir la nature et à l'élever à l'art, et qu'il croit faire merveille s'il peut mal à propos fourrer dans la conversation quelque terme bien technique.

I« juillet

Oui, sans doute, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur la terre! Êtes-vous donc plus?

WEIUHER.

18 juillet

Où je prétends allor? je te le dirai en confidence. Je suis forcé de passer encore quinze jours ici. Je me suis dit que je voulais ensuite aller visiter les mines de mais, d-uis le fond, il n'en est rien : je ne veux que me rapprocher de Charlotte, et voilà tout. Je ris de mon propre cœur... et je fais toutes ses volontés. . .

î« juilkM.

Non I c'est bien, tout est pour le mieux ! Moi, son époux ! 0 Dieu qui m'as donné le jour, ?i tu m'avais préparé celte félicité, toute ma vie n'eût été qu'une continuelle adoration ! Je ne veux point plaider contre ta volonté. Pardonne-moi ces larmes, pardonne-moi mes souhaits inutiles... Elle, ma femme! Si j'avais serré dans mes bras la plus douce créature qui soit sous le ciel!... Un frisson court par tout mon corps, Wilhelm, lorsque Albert embrasse sa taille si sveltc.

Et cependant, le dirai-je? Pourquoi ne le dirais-je pas? Wilhelm, elle eût été plus heureuse avec moi qu'avec lui ! Oh ! ce n'est point là l'homme capable de remplir tous les vœux de ce cœur. Un certain défaut de sensibilité, un défaut .. prends-le comme tu voudras; son cœur ne bat pas sympathiquement à la lecture d'un livre ch4ri, où mon cœur et celui de Charlotte se rencontrent si bien, et dans mille autres circonstances quand il nous arrive de dire notre sentiment sur une action. Il est vrai qu'il l'aime de toute son âme ; et que ne mérite pas un pareil amour!...

Un importun m'a interrompu. Mes larmes sont séchées; me voilà distrait. Adieu, cher ami.

Je ne suis pas le seul à plaindre. Tous les hommes sont frustrés dans leurs espérances, trompés dans leur attente. J'ai été voir ma bonne femme des tilleuls. Son aîné accourut au-devant de moi ; un cri de joie qu'il poussa attira la mère, qui me parut fort abattue. Ses premiers mots furent : «Mon bon monsieur! bêlas! mon Jean est mort. » C'était le plus jeune de ses enfanis Je gardais le silence. « Mon homme, dit-elle, est revenu de la Suisse, et il n'a rien rapporté; et sans quelques bonnes âmes, il aurait été obligé de mendier : la fièvre l'avait pris en chemin, b Je ne pus rien lui dire; je donnai quelque chose au petit. Elle me pria d'accepter quelques pommes, je le fis, et je quittai ce lieu de triste souvenir.

SI août.

En un tour de main tout change avec moi. Souvent un doux rayon de la vie veut bien se lever de nouveau et m'éclaire r d'une demi-clarté, hélas ! seulement pour un moment. Quand je me perds ainsi dans des rêves, je ne puis me dérendre de cette pensée : Quoi! si Albert mourait! tu deviendrais... oui, elle deviendrait... Alors je poursuis ce fantôme, jusqu'à ce qu'il me conduise à des abîmes sur le bord desquels je m'arrête et recule en tremblant.

Si je sors de la ville, et que je me retrouve sur cette route que je parcourus en voiture la première fois que j'allai prendre Charlotte pour la conduire au bal, quel changement! Tout, tout a disparu. Il ne me reste plus rien de ce monde qui a passé ; pas un battement de cœur du sentiment que j'éprouvais alors. Je suis comme un esprit qui, re~

venant dans le château qu'il bâtit autrefois lorsqu'il était un puis* sant prince, qu'il décora de tous les dons de la magnificence, et qu'il laissa en mourant à un fils plein d'espérance, le trouverait brûlé et démoli.

Quelquefois je ne puis comprendre comment un autre peut l'aimer, ose l'aimer, quand je l'aime si uniquement, si profondément, si pleinement, quand je ne connais rien, ne sais rien, n'ai rien qu'elle.

Oui, c'est bien ainsi : de même que la nature s'incline vers l'automne, l'automne commence en moi et autour de moi. Mes feuilles jaunissent, et déjà les feuilles des arbres voisins sont tombées. Ne t'ai-je pas une fois parlé d'un jeune valet de ferme que je vis quand je vins ici la première fois? J'ai demandé de ses nouvelles à Wahlheim. On me dit qu'il avait été chassé de la maison où ii tf&X, et ^ersotvaa ne voulut m'en apprendre davantage. Hier je le reo^flVr^ V*1 ViaaaiA sur la route d'un autre village. Je lui parlai, et il J*^ t<*te toire, dont je fus touché à un point que tu compr^*^* .^û«fcVV>«que je te l'aurai répétée. Hais à quoi bon Y Pou^^f ^ ^

pour moi seul ce qui m'afflige et me rend malheureux? pourquoi l'affliger aussi? pourquoi te donner toujours l'occasion de me plaindre ou de me gronder? Qui sait? cela tient peut-être aussi à ma destinée.

Le jeune homme ne répondit d'abord à mes questions qu'avec une sombre tristesse, dans laquelle je crus même démêler une certaine honte; mais bientôt, plus expansif, comme si tout à coup il nous eût reconnus tous les deux, il m'avoua sa faute et son malheur. Que ne puis-je, mon ami, te rapporter chacune de ses paroles! Il avoua, il raconta même avec une sorte de plaisir, et comme en jouissant de ses souvenirs, que sa passion pour la fermière avait augmenté de jour en jour ; qu'à la fin il ne savait plus ce qu'il faisait; qu'il ne savait plus, selon son expression, où donner de la tête. 11 ne pouvait plus ni manger, ni boire, ni dormir; il étouffait; il faisait ce qu'il ne fallait pas faire ; ce qu'on lui ordonnait, il l'oubliait : il semblait possédé par quelque démon. Un jour enfin qu'elle était montée dans un grenier, il l'avait suivie, ou plutôt il y avait été attiré après elle. Comme elle ne se rendait pas à ses prières, il voulut s'emparer d'elle de force. Il ne conçoit pas comment il en est venu là ; il prend Dieu à témoin que ses vues ont toujours été honorables, et qu'il n'a jamais souhaité rien plus ardemment que de l'épouser et de passer sa vie avec elle. Après avoir longtemps parlé, il hésita, et s'arrêta comme quelqu'un à qui il reste encore quelque chose à dire, et qui n'ose le faire. Enfin il m'avoua avec timidité les petites familiarités qu elle lui permettait quelquefois, les légères faveurs qu'elle lui accordait; et, en disant cela, il s'interrompait, et répétait avec les plus vives protestations que ce n'était pas pour la décrier, qu'il l'aimait et l'estimait comme auparavant; que pareille chose ne serait jamais venue à sa bouche, et qu'il ne m'en parlait que pour me convaincre qu'il n'avait pas été tout à fait un furieux et un insensé. Et ici, mon cher, je recommence mon ancienne chanson, mon éternel refrain. Si je |>ouvais te représenter ce jeune homme tel qu'il me parut, tel que je l'ai encore devant les yeux ! Si je pouvais tout te dire exactement, pour te faire sentir combien je m'intéresse à son sort, combien je dois m'y intéresser ! Hais cela suffît. Gomme tu connais aussi mon sort, comme tu me connais aussi, tu ne dois que trop bien savoir ce qui m'attire vers tous les malheureux, et surtout vers celui-ci.

En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié de te raconter la fin de l'histoire : elle est facile à deviner. La fermière se défendit ; son frère survint. Depuis longtemps il haïssait le jeune homme, et l'aurait voulu hors de la maison, parce qu'il craignait qu'un nouveau mariage ne privât ses enfants d'un héritage assez considérable, sa sœur n'ayant pas d'enfants. Ce frère le chassa sur-le-champ, et fit tant de bruit de

l'affaire, que la fermière, quand même elle l'eût voulu, n'eût point osé le reprendre. Actuellement elle a un autre domestique. On dit qu'elle s'est brouillée avec son frère, aussi au sujet de celui-ci ; on régale comme certain qu'elle épousera ce nouveau-venu. L'autre m'a dit qu'il était fermement résolu à ne pas y survivre, et que cela ne se ferait pas de son vivant.

Ce que je te raconte n'est ni exagéré ni embelli. Je puis dire qu'au contraire je te l'ai conté faiblement, bien faiblement, et que je l'ai gâté avec notre langage de prudes.

Cet amour, cette fidélité, cette passion, n'est donc pas une fiction de poète t elle vit, elle existe dans sa plus grande pureté chez ces hommes que nous appelons grossiers, et qui nous paraissent si bruts, à nous civilisés et réduits à rien à force de poli. Lis cette histoire avec* dévotion, je t'en prie. Je suis calme aujourd'hui en te l'écrivant. Tu vois, je ne fais pas jaillir l'encre, et je ne couvre pas mon papier de taches comme de coutume. Lis, mon ami, et pense bien que cela est aussi l'histoire de ton ami ! Oui, voilà ce qui m'est arrivé, voilà ce qui m'attend; et je ne suis pas à moitié si courageux, pas à moitié si résolu que ce pauvre malheureux, avec lequel je n'ose presque pas me com-

Elle avait écrit un petit billet à son mari, qui est à la campagne, où le retiennent quelques affaires. U commençait ainsi : a Mon ami, mon » tendre ami, reviens le plus tôt que tu pourras j je t'attends avec im- » patience. » Une personne qui survint lui apprit que, par certaines circonstances, le retour d'Albert serait un peu retardé. Le billet resta là, et me tomba le soir entre les mains. Je le lis, et je souris : elle me demande pourquoi. tQue l'imagination, m'écriai-je, est un présent divin! J'ai pu me figurer un moment que ce billet ï^'éVaW «Atea»*. » Elle ne répondit rien, parut mécontente, et je me W

parer.

5 septemhro.

5î8 WERTHER.

J'ai eu bien de la peine à me résoudre à quitter le simple frac bleu que je portais lorsque je dansai pour la première fois avec Charlotte ; mais à la fin il était devenu trop usé. Je m'en suis fait faire un autre tout pareil au premier, collet et parements, avec un gilet et des culottes de même étoffe et de même couleur que ceux que j'avais ce jour-là.

Gela ne me dédommagera pas tout-à-fait. Je ne sais... je crois pourtant qu'avec le temps celui-ci me deviendra aussi plus cher.

11 septembre.

Elle avait été absente quelques jours pour aller chercher Albert à la campagne. Aujourd'hui j'entre dans sa chambre; elle vient au-devant de moi, et je baisai sa main avec mille joies.

Un serin vole du miroir, et se perche sur son épaule, t Un nouvel ami, » dit-elle, et elle le prit sur sa main. « 11 est destiné à mes enfants. 11 est si joli ! regardez-le. Quand je lui donne du pain, il bat des ailes et becqueté si gentiment I II me baise aussi : voyez, i

Lorsqu'elle présenta sa bouche au petit animal, il becqueta dans ses douces lèvres, et il les pressait comme s'il avait pu sentir la félicité dont il jouissait.

« Il faut aussi qu'il vous baise, » dit-elle, et elle approcha l'oiseau de ma bouche. Son petit bec passa des lèvres de Charlotte aux miennes, et ses picotements furent comme un souffle précurseur, un avant-goût de jouissance amoureuse.

« Son baiser, dis-je, n'est point tout-à-fait désintéressé. II cherche de ln nourriture, et s'en va non satisfait d'une vide caresse. »

u 11 mange aussi dans ma bouche, » dit-elle; et elle lui présenta un j»eu de mie de pain avec ses lèvres, où je voyais sourire toutes les joies innocentes, tous les plaisirs, loutes les ardeurs d'un amour mutuel.

Je détournai le visage. Elle ne devrait pas faire cela; elle ne devrait pas allumer mon imagination par ces images d'innocence et de félicité célestes; elle ne devrait pas éveiller mon cœur de ce sommeil où l'indifférence de la vie le berce quelquefois. Mais pourquoi ne le ferait-elle pas? Elle se fie tellement à moi; elle sait comment je l'aime.

On se donnerait au diable, Wilhelm, quand on pense qu'il faut qu'il y ait des hommes assez dépour?us d'âme et de sentiment pour ne pas goûter le peu qui vaille quelque chose sur la terre. Tu connais ces noyers sous lesquels je me suis assis avec Charlotte chez le bon pasteur de Saint-***, ces beaux noyers qui m'apportaient toujours je ne sais miel contentement d'âme. Comme ils rendaient la cour du presbytère agréable et hospitalière 1 que leurs rameaux étaient frais et magnifiques! et jusqu'au souvenir des honnêtes ministres qui les avaient plantés il y a tant d'années! Le maître d'école nous a dit bien souvent le nom de l'un d'eux, qu'il tenait de son grand-père. Ce doit avoir été un galant homme, et sa mémoire m'était toujours sacrée lorsque j étais sous ces arbres. Oui, le maître d'école avait hier les larmes aux yeux lorsque nous nous plaignions ensemble de ce qu'ils ont été abattus... Abattus... J'enrage, et je crois que je tuerais le chien qui a donné le premier coup de hache... Moi, qui serais homme à m'affliger sérieusement si, ayant deux arbres pareils dans ma cour, j'en voyais un mourir de vieillesse, faut-il que je voie cela ! Mon cher ami, il y a une chose qui console. Ce que c'est que le sentiment chez les hommes! tout le village murmure, et j'espère que la femme du pasteur verra à son 1* livr. to«. i. i* 35.

beurre, à ses œufs, et aux autres marques d'amitié, quelle blessure elle a faite aux habitants de l'endroit. Car c'est elle, la femme du nouveau pasteur (notre vieillard est aussi mort), une créature sèche, acariâtre et malingre, et qui a bien raison de ne prendre aucun intérêt au

velle réformation critico-raorale du christianisme, et à qui les rêveries de Lavater font hausser les épaules, dont la santé est tout-à-fait ruinée, et qui n'a en conséquence aucune joie sur la terre. Aussi il n'y avait qu'une pareille créature qui pût faire abattre mes noyers. Vois-tu, je n'en puis pas revenir! Imagine-toi un peu, les feuilles en tombant salissent sa cour, et la rendent humide; les arbres lui interceptent le jour; et quand les noix sont mûres, les enfants y jettent des pierres pour les abattre, et cela affecte ses nerfs, et la trouble dans ses profondes méditations, lorsqu'elle pèse et compare ensemble Kennikot, Semler et Michaélisï Lorsque je vis les gens du village, et surtout les anciens, si mécontents, je leur dis : « Pourquoi l'avez-vous souffert? • Ils me répondirent : o Quand le maire veut ici, que faire? » Mais une chose me fait plaisir : le maire et le ministre (car celui-ci pensait bien aussi à tirer quelque profit des lubies de sa femme, qui ne lui rendent pas sa soupe plus grasse) convinrent de partager entre eux; et ils allaient le faire, lorsque la chambre des domaines intervint, et leur dit : Doucement! Elle avait de vieilles prétentions sur la partie de la cour du presbytère où les arbres étaient, et elle les vendit au plus offrant. Ils sont à bas 1 Oh ! si j'étais prince! je ferais à la femme du pasteur, au maire et à la chambre des domaines... Prince 1... Àhl ouil si j'étais prince, que me feraient les arbres de mon pays?

10 octobre.

Quand je vois seulement ses yeux noirs, je suis content! Ce qui me chagrine, c'est qu'Albert ne paraît pasanssi heureux qu'il... l'espérait.. Si... Je ne fais pas souvent des réticences ; mais iei je ne puis m' exprimer autrement... et il me semble que c'est assez clair.

Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses chants sublimes me ravissent! Errer sur les bruyères tourmentées par l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des aïeux, à la pâle clarté de la lune; enteudre dans la montagne les gémissements de» génies des cavernes, à moitié étouffés dans le rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le héros noblement mort qui fut sou Uen-aimé;... et quand alors je rencontre le barde, blanchi par les années, qui sur les vastes bruyères cherche les traces de ses pères, et ne trouve que les pierres de leurs tombeaux, qui gémit et tourne ses yeux ver» l'étoile du soit se cachant dans la mer houleuse, et que le passé revit dans l aine do héros, comme lorsque cette étaila éclairait encore de son rayon propice les périls des braves et que la lune prêtait sa lumière à leur vaisseau revenant vic^ torieux; que je Us sur soniront sa profonde douleur, et que jeté vois, lui le dernier, lui testé seul snr la terre, chanceler vers la tombe, et comme il puise encore de douloureux plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères, et regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent couche, eta'écrè t « Le voyageur viendra; il viendra celui qui me connut dans ma beauté, et il dira : Où est le barde? qu'est devenu le ÙTs de Fingal? Son pied foule ma tombe, et c'est en vain qu'il me demande sur la terre... » alors, ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de quelque noble écuyer, à délivrer tout d'un, coup mon prince du tourment d une v» qui n'est qu'une mort lente, et à envoyai mon âme après ce demi-dieu mis en liberté.

Hélas ! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sevnA... je pense souvent : Si tu pouvais une fois, une seule fois, ^ pteW contre ce cœur, tout ce vide serait rempli.

Oui, mon cher, je me confirme de plus en plus dans l'idée que c'est peu de chose, bien peu de chose que l'existence d'une créature. Une amie de Charlotte est venue la voir ; je suis entré dans la chambre voisine; j'ai voulu prendre un livre, et, ne pouvant pas lire, je me suis mis à écrire. J'ai entendu qu'elles parlaient bas : elles se contaient l'une à l'autre des choses assez* indifférentes, des nouvelles de la ville ; comme celle-ci était mariée, celle-là malade, fort malade, o Elle a une toux sèche, disait l une, les joues creuses, et à chaque instant il lui prend des faiblesses : je ne donnerais pas un sou de sa vie. — Monsieur N.... n'est pas en meilleur état, disait Charlotte. — Il est enflé, » reprenait l'autre. Et mon imagination vive me plaçait tout d'abord au pied du lit de ces malheureux ; je voyais avec quelle répugnance Us tournaient le dos à la vie, comme ils... Wilhelm, mes petites femmes en parlaient comme on parle d'ordinaire de la mort d'un étranger.... Et quand je regarde autour de moi, que j'examine cette chambre, et que je vois les habits de Charlotte, les papiers d'Albert, et ces meubles avec lesquels je suis à présent si familiarisé, je me dis en moi-même : « Vois ce que tu es dans cette maison ! Tout pour tout Tes amis te considèrent, tu fais souvent leur joie, et il semble à ton cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si tu partais, si tu t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte causerait dans leur destinée? et combien de temps?... » Ah! l'homme est si passager, que là même où il a proprement la certitude de son existence, là où il peut laisser la seule vraie impression de sa présence dans la mémoire, dans 1 âme de ses amis, il doit s'effacer et disparaître; et cela si tôt!

27 octobre

le me déchirerais le sein, je me briserais le crâne, quand je vois combien peu nous cuvons les uns pour les autres. Hélas! l'amour, la joie, la chaleur, les délices que je ne porte pas au dedans de moi, un autre ne me les donnera pas ; et, le cœur tout plein de délices, je ne rendrai pas heureux cet autre, quand il est là froid et sans force devant moi.

Lesotr.

l'ai tant ! et son idée dévore tout ; j'ai tant! et sans elle tout pour moi se réduit à rien.

Si je n'ai pas été cent fois sur le point de lui sauter au cou l... Dieu sait ce qu'il en coûte de voir tant de charmes passer et repasser devant vous, sans qne vous osiez y porter la main ! Et cependant ^ penchant naturel de l'humanité nous porte à prendre. Les c^taii^0 ue \àc\\e.oA-\\s pas de saisir tout ce qu'ils aperçoivent I... Et moy^

3 novembre.

Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller ; et le matin j'ouvre les yeux, je retois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis ! je ne sens que trop que toute la faute est à moi seul.

La faute ! non. Jfe porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour ua monde entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun ravissement ; mes yeux sont secs ; et mes sens, que ne soulagent plus des larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse sillonne mon front de rides. Combien je souffre ! car j'ai perdu ce qui faisait toutes les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire sur le fond paisible de la prairie, tandTs que la douce rivière s'avance rers moi, en serpentant entre ses saules dépouillés de feuilles : toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée, comme une estampe coloriée ; et de tout ce spectacle je ne peux verser en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un sentiment bieuheureux. L'homme tout entier est là debout , la face devant Dieu , comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur «a tète un ciel d'airain et la terre mourir de soif autour de lui !

Mais, hélas! je leaens,Dieu n'aocortepotat te p*u«ye4*e soleil à nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente, posr» ijuoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais eto esprit avec patience, et que je recevais avec un cœur reconnaissant les délices qu'il versait sur moi?

8 notfcmbrc.

Elle m'a reproché mes «ces, mais d'un ton si aimable t mets excès de ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner à boire la bouteille. « Évitez cela, me disait-elle; penses à Charlotte! — Penser! avea-vous besoin de me r ordonner? Que je pense, que je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon Ame. JT étais assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement de voiture... » Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour m'eni pêcher de m'enfoneer trop avant dans cette matière. Je ne suis plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut.

15 novembre.

Je të remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la bonne intention qui perce dans ton conseil; mat» je te prie d'être tranquille. Laisse-moi supporter tonte la crise; malgré rabattement où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. le respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être Cela pour tous? Considère ce veste univers : tu vois des milliers d'hommes pour qui elle ne Va pas été J d'autres pour qui elle ne lé sera jamais, soit qu'elle leur ait été annoncée on non. Faut-il donc qn'etiè lè soft pour mjôYt ffta de Dtau ne diWI pa»1 lui-même : Cèoxque mon père t^» Jot^s setonl avtc moi ? Si donc fè rte mi al pas été donné, si lia * ^«ck xtoerttt pour lui, comme mon cœur mê le dit... De J^5^ ^* V*5 Acsnnw a cela une fausse interprétation,^ vnfr une r^\fj& ™"

nocents : c'est mon âme tout entière que j'expose devant toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire : car je hais de perdre mes paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que mot Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si cette coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et agréable? Et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le passé luit comme lin éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'ablmant sans ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que de s'écrier avec plainte : « Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avex-vous abandonné? » Pourrats-je rougir de cette expression? pourrais-je redouter le moment ou elle m'échappera, comme si elle n'avait pas échappé à celui qui replia les cieux comme une voile?

SI novembre.

Elle ne voit pas, elle ne sent j>as qu'elle prépare le poison qui nous fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel elle me regarde souvent ( souvent, noo, mais quelquefois)? cette complaisance avec laquelle elle reçoit une expression produite par un sentiment dont je ne suis pas le maître? celte compassion pour mes souffrances, qui se peint sur son front?

Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit : c Adieu, cher Werther! » Cher Werther ! C'est la première fois qu'elle t m'ait donné le nom de cher, et la joie que j'en ressentis a pénétré jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois; et le soir, lorsque je voulus me mettre au lit, en babillant avec moi-môme de toutes sortes de choses, Je me dis tout à coup : a Bonne nuit, cher Werther ! » et je ne pus ensuite m empêcher de rire de moi-même»

*i novtMiibre

Je ne puis pas prier Dieu en «lisant : « Conserve-la-moi ! • et cependant elle me paraît souvent être à moi. Je ne puis pas lui demander : « Donne-la-moi! » car elle est à un autre... Je joue et plaisante avec mes |>eines. Si je me laissais aller, je ferais toute une litanie d'antithèses.

94 novembre.

Elle sent ce que je souffre. Aujourd'hui son regard m'a pénétré jusqu'au fond du cœur. Je l'ai trouvée seule. Je ne disais rien, et elle me regardait fixement. Je ne voyais plus cette beauté séduisante, ces éclairs d'esprit qui entourent son front : un regard plus puissant agissait sur moi; un regard plein du plus tendre intérêt, de la plus douce pitié. Pourqnoî n'ai-je pas osé me jeter à ses pieds? pourquoi n'al-je pas osé m 'élancer à son cou, et lui répondre par mille baisers! Elle a eu recours à son clavecin, et s'est mise en même temps à chanter d'une voix si douce! Jamais ses lèvres ne m'ont paru si charmantes: c'était comme si elles s'ouvraient, languissantes, pour absorber en elles ces doox sons qui jaillissaient de l'instrument, et que seulement l'écho céleste de sa bouche résonnât. Ah! si je pouvais te dire cela comme je le sentais! Je n'ai pu y tenir plus long-temps. J'ai baissé la tête, et j'ai dit avec serment : « Jamais je ne me hasarderai à vous imprimer un baiser, ô lèvres sur lesquelles voltigent les esprits du ctell... » Et cependant... je veux... Ah! vois-tu, c'est comme un mur de sé\Ar*^°n ^ s'est élevé devant mon Ame... Cette félicité, cette |>\ireté <ta c\e\... détruite... et puis expier son crime..* Son crime l

538 WEKTHER.

26 novembre.

Quelquefois je me dis : « Ta destinée n'est qu'à toi : tu peux estimer tous les autres heureux; jamais mortel ne rat tourmenté comme toi. » Et puis je lis quelque ancien poète; et c'est comme si je lisais dans mon propre cœur. J'ai tant à souffrir ! Quoi! il y a donc eu déjà avant moi des hommes aussi malheureux !

30 novembre.

Non, jamais, jamais je ne pourrai revenir à moi. Partout où je vais, je rencontre quelque apparition qui me met hors de moi-même. Aujourd'hui, 6 destin ! ô humanité 1

Je vais sur les bords de l'eau à l'heure du dinar; je n'avais aucune envie de manger. Tout était désert; un vent d'ouest froid et humide souiflait de la montagne, et des nuages grisâtres couvraient Ja vallée. J'ai aperçu de loin un homme vêtu d'un mauvais habit vert, qui marchait courbé entre les rochers, et paraissait chercher des simples. Je me suis approché de loi, et le bruit que j'ai fait en arrivant l'ayant fait se relourner, j'ai vu une physionomie tout-àrfail intéressante, couverte d'une tristesse profonde, mais qui n'annonçait rien d'ailleurs qu'une âme honnête. Ses cheveux étaient relevés en deux boucles avec des épingles, et ceux de derrière formaient une tresse fort épaisse qui lui descendait sur le dos. Comme son habillement indiquait un homme du commun, j'ai cru qu'il ne prendrait pas mal que je fisse attention à ce qu'il faisait; et, en conséquence, je lui ai demandé ce qu'il cherchait a Je cherche des fleurs, a-t-il jépondu avec un profond soupir, et je n'en trouve point. — Aussi n'est-ce pas la saison, lui ai-je dit en riant

— H y a tant de fleurs! a-t-i! reparti eh descendant vers moi, 11 y a dans mon jardin des roses et freux espèces dè'chèvréfeuflle, dont Tune m'a été doônée par mon Jpere. Elles poussent ordinairement aussi vite quë la mauvaise herbe, et voilà déjà deux jours que l'en cherche sans en pouvoir trouver. Et même ici, dehors, il y a toujours des fleurs, des jannes, des Menés, des rouges; et Ta centaurée aussi est Une jolie pe*tite fleifr -r je n'en puis troover aucune. » J'ai remarqué eh lui un certain air hagard; et, prenant ùn détour, je lui éi demandé ce qu'il voulait faire de ces fleurs. Un sourire singulier et convulsif a contracté les traits de sa figure. « Si vous voulez ne point me trahir, a-t-il dit en appuyant nh doigt sur sa bouche, je vous dirai que f ai promis un bouquet à ma belle. — Cest fort bien. — Ah! elle a bien d'autres choses! Elle est riche! — Et pourtant eHe fait grand cas de votre bouquet? — Oh ! elle a des joyaux et une couronne ! — Gomment rappelez-vous donct — Si les États-Généraux voulaient me payer, je serais un autre homme! Oui, il fut un temps où j'étafo si content! Aujourd'hui c'en est fait pour moi, je suis... d Un regard humide quH a lancé vers le ciel a

tout exprimé. « Vous étiez donc heureux? Ah! je voudrais bien -4 l'être encore dé même? J'étais content, gai et gaillard comme le pois- * son dans Veau. — Henri î à crié une vieille femme Qui venait sur le j chemin, Henri! où es-tu fourré? Nous f avons cherché partout. Viens dîner. — Est-ce là votre fils? lui ai-je demandé en m'approchant d'elle.

— Oui, c'est mon pauvre fils! a-t-elle répondu. Dieu m'a donné une croix lourde. Combien y a-t-il qu'A est dans cet état? Il n'y a que six mois qu'it est ainsi tranquille. Je rends grâce à Dieu que cela n'ait pas été plus loin. Auparavant 11 a £té dans Une frénésie qui à duré une année entière; et pour lors il était à la chaîne dans l'hôpital des fous. A présent tl ne fait rien à personne; seulement il est tortjotirs occupé de rois et d'empereurs. C'était Un homme doax et tranquille, qui m'aidait à vivre, et qui avait une fort belle écriture. Tant d*urt èonp \\ devint rèveuV, tombîi malade d'une fièvre châudé, de là dans le délire, et maintenant il est dans f état où vous le voyez. SU fallait vons raconter, monsieur... * J'înterrompis ce flnx de paroles èn lui demandant quel était ce temps dent il faisait si grand récit, et où il se trouvait si heureux et si content. « Le pauvre msensé, tri'a-Vellè dit avec un sourire de pitié, vefet parler du temps où il était hors de loi : 11 ne cesse d'en taire l'éloge. 4? est le temps qu'il a passé à l'hôpital, et bû travail a»cane connaissance de ttri-même. v Cela a fait sut roca YeHe\d^n touto de tonnerre. Je lui ai mis une pièce d'argent dar^x* ttfrik^*™ %,iAa éloigné d'elle à grands pas. *^

« Où tu étais heureux I me suis-je écrié en i>. v^àv^ww«ttV vers la ville, où ta étais cooteaUûiawe un t^^Hv ^

ne soient heureux qu'avant d'arriver à l'âge de la raison, ou âpre* qu'ils l'ont perdue! Pauvre misérable! Et pourtant je porte envie à ta folie, à ce désastre de tes sens, dans lequel tu te consumes. Tu sors plein d'espérance, pour cueillir des fleurs à ta reine... au milieu de l'hiver... et tu t'affliges de n'en point trouver, et tu ne conçois pas pourquoi tu n'en trouves point. Et moi... et moi, je sors sans espérance, sans aucun but, et je rentre au logis comme j'en suis sorti... Tu te figuresquel homme tu serais si les Etats-Généraux voulaient te payer; heureuse créature, qui peux attribuer la privation de ton boni veux à un obstacle terrestre! Tu ne sens pas, tu ne sens pas que c'est dans le trouble de ton cœur, dans ton cerveau détraqué, que gtt ta misère, dont tous les rois de la terre ne sauraient te délivrer! »

Puisse-t-il mourir dans le désespoir, celui qui se rit du malade qui. pour aller chercher des eaux minérales éloignées, fait un long voyng» qui augmentera sa maladie et rendra la fin de sa vie plus douloureuse ! celui qui insulte à ce cœur oppressé qui, pour se délivrer de ses remords, pour calmer son trouble et ses souffrances, fait un pèlerinage au saint sépulcre : chaque pas qu'il fait sur la terre durcie, par des routes non frayées, et qui déchire ses pieds, est une goutte de baume sur sa plaie; et à chaque jour de marche il se couche le cœur soulage d une partie du fardeau qui l'accable... Et vous osez appeler cela rêveries, vous autres bavards, mollement assis sur des coussins ! Rêveries!... 0 Dieu! tu vois mes larmes.. Fallait-il, après avoir formé l'homme si pauvre, lui donner des frères qui le pillent encore dans sa pauvreté, et lui dérobent ce peu de confiance qu'il a en toi; car la confiance en une racine salutaire, dans les pleurs de la vigne, qu'est-ce, sinon la confiance en toi, qui as mis dans tout ce qui nous environne la guérison et le soulagement dont nous avons besoin à toute heure? 0 père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi, appelle-moi vers toi! ne te tais pas plus longtemps; ton silence n'arrêtera pas mon âme altérée.... Et un homme, un père pourrait-il s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou, en s écriant : « Me voici revenu, mon père; ne vous tâchez point si j'interromps un voyage que je devais supporter plus long pour vous obéir. Le monde est le même partout; partout peine et travail, récompense et plaisir : mais que me fait tout cela? Je ne suis bien qu'où vous êtes; je veux souffrir et jouir en votre présence.... » Et toi, père céleste et miséricordieux, pourraistu repousser ton fils?

1" décembre.

Wilhelm ! cet homme dont je t'ai parlé, cet heureux infortuné, était commis chez le père de Charlotte, et une malheureuse passion qu'il couçoi pour elle, qu'il nourrit en secret, qu'il lui découvrit enfin, et (jui le fit renvoyer de S3 place, l'a rendu fou. Sens, si tu peux, sens, par ces mots pleins de sécheresse, combien cette histoire m'a bouleversé, lorsque Albert me l'a contée aussi froidement que tu la liras peut-être !

Je te supplie.... Vois-tu, c'est fait de moi.... Je ne saurais supporter tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle.... J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec tonte l'expression ! tout, tout!... que dirai-je?Sa petite sœur habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage; Mes pleurs ont coulé.... Et tout-àcoup elle a passé à cet air ancien, dont la douceur a quelque chose de céleste ; et aussitôt j'ai senti entrer Bans mon âme un sentiment de consolation, et revivre le souvenir de tout le passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et puis.... J'allais et venais par la chambre ; mon cœur suffoquait. « Au nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au-nom de Dieu, finissez! » Elle a cessé, et m'a regardé attentivement. « Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui m'a percé 1 ame, Werther, vous êtes bien malade ; vos mets favoris vous répugnent. Allez I de grâce, calmez-vous. » Je me suis arraché d'auprès d'elle, et .. Dieu ! tu vois mes souffrances, tu y meAtttë

WEBTHER.

Comme cette image me poursuit! que je Teille ou que je rêve, elle remplit seule mon âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières» ki daas mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je troiJTe ses yeux noirs. Non, je ne saurais texprimer cela. Si je m endors toulà-fait, ses yeux sont encore la; ils sont là comme un abîme; ils reposent devant moi; ils remplissent mon front.

Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne loi manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le plus nécessaires? El lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa petitesse, quau d il espérait se perdre dans l'inûni ?

> ^ °wwtJ'"

Page 1