‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 42 sur 132 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment la France, après la Révolution de Jotilet, s'est troutée prise ao dépourvu par sa rieioii*.

Donc, quelque champ que l'on veuille embrasser, que l'on se mette à aujourd'hui, à demain, ou à dix ans, on arrive toujours et invinciblement à cette question :

«r Pourquoi une représentation nationale , et dans quel but la représentation nationale actuelle doit-elle être modifiée et perfectionnée? Quelle est la mission de ce législateur que toutes les crises de la société, tous les efforts des partis, toutes les controverses du jour tendent uniquement à évoquer? Le gouvernement représentatif n'est en lui-même qu'un instrument ; à quoi doit être employé cet instrument? En un mot dans quel but fera-t-on des lois? quelle sera la tendance de ces lois? »

Et cette question conduit bien vite à celle-ci : « Où marche la société? vers quel but se dirige-t-elle? quelle est la source de tant de douleurs qui la déchirent, et après quel remède aspire-t-elle? dans quel but providentiel ont eu lieu depuis cinquante ans tant de bouleversements et de révolutions? »

Sous la Restauration, et pendant quinze ans de polémique, la réponse à cette question : « Dans quel but fera-t-on des lois? p était formulée en ces termes pour presque tout le monde :

m On fera des lois, disait-on, pour se défendre contro le pouvoir; on se munira, on se fortifiera contre lui ; on protégera contre ses atteintes la liberté de chaque citoyen. »

On conçoit que tel fût alors l'unique horizon de la politique. La France avait à se défendre contre la Restauration.

La Restauration, c'était l'ancien régime, c'était le système féodal et catholique qui venait essayer de reprendre la domination intellectuelle

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et matérielle sur un peuple qui s'en était affranchi vingt-cinq ans auparavant.

La France se trouva donc comme une ville assiégée, qui tourne toute son activité à la résistance.

En présence du droit de naissance, du principe féodal, représenté par la légitimité royale, l'aristocratie de la Chambre des pairs, et le privilège des places et des honneurs donnés largement à la noblesse vieille ou nouvelle, fausse ou vraie, il fallait bien revendiquer l'égalité, et par conséquent se poster de manière à faire hardiment la guerre au droit de naissance.

En présence d'une religion décrépite et envahissante (autre élément de l'ancienne organisation de la société du Moyen-Age renversée en 80), il fallait bien décréter, pour s'y soustraire, la religion de chaque individu , et par conséquent encore se faire des positions, des retranchements, des forteresses, pour critiquer la vieille religion et protéger le détachement de toute religion dans chaque citoyen.

De là le prix extrême que l'on attacha alors aux institutions de pure liberté et à tant de lois vivement sollicitées, qui depuis Juillet ne sont même plus demandées, et sont presque sorties du souvenir. Encore une fois, c'étaient autant de forteresses pour repousser et rendre vaines les attaques de l'ennemi.

Certes, nous ne voulons pas dire que les lois et les institutions comprises sous le nom général de libertés n'aient qu'une valeur relative. Mais il est évident que sous la Restauration on dut leur attacher une valeur absolue qu'elles n'ont pas, les croire douées par elles-mêmes d'une efficacité qui n'est pas en elles, comme on ne l'a que trop senti depuis la révolution de Juillet.

Organiser une complète défense contre les envahissements du passé, et par conséquent pousser Jusqu'à ses plus extrêmes limites le système de l'individualisme, afin de se soustraire au régime théologique et féodal, n'ayant pas d'autre système organique à lui opposer, telle devait être alors la formule générale de l'opposition; c'était un programme clair, précis, déterminé, inspiré par tous les sentiments de l'époque, et qui devait rallier des masses immenses, et former contre le pouvoir une coalition compacte malgré ses nuances, depuis l'abstrait doctrinaire jusqu'au républicain, parce que ce programme répondait parfaitement à la situation, et même, on peut le dire, parce que toute tendance allant au-delà , toute tendance organique et religieuse, aurait donné gain de cause sur un point important au système thcologique et féodal , lui aurait fourni des armes redoutables , et aurait ralenti dans les masses l'ardeur de la défense.

Voilà donc ce qui fut fait, et cette lutte eut son mérite et son importance. Hais elle absorba tellement tous les esprits, que rien ne fut pré-

paré pour le cas échéant d'une révolution qui emporterait, comme un orage, cette Restauration contre laquelle on s'était fortifié, et contre laquelle on songeait à se fortifier de jour en jour davantage. La science politique s'était tellement habituée, pendant quinze ans, à regarder ce combat journalier comme éternel, qu'elle avait délaissé toute autre prévision, et abandonné, comme des rêves inutiles, les hardis travaux de la fin du Dix-Huitième Siècle, les bases posées par l'école de Turgot et de Condorcet, ces légataires du Dix-Huitième Siècle, et les traces politiques de tous ces grands et chaleureux esprits de la Constituante et de la Convention qui , placés au point de solution du passé, avaient bien mieux senti la nécessité d'un nouvel ordre social, et y avaient médité, au milieu des plus graves conjonctures, les yeux sur leur poison préparé d'avance ou sur leur échafaud.

Aussi qu'arriva-t-il après Juillet? Ce que nous avons vu, ce que nous voyons. Tout le prestige qui entourait l'opposition , toute la virtualité qu'on supposait à ses idées et à ses principes, s'éclipsèrent en un clin d'œil avec la Restauration elle-même. Ainsi deux lutteurs qui se font équilibre, et qui mettent toutes leurs forces à se terrasser; si l'un tombe, l'autre tombe avec lui. La France s'est trouvée prise au dépourvu par sa victoire, et dans un dénuement complet d'idées politiques, dès qu'on a pu juger de l'efficacité des principes libéraux entendus comme on les entendait sons la Restauration , dès qu'on a pu apprécier la valeur du système de l'individualisme pur pour guérir les affreuses douleurs que la société, débarrassée de ses rois légitimes, des jésuites, et de tont ce passé qui l'obsédait, a cependant ressenties, et qui l'ont fait s'agiter dans de douloureuses convulsions.

De là, la langueur, le marasme, le décousu de l'opposition parlementaire depuis deux ans (4).

La ville n'est plus assiégée, et vous continuez les mêmes manœuvres ; vous voulez vous fortifier, vous barricader. Contre quoi? contre l'œuvre de vos propres mains? contre ce qui n'est pas un principe.

Vous défendre contre le droit de naissance entendu comme sous la Restauration, quand le droit de naissance est authentiquement violé par l'homme que vous avez assis sur le trône, et quand la direction des affaires a passé des nobles aux bourgeois?

Regarder comme un but la conquête de la liberté de conscience, quand le nom de religion a été solennellement rayé de la constitution, et que tout l'appui donné aux fauteurs et aux agents du Catholicisme a cessé?

Évidemment toute cette antithèse contre l'ancien régime n'est plus

(t) Je puis dire aujourd'hui depuis dix ans. (Novembre 1841.) — Je puis dire aujourd'hui depuis quinze ans. ( \WI. )

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possible , depuis qu'un des termes a été subitement éliminé par lus événements de Juillet. Pour nous remettre dans cette ornière, il faudrait que la monarchie de Juillet fût dans les mêmes circonstances et appuyée de la même manière à l'intérieur et à l'étranger que la Restauration de 4815. Or cela est impossible, quoi qu'on fasse (1).

Quoi qu'on fasse et qu'on espère, on ne fera pas que quinze ans de durée, terminés par les événements de Juillet, n'aient pas changé radicalement la situation politique. De nouveau l'Europe se coaliserait, triompherait et restaurerait les Bourbons, que ce ne serait pas encore la restauration de la Restauration. Le tombeau ne rendrait pas les générations qu'il a dévorées. Le temps ne se remonte pas ; la vie coule pour les sociétés comme pour les individus.

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