‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 44 sur 132 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Erreur» de l'Économie Politique Anglais*.

Il s'était élevé sous la Restauration une sorte de science vide et suh. tile, qui avait osé prendre le nom de la plus belle des sciences, et qui sans cœur, sans yeux, et sans oreilles, se prétendait pourtant la rectricede la société : on l'appelait X Économie Politique. Infidèle a l'école Française de la fin du Dix-Huitième Siècle qui lui avait donné naissance, élaborée sous sa forme nouvelle par l'Angleterre, ce pays d'aristocratie et de mercantilisme, elle parvint bientôt en France à un degré de vogue et d'insolence que l'on a déjà peine à comprendre aujourd'hui. Son principe universel, son unique axiome était la liberté et la concurrence. Chacun pour soi, et en définitive tout pour les riches, rien pour les pauvres, la voilà résumée; libérale en apparence, meurtrière en réalité. Ainsi du beau nom de liberté elle avait fait le mot d'ordre de l'oppression matérielle des classes inférieures, des savants, et des artistes. Cette prétendue science était la négation même de toute science sociale; elle n'était autre chose que la constatation des phénomènes bien ou mal entrevus qui résultaient fatalement d'une agglomération d'hommes fondée sur un principe directement contraire à l'idée de société, si on peut appeler un principe l'isolement, la lutte, l'individualisme. Elle se divisait en deux branches : sous le nom do finances, c'était un certain art de grouper des chiffres, qui se réduisait en dernière analyse à découvrir les moyens les plus adroits de tondre le troupeau sans le trop faire crier; voilà le service qu'elle s'efforçait de rendre aux gouvernants du jour, quels qu'ils fussent : et par rapport au peuple, toute sa valeur était précisément de n'en avoir aucune; son rôle consistait à ne rien faire, à laisser faire. Égoïsme de chacun, guerre entre tous, privilège des riches, misère éternelle des pauvres; voilà ce qu'elle proclamait comme l'état normal de la société. La concurrence, qu'elle célébrait comme la loi même de la justice, n'était, en effet, qu'une table de jeu où se trouvaient d'un côte certains oisifs privilégiés, de l'autre l'immense peuple des travailleurs, et où tous les dés étaient pipés au profit des premiers. En vain la science prodiguait ses enseignements à l'industrie, en vain les forces humaines s'accroissaient par les découvertes dans une étonnante proportion , en vain le génie inventait machine sur machine : les inventeurs d'idées, de même que les producteurs de force matérielle, se trouvaient toujours au

même niveau aride et desséché; l'océan de richesse coulait du peuple des travailleurs, mais ne remontait jamais jusqu'à lui. Aveugle science que rien ne pouvait éclairer! La population ouvrière, écrasée par la concurrence des machines, voyait dans ces machines ses plus acharnés ennemis : mais l'économie politique se rejelail sur l'ignorance du peuple, et, comme le bourreau de don Carlos, elle disait au peuple que c'était pour son bien qu'on l'égorgeait. Un jour pourtant elle eut l'idée que les perturbations dans l'industrie, les effets de la concurrence, pouvaient être quelquefois funestes, et que le peuple des salariés était continuellement exposé à produire des enfants en trop grand nombre : elle y pensa longtemps, et ne trouva pas d'autre remède que de conseiller la continence au peuple. Encore si elle avait eu , comme le Christianisme, un autre monde à lui prêcher pour compensation a ses douleurs et à ses privations; mais, par son principe même d'absolue liberté el de non intervention de la société en aucune chose, elle laissait s'abîmer inévitablement les derniers vestiges des croyances chrétiennes, et ôtait toute espérance de voir jamais d'autres croyances les remplacer. Elle ensevelissait la charité du Christianisme, et érigeait en loi à la place le plus décharné des égoïsmes. Restait donc aux misérables, pour toute consolation, son infernale loi du sort; au lieu d'un autre monde, elle leur prêchait la nécessité. Enfin le prestige est passé, grâce à Dieu ; cette économie politique, que Byron , par un pressentiment de poète, poursuivait, il y a quinze ans déjà, de ses railleries amères (1), quand elle régnait sans contestation, n'ose plus lever la tête. Pour arriver en effet à une si révoltante inégalité et s'y tenir, l'Humanité n'aurait jamais dû quitter son berceau; pour arriver à une si atroce loi du hasard , ce n'était pas la peiue de renverser l'ancien régime; le Dix-Huitième Siècle et la Révolution n'ont pas eu de sens, s'ils ne devaient aboutir qu'à une si absurde confusion (2).

(1) Don Juan, cl ailleurs. — Voyez le morceau Intitulé : De l'Économie Politique Anglaise, dans l'Appendice a la suite de ces Discours. (1*50.)

(S) Cette économie politique a cependant eu son utilité, sa raison d'être. Pour s'affranchir do l'association ihéologique-féodale, et ensuite pour se préserver dit la restauration de l'ancien régime, il fallait bien proclamer l'individualisme el la lionconcurrence; il fallait bien réduire le gouvernement a la fonction de gendarme: il fallait bien, comme l'a fait M. de Tracy, écrire que les gouvernements étaient de* ulcères, qu'il était bon do circonscrire le plus possible, ne pouvant les extirper. Aujourd'hui encore, les gouvernants ne présentant aucune garantie de lumières el de moralité; la société, représentée par ses mandataires, ne pourrait qu'avec des précaution infinies leur conHer la direction matérielle ou morale de ses intérêts. Conséquemmeni, en pratique, la limitation de l'action gouvernementale et l'abandon des forces sociales h l'intérêt privé, à l'égoïsme des particuliers, à la concurrence et an hasard, sont encore une nécessité- Mais c'est toujours un grand progrès que d'avoir détruit celte économie politique comme théorie, l a conséquence est qu'il faol résoudre le problème du gouvernement, chercher el trouver les moyens de pouvoir loi confier avec sécurité la direction el l'administration des forces sociales dans l'intérêt de tous-

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