‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 45 sur 132 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mais, je le répète, cette économie politique est déjà morte aujourd'hui, et n'a plus de défenseurs. Députe Juillet, la critique de la société, telle qu'elle l'entendait et telle qu'elle aurait voulu la maintenir et la constituer, a été amplement faite; et il est résulté de cette critique une foule de vérités qui sont dès à présent au-dessus de toute contestation.

Il a été démontré que ne pas reconnaître à la politique un autre but que l'individualisme, c'était livrer les classes inférieures à la plus brutale exploitation.

L'histoire a été déroulée : toutes les phases principales de l'exploitation de l'homme par l'homme ont été marquées; et, de siècle en siècle, le progrès continuel de l'émancipation de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre s'est révélé. La loi du progrès est devenue la foi religieuse de toutes les âmes élevées.

La comparaison du prolétariat avec l'esclavage antique et le servage, comparaison qui n'avait pas échappé à plusieurs des écrivains du dernier siècle (I), a été mise dans tout son jour. En vain des sophistes ont prétendu que l'égalité régnait aujourd'hui, puisqu'il était loisible à tout homme de s'élever de la plus basse condition à la fortune et au rang. On a démontré aux sophistes que pour un prolétaire qui, par exception, s'émancipe et passedans la classe bourgeoise, il en naît un autre et peut-être deux qui prennent sa place dans ce fond épais et croupissant de la société. A ce compte, d'ailleurs, il faudrait nier aussi l'esclavage; car de tout temps, partout où l'esclavage a existé, il y a eu des affranchissements (2).

De la philosophie de l'histoire ainsi faite depuis deux ans, il est résulté cette conviction, qui chaque jour gagnera davantage, que l'abolition de la noblesse n'est qu'un prélude et un acheminement a l'aboli uon du privilège de la bourgeoisie, à l'élévation du prolétariat, et que la tête du tiers-état, aujourd'hui heureusement émancipée, n'aurait ni droit ni bonne grâce à se constituer à la place de la noblesse, qu'elle n'a renversée qu'avec le secours des masses populaires.

Tout cela, enfin, a conduit à traiter sous toutes ses faces et dans son essence même la question de la propriété; et on l'a ramenée aisément à ce principe : « Le travail seul produit. Si donc il y a dans la société

(1) En dehors de l'école de Turgot, c'est justice de citer Lioguet, esprit mats dont les paradoxes ne sont pas tous aujourd'hui des paradoxes, dont 1» vue était perçaute en histoire, et qui a dit beaucoup de vérités trop fortes pour son temps. Le parallèle du prolétariat et de l'esclavage était sa matière favorite, et il donnait la supériorité à l'esclavage.

(1) Est-ce avec son salaire de six sous par jour que le prolétaire qui fait partie des vingt millions de Français réduits à cette pitance, terme moyen, pourra ciper?

un homme qui reçoive sans travailler, ou qui reçojve plus que son travail n'a droit de lui rapporter, cet homme exploite d'autres hommes. En vain vous vous rejetterez sur ce que vous possédez la terre : la terre, abandonnée à elle-même, ne produit pas. La terre est véritablement si peu propre par elle-même, et sans le travail de l'homme, à remplir les désirs infinis de notre nature perfectible, que c'est une pure illusion que de regarder la propriété de la terre comme l'essence même de la propriété. La propriété du sol n'a jamais été que l'occasion , la cause déterminante de la véritable propriété , celle que l'homme s'est arrogée sur l'homme. Donc ceux qui possèdent la terre, ou en général les instruments de travail, et qui vivent sans travailler, exploitent le travail des autres. D'un autre côté, il est bien sûr que ceux qui ne possèdent pas la terre et en général les instruments de travail, ne pourraient pas vivre s'ils ne les empruntaient pas à ceux qui les possèdent : donc ceux qui possèdent les instruments de travail tiennent ceux qui ne les possèdent pas dans un état de dépendance et d'exploitation qui est la suite et la transformation de l'ancien esclavage. Or sur quelle loi du cœur humain, sur quelle révélation de conscience peut-il être fondé que des hommes tiennent d'autres hommes dans leur dépendance absolue? Dans sa manifestation, la propriété, loin d'être un droit, est donc directement contraire au droit, et elle ne peut s'accommoder avec lui qu'en vertu d'une convention variable suivant les différentes phases de développement de l'Humanité. La propriété est un fait historique, muable de sa nature; ce n'est pas un droit. Le droit, c'est la personnalité humaine, c'est la respectabilité de l'être humain, que la propriété, par cela même qu'elle ne s'exerce jamais sur des choses, mais sur des hommes, entame et blesse nécessairement, si elle n'est pas consentie par la volonté sociale, qui par conséquent a le droit d'en régler et d'en changer le mode. Et c'est ce que les hommes ont de tout temps senti; voilà pourquoi, indépendamment des grandes tra reformations que la propriété a subies depuis l'esclavage antique jusqu'au prolétariat, tous les codes se sont toujours attribué de modifier et de supprimer dans certaines circonstances ce prétendu droit absolu. »

Et les défenseurs du droit absolu de propriété s'étant récriés, on leur a cité des autorités, on leur a apporté Pascal {i) et Bossuet (2),

(1) « Vous tenez vos richesses de vos ancêtres, disait Pascal à un fils de duc; mais » u'est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises, et qu'ils vous les ont » conservées? Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelques lois naturelles que » ces biens ont passé de vos ancêtres a vous? Cela n'est pas véritable. Cet ordre n'est » fondé que sur la volonté des législateurs, qui oui pu avoir de bonnes raisons pour » l'établir, mais dont aucune certainement n'est prise d'un droit que vous avez sur ces » choses. » ( Etsais de Nicole, tom. II. )

(S) Je n'ai pas sous la main le passage de Bossuet auquel je fais allusion, etfje re-

Montesquieu (1) ej Nccker (2), la Con«tituante (3) et la Convention (4), qui tous ne donnent pas d autre fondement au droit de propriété que la volonté sociale, éternellement changeante, variable et progressive suivant les révélations successives que le développement de l'Humanité apporte dans le cours des siècles. On aurait pu leur citer aussi Louis XIV (5) et Napoléon (6).

grotte de ne pouvoir le mellre ici en note ; car il est très beau et très solide. Au surplus, tous les penseurs ont été unanimes sur ce point, que la propriété est de droit civil, qu'elle est une création sociale. Malheureusement le mot de propriété eui|>orte une équivoque funeste. La propriété se réalisant matériellement, et ayant son objet Lors de nous en même temps que son principe est en nous, nous sommes conduits, |»ar une illusion naturelle, à confondre la propriété vice les choses matérielles objet du droit de propriété, et nous transportons ainsi aux choses mêmes la légitimité qui n'est que dans le droit à la propriété. C'est la une grande erreur. Ce qui est du droit naturel, ce qui est un droit de l'homme, un droit naturel et imprescriptible, c'est le droit de posséder. Tout homme a droit à la conservation de son existence et au libre développement d«* ses lacultés : donc tout homme, en ce sens, a droit à la sûreté et à la propriété, comme dit la Déclaration des Droits de 1793. Mais ce droit est commun à tous; il est général, universel, imprescriptible pour chacun. Du là une consécration de ce droit, qui est l'œuvre du la société. La propriété reçoit sa sanction de la société, et dépend d'elle. Personne n'a mieux vu et mieux exposé cela que J.-J. Rousseau; il appelle possession le droit naturel que l'homme a de posséder, et réserve le mot de propriété pour exprimer ce droit sous la consécration et l'investiture de la société : « Le passage de » l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, » en substituant djns su conduite ia justice à l'instinct, et donnant à ses actions la » moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que, la voix du devoir 0 succédant à l'impulsion physique, et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque lit » n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de con- » suller sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il su prive dans cet état de » plusieurs avantages qu'il lient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés » s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son ■ aine tout entière s'élève à tel point, que, si les abus de cette nouvelle condition ne » le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti , il devrait bénir sans » cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un nnimal stupide et » borné, fit un être intelligent et un homme. Réduirons toute cette balance à des » termes faciles a comparer. Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté » naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre; ce qu'il » gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se » tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle, qui n'a » pour bornes que les forces de l'individu, de la liberté civile, qui est limitée par la » liberté générale; et la posseision, qui n'est que l'effet de la force ou le droit du pre- » mier occupant, de la propriété, qui ne peut être fondée que sur un titre positif. » ( Contrat Social, liv. I, ch. 8. )

(I ) « Jostinien appelle barbare le droit de succéder des mâles au préjudice des filles. » Ces idées sont venues de ce qu'on a regardé le droit des enfants de succéder à leur » père comme une conséquence de la loi naturelle, ce qui n'est pas. Il est vrai que. » l'ordre poliUque ou civil demande souvent que les enfants succèdent au père; mars » il ne l'exige pas toujours. 1-a loi naturelle ordonne aux pères de nourrir leurs cn- » faits, mais elle ne les oblige pas de les faire héritiers » ( Esprit des Lois, liv. XXVI, eh. 6. )

Alors, en méditant de plus en plus sur la nature de la société et sur ses évolutions successives, sur la relation des services que les hommes

(2) a En arrêtant sa pensée sur la société et sur ses rapports, en est frappé d'une » idée générale qui mérite bien d'être approfondie : c'est que presque toutes les iustilu-

» lions civiles ont été faites pour les propriétaires. On est effrayé, en ouvrant le code - » des lois, de n'y découvrir partout que le témoignage de cette vérité. On dirait qu'un » («lit nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont (ait des lois d'union et de » garantie contre l-i multitude, comme ils auraient mis des abris dans les bois pour se » défendre des bêle* sauvages. Cependant, on ose le dire, après avoir établi les lois o de propriété, de justice, de liberté, on n'a presque rien fait encore pour la classe la » plus nombreuse des citoyens. — Que nous importent vos lois de propriété? pour- » raient-ils dire. Nous ne possédons rien. — Vos lois de Justice? Nous n'avons rien à » défendre. — Vos lois de liberté? Si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons.» (Mémoires de Sully, p. 170.)

(3) « Vous avez commencé par détruire la féodalité, vous la poursuivez aujourd'hui » dans ses effets. Vous allez comprendre dans vos réformes ces lois injustes que nos » coutumes ont introduites dans les successions. Ceux qui ont traité celte matière ont » pu se méprendre sur le fondement et le caractère d'un système aussi général. Ce » qui est universellement adopté peut être regardé aisément comme un principe pris » dans la nature. Des erreurs bien plus grossières ont échappé à la philosophie des » légistes. Il n'est aucune partie du sol, aucune production spontanée de la terre, qu'un » homme ait pu s'approprier à l'exclusion d'un autre homme. Ce n'est que sur son » propre individu, ce n'est que sur le travail de ses mains, sur la cabane qu'il a » construite, sur l'animal qu'il a abattu, sur le terrain qu'il a cultivé, ou plutôt sur la » culture même, sur le produit, que l'homme de la nature peut avoir uu vrai privi- » lège. Dès le moment qu'il a recueilli le fruit de son travail, le fonds sur lequel il a » déployé son industrie retourne au domaine et revenu commun à tous les hommes. » Voila ce que nous enseignent les premiers principes des choses. Nous pouvons doue » regarder le droit de propriété comme une création sociale. Je pense que le* droits m accordés à l'homme sur sa propriété ne peuvent s'étendre au-delà de son existence. » {Mirabeau, Discours sur l'égalité des partages dans les successions. )

(4) « La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la » portion de bien qui lui est garantie par la loi. Le droit de propriété est borné, » comme tous les autres, par l'obligation de respecter le droit d'autrui. Il ne peut préb judicier ni à la sûreté, ni a la liberté, ni à l'existence, ui a la propriété de nos sem- » blables. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est essentiellement illicite j» et immoral. » ( Art. Vit, VIII, IX et X du projet original de la Déclaration des Droits.) Voyez la Première Partie de ce Discours.

(5) Le plus grand négateur de la propriété comme on la comprend vulgairement, c'est assurément Lonis XIV. Écoutez-le : « Tout ce qui se trouve dans nos États, de » quelque nature que.ee soit, nous appartient : tes deniers qui sont dans uotre cas- » set le, ceux qui demeurent entre les mains de nos trésoriers, et ceux que nous lais- » sons dans le commerce de nos peuples. Vous devez donc être persuadé que les mis » sont seigneurs absolus, et ont naturellement la disposition pleine ut libre de tous les » biens qui sont possédés tant par les geos d'Église que par les séculiers. ■ {Mémoire* politiques. )

(6) a Le droit de propriété Unit avec la vie du propriétaire. Aucun membre de sa » famille ne peut réclamer ses biens a titre rigoureux de propriété. Sur des biens • vacants par la mort du propriétaire, on ne voit d'abord d'autre droit que celui du » l'État. » ( Discours prélin,inaire placé en tête du Code Civil. )

Napoléon, favorable à la propriété individualiste par le sentiment qu'il n'avait ricu

se rendent entre eux, sur la nature de la richesse, sa production et sa distribution, on a en de la société une vue lumineuse et nouvelle, et on

a jeté les bases de l'économie politique de l'avenir.

Le but de la société n'est pas que le savant invente, et que l'industriel seul récolte le fruit matériel de ses inventions.

Le but de la société n'est pas que l'artiste imagine, et que l'industriel seul récolte le fruit matériel de sa faculté d'imaginer.

Le but de la société n'est pas que l'industriel, qui travaille sur la vie extérieure dont nous n'avons pas conscience, modifie cette vie extérieure de manière à ce qu'elle puisse s'assimiler à notre propre vie; et que cependant le savant et l'artiste jouissent seuls de cette assimilation spirituelle, la seule vie véritable, la seule humaine.

Le but de la société n'est pas que les travailleurs, savants, artistes ou industriels, produisent tout pour le salaire le plus strictement nécessaire à leur existence, et que des oisifs, des maîtres, lèvent sur tous leurs travaux Une prime immense.

Le but de la politique est de faire jouir tous les membres de la société, chacun suivant ses besoins, sa capacité et ses œuvres, du résultat du travail commun, que ce travail soit une idée, une œuvre d'art, ou une production matérielle.

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