CHAPITRE
Le principe du Gonvernemenl de la Société par cllc-rocinc est vrai, ei le seul ml.
J'arrive enfin (1) au sujet qui occupe presque exclusivement l'attention de la Presse politique, et qui lui fait négliger et même repousser toute étude un peu profonde de la Science sociale. Je veux parler des questions de Pouvoir et de Gouvernement.
11 y a déjà bien longtemps, dix ans environ, que nous demandions compte aux publicistes de l'abaissement où est tombé le gouvernement de la société par elle-même, le Gouvernement Représentatif.
a D'où vient, leur disions-nous, que le principe de la Représentation Nationale, qui semble être le sceau de l'alliance des gouvernements et des peuples, et qui devrait, comme l'arche sainte, être religieusement gardé par la vénération universelle et protégé par elle contre toute profanation et t#ute impiété, d'où vient que ce principe, livré aux insolents blasphèmes des ennemis du progrès et de la liberté, est aujourd'hui abandonné aux outrages, et délaissé dans sa détresse par ses disciples lerf plus fidèles? D'où vient que cette Représentation Nationale elle-même, essence féconde merveilleusement distillée de la vio d'une grande nation, Convention puissante qui devrait tenir en elle toute la
(1) Celte Troisième Partie fat publiée en 1842 dans la Revue Indépendante. Il a été dit précédemment dans une noie que le fonds de ce Discours parut en 1832 dans la Revue Encyclopédique. Il faut entendre cela des deux premières Parties.
force, toute Ja sagesse, toute la volonté dont dispose le peuple, d'où vient que cette Représentation Nationale, placée au milieu des temps les plus fertiles en grands événements et les plus spacieux pour le déploiement des grandes choses, n'a su trouver en elle ni âme ni mouvement? Le principe serait-il faux et méprisable en effet, fait tout au plus pour une Restauration de quinze ans, et bon pour servir de transition passagère vers d'autres destinées? et faut-il donc alors, pour oser croire à la religion du progrès, se déclarer dans l'attente d'un Messie inconnu ou chercher la discipline de quelque génie révélateur? Le Gouvernement Représentatif, qui paraissait à tant de bons esprits, il y a quelques années à peine , renfermer en lui le principe d'une longue existence, dont on admirait le mécanisme comme le chefd'œuvre de l'esprit humain et l'instrument nécessaire au développement progressif de la civilisation et de la liberté, est aujourd'hui publiquement tombé dans un discrédit si profond , qu'il semble que la nation le confonde tout entier dans le même mépris dont elle a enveloppé ce juste-milieu auquel elle a laissé pour sobriquet le nom dont il s'était lui-même décoré. L'état de décomposition auquel il est parvenu dans les esprits est comme une gangrène intestine; et l'on dirait que, rebelle à tout remède, le mal, qui chaque jour s'avance, doit s'étendre de proche en proche jusqu'aux extrémités, et frapper de pourriture les membres doués encore d'un dernier reste de mouvez ment et de spontanéité (I). »
Dix ans bientôt passés depuis que nous écrivions cette plainte ont-ils remédié au mal? Tout au contraire, hélas! à mesure que les moments s'écoulent, cette peinture de notre état politique prend une plus effrayante vérité.
Le principe néanmoins n'est pas faux. Non , le principe n'est pas faux. Le Gouvernement Représentatif est le seul que puisse aujourd'hui reconnaître l'Humanité. La société ne peut pas reculer dans des voies rétrogrades. L'oiseau, une fois éclos, et qui a pris des ailes, peut-il rentrer dans l'œuf qui le nourrit d'abord? L'Occident ira-t-il se réintégrer dans le despotisme oriental? La France peut-elle remonter à la monarchie? Le Dix-Neuvième Siècle peut-il reprendre les institutions du Moyen-Age? C'en est fait de César et du Pape, des despotes révélateurs temporels et des despotes révélateurs spirituels. Jésus lui-même n'est plus pour nous qu'un frère; il est ce que S. Paul le voyait, l'homme type, le nouvel Adam. Après Jésus, l'Orient a pu encore consacrer, quoique avec moins d'idolâtrie, un autre prophète , Mahomet.
(1) Revue Encyclopédique, avril 183Î. — Voyez le morceau intitulé : De la Nécessité d'une Représentation spéciale pour les. Prolétaires, dans V Appendice à la suite de ces Discours.
Mais après Jésus, l'Occident ne connaîtra plus l'anthropomorphisme de Dieu. Le sens des mystères mêmes du Christianisme, mieux compris, et à force de s'insinuer, sous le voile des symboles, dans les intelligences, a détruit radicalement et pour toujours l'adoration de l'homme par l'homme, et par conséquent tous les genres de despotisme. L'esprit humain, comme on dit, est émancipé; il atteste et Luther, et Descartes, et Voltaire; il atteste Colomb et Galilée; il atteste ses propres découvertes, il atteste son histoire et ses révolutions. L'homme, c'est-à-dire tout homme, ne reconnaît plus de supérieur que la Raison divine et la Raison humaine. Dieu et la Liberté! tout homme est baptisé aux noms de ces paroles que Voltaire mourant prononçait sur la tête du petit-fils de Francklin. Tout homme est à luimême son pape et son empereur. Donc désormais et à toujours le seul gouvernement légitime et possible est celui de la société par ellemême, au nom de l'égalité. Du jour où Rousseau écrivit le Contrat Social, l'idéal fut révélé. Partisans des despotes, soit temporels, soit spirituels, vous aurez beau vous révolter, jamais plus homme ne considérera dans son cœur la société humaine que comme un fait brutal, à moins qu'elle ne soit telle que Rousseau l'a conçue ou plutôt pressentie.
Encore une fois donc, le principe du gouvernement de la société par elle-même est vrai, et le seul vrai. Et pourtant quel triste et désolant spectacle présente aujourd'hui l'application faite en France de ce principe !
Que faut-il en conclure?
Il ne faut en conclure qu'une chose : c'est que nous n'avons du Gouvernement Représentatif qu'un vain simulacre.