‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 48 sur 132 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Société entre dans une ère nouvelle.

Supposez donc la marche de l'avenir aussi lente que possible; prenez tous les tempéraments que vous voudrez; remettez-vous-en, pour les solutions de toutes les questions, au temps, à la sagesse de la représentation nationale, au progrès général des lumières : toujours est-il que, dès à présent, la société entre dans une ère nouvelle, où la tendance générale des lois, au lieu d'avoir pour but l'individualisme, aura pour but l'association.

Voilà le Rubicon qu'il faut ou non passer, et au-delà duquel tout change d'aspect. De là, à l'époque où nous sommes, deux générations de l'esprit presque complètement différentes et en toutes choses opposées : ceux, en très petit nombre encore ( il faut l'avouer ), qui ont franchi ce passage, et ceux qui restent en deçà (I).

Pour ceux qui ne veulent pas le franchir, la politique n'a pas de but religieux, ce n'est qu'une intrigue ; l'art n'est pas une chose religieuse, ce n'est qu'une distraction ; le passé et l'avenir sont sans lien, l'avenir est sans couleur, et le passé n'est qu'une énigme obscure. Mais le nombre de ceux qui atteignent l'autre rivage augmente tous les jours; et déjà s'indigner et se révolter contre cette tendance nouvelle de la politique, c'est déclarer que l'on n'aime pas le peuple et son émancipation, que l'on ne voit dans l'histoire qu'un recueil défaits sans providence, et que l'on ne sent point l'esprit de Dieu dans l'Humanité et dans la Nature.

Notre intention n'est pas d'étaler ici tous les problèmes que soulève le mot d'association, mais seulement de montrer aux politiques qui s'obstinent à isoler la politique de toutes les autres questions, qu'ils marchent en sens contraire du but de la politique.

(1) Au milieu de toutes les tristesses du présent, et quand tous les dangers que nous avions prévus de la fausse direction donnée à la politique se réalisent, il y a une grande joie, du moins, a voir combien s'est accru, en dix ans, le nombre de ceux qui ont compris que la société entre « dans une ère nouvelle où la tendance générale des » lois, au lieu d'avoir pour but l'individualisme, aura pour but l'association.» ( Novembre 1841. ) — Si nous pouvions, en 1841, écrire avec vérité la note qu'on vient de lire, que dirons-nous aujourd'hui?... Te Deum laudamvs! (1850.)

i96 TROIS DISCOURS.

S'il est vrai, en effet, que le but actuel de la politique soit l'association, comme d'un autre côté il est clair pour tous que la société actuelle touche au dernier terme de l'individualisme et de la désassociation, il en résulte nécessairement que la politique a à résoudre progressivement le problème de la législation tout entière.

Ce qui préoccupe presque exclusivement aujourd'hui les écrivains politiques, c'est le Gouvernement et la Chambre. Or, pour nous borner à ces objets de toute leur attention, nous demanderons à ces publicistes ce que devraient être le Gouvernement et la Représentation Nationale pour réaliser le but de la politique, c'est-à-dire l'association.

Quant au Gouvernement, l'intérêt du peuple et la nécessité même de l'ordre social exigeraient dans les gouvernants autant de moralité que de capacité. Vous ne pourrez pas vous contenter, pour gouverner la France, d'hommes quelconques, comme ceux à qui le hasard remet aujourd'hui la direction, non pas de la société, chose dont tout le monde et eux-mêmes sentent bien qu'ils seraient profondément indignes, mais seulement de certaines forces sociales dont une société, même dans la plus complète désorganisation, ne peut se dispenser d'investir son gouvernement. Or n'est-il pas évident que ces garanties de moralité et de lumières ne se trouveront chez les gouvernants qu'autant que la société elle-même aura un fondement de certitude, un système de croyances et un but? Et n'cst-il pas évident encore, quand on y réfléchit, que ce fondement de certitude, ce système de croyances, et cette intelligence d'un but social, 'ne peuvent résulter que de l'établissement d'un certain nombre de vérités générales embrassant le passé et l'avenir de l'Humanité? Et, en définitive, qu'est-ce qu'un tel système de croyances, sinon une religion?

Quant à la Représentation Nationale, si vous ne lui donnez pas une sphère d'action plus étendue que celle où elle s'exerce maintenant, si vous ne lui concevez pas dans l'avenir des attributions et une essence autres que son essence et ses attributions actuelles, il vous est évidemment impossible de concevoir qu'elle puisse accomplir la réalisation progressive du but de la politique, c'est-à-dire de l'association. Mais si vous prévoyez le temps où la Représentation Nationale, cœur du peuple, fera circuler la vie dans tout le corps social, préparez donc l'avenir, et ouvrez la voie en établissant en théorie que la Représentation Nationale doit, suivant l'expression de la Convention, prendre en main le perfectionnement de la raison publique (1). Acheminez ainsi la société vers l'avenir î car immanquablement un jour la Représentation

(1) Voyez la Première Parlie de ce Dijcours.

Nationale sera un concile, pour nous servir de l'expression des temps passés.

Politiques du jour, tous le voyez, il faut en revenir à celle vieille maxime, que c'est par la vertu et la religion que les nations existent et prospèrent. Une fois arrivés à reconnaître que le but de la politique est l'Association, vous ne pouvez plus faire un pas sans toucher aux plus hautes questions morales, scientifiques, religieuses.

Vous demandez, par exemple, l'instruction pour les enfants du peuple. Mais il a été démontré que l'instruction sans morale est plus nuisible qu'utile au peuple; et voilà même la statistique qui vous prouve que cette chétive instruction qui se borne à apprendre à lire au peuple, loin de tarir les délits et les crimes, semble au contraire les multiplier. Ce n'est donc pas seulement d'instruction que le peuple a besoin, mais d'éducation. Or sur quoi pouvez-vous fonder une éducation morale, sinon sur un système de croyances embrassant le passé, le présent et l'avenir de l'Humanité, les rapports des hommes entre eux, et les rapports de l'Humanité et de chaque homme avec Dieu?

Vous demandez l'instruction, vous voulez propager les lumières; mais, en propageant les lumières, \ous n'aurez fait qu'accroître les besoins légitimes du peuple, et enflammer de plus en plus cette passion d'égalité qui est à la fois la vertu et le supplice de notre âge. Donc, après avoir donné l'instruction, il faudra songer à autre chose, c'est-àdire à des institutions tendant vers un nouveau classement social. Poussez les conséquences, et vous êtes amenés à concevoir la nécessité d'une organisation toute nouvelle de l'industrie et d'une hiérarchie nouvelle dans la société. Or, sur quel fondement cette société nouvelle peut-elle reposer, sinon encore sur des croyances liées, enchaînées, universelles?

Autre exemple : vous voulez, dites-vous, que la société s'occupe collectivement de l'amélioration matérielle des classes pauvres. Ne voyezvous pas que c'est changer de fond en comble l'économie politique et le principe même de la société, telle qu'elle existe aujourd'hui? Car introduire dans la législation et dans la vie sociale le principe de la charité, et le transformer en droit, c'est, pour qui veut raisonner, porter offense à la constitution actuelle de la société fondée sur la naissance et sur la propriété individuelle, et en même temps c'est changer complètement le but que le Christianisme avait donné à l'activité humaine; car, pour le Christianisme, la charité visait au ciel, non à la terre. Donc, pour tout esprit logique et doué de quelque force, entrer, comme on le dit aujourd'hui, dans l'amélioration matérielle de la condition des classes inférieures par voie gouvernementale, ce n'est pas seulement abandonner de plus en plus l'ordre chrétien-féodal, c'est entrer dans une nouvelle pensée religieuse et sociale. Par quelle série d'idées

la société peut-elle arriver à vouloir des innovations et à adopter un principe qui, de conséquence en conséquence, change fondamentalement sa constitution? Ne voyez-vous pas dans ce fait, que vous proclamez juste et nécessaire, d'une amélioration matérielle du peuple par voie d'intervention sociale, le germe et le point de départ de toute une doctrine qui se développera irrésistiblement? Et comment vous-mêmes en êtcs-vous arrivés à proclamer cette grande innovation juste et nécessaire, sinon en vertu d'une sorte de doctrine générale, obscure encore pour vous et pour le public, mais déjà en possession de vous et déjà implicitement consentie parla société?

Donc, que vous preniez la question par son côté le plus matériel, la subsistance, ou que vous en considériez les faces les plus élevées, vous arrivez toujours aux mêmes conclusions. Toujours il vous faut embrasser la question entière des rapports des hommes entre eux, et vous élever par la pensée jusqu'aux rapports de l'Humanité avec Dieu.

Vous vous plaignez d'être forcés par la logique de revenir à la religion et d'aborder de tels problèmes. Alors délaissez la politique, car tous ceux qui se sont occupes de politique en grand avant vous ont passé par où vous ne voulez pas passer. Robespierre et Saint-Just, sur la crête sanglante de la Montagne, fermes devant l'échafaud où ils précipitaient leurs adversaires, qui les y appelaient à leur tour, furent bien forcés de réfléchir sur ces grands problèmes. Napoléon y rêvait sur son cheval de bataille, quoique son rôle providentiel fût uniquement d'être le continuateur au-dehors de l'œuvre de destruction de la Révolution Française; aussi ne trouva-t-il que les ruines du passé à rassembler pour une halte d'un moment. La Restauration fut bien forcée d'y réfléchir, et de chercher à concilier avec les exigences du présent le Christianisme de nos pères, elle qui se défendit pendant quinze ans avec le seul appui d'une doctrine foudroyée par le Dix- Huitième Siècle, laquelle avait vu trois générations s'élever et se succéder depuis sa défaite.

Et vous, vous ne voudriez pas considérer le problème social dans toute son étendue, quand la dernière crise est près d'arriver, quand pacifiquement ou par secousses violentes la Société Européenne marche vers la réalisation de cette Égalité si annoncée et si inévitablement nécessaire, quand tous les problèmes ont été posés, quand l'ordre social a perdu toute base et tout point d'appui, quand la législation tout entière est à refaire, et quand le point de départ de la nouvelle société, au lieu d'être Individualisme, doit être Association?

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