‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 5 sur 132 · X. XV · texte numérisé non relu

X. XV

Ainsi, le cœur affligé des maux de notre époque, nous concevons cependant une grande espérance, et nous pressentons le temps où l'Humanité renaîtra en comprenant l'Unité; car l'Uuité, c'est la Yie.

Il en est de la société comme de tous les êtres, et aussi comme de toutes les œuvres du génie de l'homme, de tous les ouvrages de l'art, de toutes .les machines. La vie ne se manifeste que dans l'unité; elle disparaît quand l'unité cesse, a Dans la vie, dit Hippocrate, tout concourt et tout consent. ». C'est une des plus profondes définitions qu'on ait encore données de la vie; et elle s'applique aussi bien à la vie collective ou sociale qu'à la vie orgauique de l'individu; elle est vraie de l'être métaphysique société comme de l'être physiologique qu'on appelle animal ; elle est vraie de cette création secondaire qui est donnée à l'homme, et dont le chef-d'œuvre est incontestablement la SOCIETE, comme de la création divine, prise soit dans son ensemble, soit dans chacun de ses détails; elle est vraie, en un mot, que vous considériez

une plante, un animal, une œuvre d'art, une machine, une société, ou l'univers.

Or il y a des époques où l'unité règne dans la connaissance humaine, d'autres où c'est la discorde et l'anarchie. Dans le premier cas, il ya société; dans l'autre, une simple agglomération d'hommes, et une crise de douleur semblable à ces crises de notre corps où les principes de deux âges différents luttent confusément dans tout l'organisme et mettent l'existence eu danger.

Alors gisent sépares les différents membres de la connaissance humaine, la politique d'un côté, l'art d'un autre, la science d'un autre, et d'un autre encore l'industrie, qui n'est qu'une application de la science à la nature extérieure. Rien ne concourt, rien ne consent, pour répéter l'admirable expression d'Hippocrate. Ce n'est donc plus un corps; ce sont les membres séparés d'un cadavre, lesquels, en tant qu'on les considère en eux-mêmes, peuvent encore vivre d'une vie propre, mais n'ont plus de vie commune. La relation qui les unissait étant détruite, la société est par là même détruite, puisque la vie. qui ne pouvait couler dans la société qu'à cause de cette relation, ne le peut plus.

Quelle est la vie d'un membre séparé du corps, et ayant perdu les relations où il était dans la vie générale du corps? C'est de pourrir, de *c décomposer, pour passer ensuite, par ses éléments, dans de nouveaux corps. Et ces phénomènes, que nous appelons mort, sont encore de la vie, de la vie à part, si je puis parler ainsi, mais de la vie; car la mort absolue est une pure conception de notre esprit.

Et de même, séparés et ayant perdu leurs connexions qui constituaient le corps social, quelle est la vie à part de la politique, de l'art, de la science, de l'industrie?

L'industrie produit la richesse; mais la richesse mal distribuée engendre tous les vices et toutes les misères. La science amasse une im- . mense érudition de faits, découvre d'importantes vérités; mais la science, absorbée dans les détails et privée de la vue de l'ensemble, devient la plus aveugle des cécités, et la science sans la charité produit tous les doutes et toutes les misères morales. L'art, c'est-à-dire le sentiment, ne voyant autour de lui que cette décomposition du corps social, tombe dans le spleen et dans l'athéisme, ou revient aux conceptions du passé, et produit mille monstres semblables aux rêves du malade que la lièvre dévore dans une crise terrible... qui va le sauver.

Quant à la politique, elle est nulle évidemment, puisque sa fonction était de présider à cette unité qui n'existe plus, puisque c'était elle qui établissait dans la réalité vivante ces relations, ce concours qui ne sont plus. Elle se réduit donc, pour les hommes que l'on appelle encore gouvernants à de telles époques, et qui n'ont pas le sens de la restau-

ration de la société, à je ne sais quelle agitation égoïste, qui n'a d'autre mobile que leur intérêt ou leur vanité. Et néanmoins, quoique alors la politique soit bien véritablement nulle et complètement anéanlic, à tel point même que son essence est niée et que son idée est tout-à-fait obscurcie pour tous, il arrive cependant que toutes les douleurs que la société ressent dirigent presque exclusivement son attention de ce côté : et, chose singulière, mais évidemment nécessaire, jamais on ne s'occupe tant de la politique que lorsque la politique est anéantie.

Ton le cette fermentation de la mort pour engendrer la vie, toute cette agitation inquiète et sombre, hagarde et comme insensée, qui a lieu à ces époques, principalement dans la sphère des idées politiques et dans l'art, peut tromper celui qui n'y regarde pas de près; il peut prendre les phénomènes qui se passent sous ses yeux pour de la vie. son époque pour une époque semblable aux périodes antérieures. Mais celui qui contemple attentivement n'en prononce pas moins que c'est la mort du cor|>s social, et sait en même temps que ces phénomènes sont nécessaires pour former l'unité nouvelle.

On répète tous les jours que les sociétés ne meurent pas ou ne meurent plus, pir opposition aux petites sociétés de l'antiquité. Autanf vaudrait dire que rien ne meurt, puisqu'en effet les éléments ne meurent pas. Certes les générations ne s'éteignent pas sans se reproduire. L'erreur vient de co. qu'on ne considère pas ce qu'il faut entendre par société. La société, ce ne sont pas les hommes, les individus qui composent un peuple. C'est la relation générale de ces hommes entre eux . c'est cet être métaphysique, harmonieuse unité formée par la science, l'art, l'industrie, et la politique, qui est la société; et c'est cet être qui meurt. Alors tout ce qui était fonction de vie, tout ce qui concourait et conseillait, devient fonction de décomposition et de mort.

Ainsi un bel animal, chef-d'œuvre de la création : il marche, il s'élance, il franchit les hautes montagnes; il respire, il sent, il a de la mémoire, il aime, il engendre. Considérez-le maintenant sous le scalpel de l'anatomiste : voilà son cœur et ses artères, mais ils ne battent plus; ses nerfs, ses muscles, ses os, mais plus de mouvement, plus de vie; au lieu de cette vie d'ensemble, de cette vie unitaire, une vie de décomposition, une vie de mort, pour ainsi dire, a commencé partout. L'unité de son être est détruite.

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