‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 6 sur 132 · DEUXIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME DISCOURS

Nous donnons ce Discours tel qu'il parut, en 1831, dans la Revue Encyclopédique, cahiers de novembre et de décembre. Le temps a manqué pour le compléter. Ce titre Aux Artistes indique a«sez qu'il aurait dù être question, dans ce Discours, de tous les

Nous terminions notre précédent Discours en remarquant que toute la poésie de l'époque est empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut manquer de se manifester dans une crise de renouvellement. Les philosophes, disions-nous, ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amertume fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir; ils chantent, glorieux mais tristes, entre une tombe et un berceau, entre un ordre social qui achève de s'écrouler et un nouveau monde qui va naître : et nous leur reprochions de tenir plutôt les yeux tournés vers le passé que vers l'avenir.

Nous tenons à démontrer que tel est, en effet, le caractère de la poésie de notre temps. Voulez-vous connaître, d'une époque, son essence même, sa pensée la plus intime, sa vie intellectuelle, sa vie morale, prenez ses poêles : vous trouverez en eux tout cela, et de plus vous y trouverez le germe de l'époque suivante. Les poètes sont des hommes de désir, et c'est leur pensée qui engendre. Ainsi, pour prendre l'exemple le plus rapproché de nous, le Dix- Huitième Siècle est, bien plus qu'on ne le croit, en germe dans la poésie du Dix-Septième. Toutes les attaques des philosophes contre la noblesse et l'inégalité des rangs avaient été devancées par les attaques aussi vives de Boileau et de Molière. Si donc la poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert

TROIS DISCOtKS.

de douleur qui annonce le besoin d'une régénération sociale, et si en même temps elle ne jetait pas déjà, dans toutes les âmes capables de la sentir, le germe de celle régénération ; si elle n'y versait pas, avec la douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit être; en un mot si elle n'était pas, ca qu'elle a toujours été, prophétique, nous aurions tort de représenter l'état actuef de la société comme une crise qui doit enfanter une société nouvelle.

Or il semble, au premier coup d'œil, que les objections abondent contre noire manière de juger la période poétique actuelle. On nous citera en foule des œuvres et des noms d'artistes qui paraissent détruire cette opinion. Que faites-vous de Walter Scott, dira-t-on? que faitesvous de Cooper? Oubliez-vous la chanson de Béranger? Voilà des œuvres qui n'ont pas ce caractère de tristesse, de doute, de scepticisme, dont vous parlez. Béranger fait des odes comme Horace et Anacréon, et il n'est pas de poêle plus populaire que lui. Le poète et le siècle ne sont donc pas si tristes que vous les faites. Walter Scott est si peu occupé d'une régénération sociale, qu'il est bien plutôt tory que whig; et cependant quelle immense influence ses écrits n'ont-ils pas eue sur toute la littérature européenne depuis quinze ans? Quant à Cooper, il fait le portrait de la nature, et ses sauvages, ses forêts, ses mers, ont pour nous un chàrme comparable à celui des plus grands poèmes. D'un antre côté, ajoutera-t-on , nierez-vous les poêles chrétiens? Oubliezvous le plus grand de tous, oubliez-vous Lamartine? Manzoni n a-t-il pas fcrii des hymnes sacrés? Tous les poètes de ta Restauration n'ont-ils pas plus ou moins fait un retour vers le Christianisme? Tons n'omVils pas subi plus ou rooms l'influence des écrits de M. de Chateaubriand? Voyez, le siècle débute par le Génie dm ChritHmnme; et à la suite de ce livre natt toute une génération d'auteurs qni vivent de son inspiration. Loin donc que le siècle, quand on le considère dans ses artistes, paraisse dévoré de tristesse et de spleen, on le dirait au contraire soutenu doucement par la religion du Christ , tandis que ses yeux se promènent avee délices snr les tableaux du passé on sur les scènes de la nature que ses romanciers sont continuel le me ni occupés k lui peindre, et qu'à ses oreilles résonne la délicieuse et enivrante musique de ftossini. Oè donc, encore une fois, est cet accord de doute et de tristesse que vous attribuez à l'art, ce besoin d une régénération sociale, d'une religion nouvelle, que vous lui supposez? La plupart de nos artistes, suivant capricieusement la pente naturelle de leur génie qui les porte a observer, à peindre, s'abreuvent à ces deux grandes sources de l'art, la nature et l'histoire, tandis que les pins rôvenrs d'entre eux, les plus métaphysiciens, cherchent appui et consolation, inspiration et lumière, dans la religion éternelle, la religion du Christ I

Voilà ce qu'on nous dira, et il faut répondre; car nons ne sommée

pas de ces barbares qui, prenant de travers de grandes prophéties d'avenir, se déshéritent sans façon du passé, parlent de l'art de notre époque avec un mépris qui fait rire, et nuisent ainsi, sans le savoir, aux vérités qui leur ont été enseignées et qu'Us sont chargés de répandre.

Mais, pour dissiper tous les doutes et toutes les objections, il est nécessaire que nous dissertions un peu sur l'art et sur la loi de son développement : sans cela nous n'arriverions à rien de clair. Car si je vous dis que le caractère d'une époque poétique est tel ou tel, et que vous me citiez en opposition des auteurs dramatiques ou des romanciers, il faudra bien que je cherche ce qu'il y a de plus poétique en eux , la pensée avec laquelle ils font du drame et des caractères, il faudra bien que je leur demande leur pensée lyrique; ce qui suppose que nous nous entendons, moi et le lecteur, sur cette question : A quelle condition le drame et le roman sont-ils de l'art? Ou bien, si je parle, par exemple, de l'art du Moyen-Age et du Christianisme, et que l'on m'objecte la Renaissance, l'école de Ronsard, ou celle de Racine et de Boileau, il faudra bien que je montre comment ces écoles se détachent du Moyen- Age, et perdent à la fois le sens moderne et l'originalité pour l'imitation. Ainsi on est toujours ramené à ces deux questions : Qu'est-ce que l'art on lui-même, et comment se développe-t-il dans le développement général de l'Humanité?

Parlons donc un instant de l'art. L'art ! c'est un grand mot, que beaucoup célèbrent avec enthousiasme, sans en avoir toujours une idée

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