‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 55 sur 132 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Montesquieu u'a pas découvert la loi de la vie des sociétés, la loi de l'organisation politique.

Montesquieu a bien senti que ce qui faisait la vie de l'être politique particulier appelé la Monarchie de Louis XIV ou la Monarchie Anglaise était une loi générale.

Mais a— t -il découvert et mis à nu celle loi générale? Je démontrerai plus loin que non , en essayant de la faire connaître, et en me servant pour cela même des lumières que Montesquieu ajelées sur la politique (1).

Il est incontestable que Montesquieu sentit la vie universelle de la société sous les formes politiques de la France et de l'Angleterre. Mais il fut avant tout, comme je viens «le le dire, un politique peintre. Il sentit le général .'.ans le particulier, mais sans les distinguer l'un de l'autre, et sans vouloir les distinguer : au contraire, il se plut à les confondre. 11 fallait donner la formule de la France et de l'Angleterre en vertu d'une formule plus générale, mais distinguer avec soin cette formule plus générale. Montesquieu n'a pas fait cette abstraction. Qu'eu est-il résulté? Sa France de Louis XIV est déjà à peu près définitivement renversée. Sa Monarchie anglaise est en péril. On cherche dans Montesquieu au-delà de ces ruines, et on ne trouve rien.

(!) Je ne l'ai pas l'ait connaître, dans ce Discours, cette loi générale qui explique h vie «le tons les eoijw politiques ; ri en effet mon sujet ne m'y obligeait pas et ne m"> conduisait pas. Une si importante vérité demandait un ouvrage à part. Je ne renonce pas à écrire cet ouvrage. (1817.) — Je remercie lu souveraine puissance et la bout" divine de in avoir lait comprendre celle loi, qui n'est pas seulement celle des eorp* lOHtîqties, mais celle d^ tous les êtres, et de m'avoir permis de l'exposer, quoique bien imparfaitement encore, dans plusieurs i criis qui ?e irouveronl dans celle édition. Voyez, en particulier, le trailé intitule : Le ■■rai Contran, ou la Triade, et les deux Vailics inUtulées ; Projet d'une Constitution drn.ocrotiqve et sriiale. (1850.)

Platon et Aristole, ses maîtres, s'enquéraient avant tout du meilleur gouvernement. 11 se mit à s'en enquérir après eux et avec eux. Mais, mêlé aux affaires d'État par sa condition, il observait en même temps le présent, et tâchait de s'en rendre compte. Un jour, après bien des efforts, il résulta de ce commerce du fait et de l'idéal, de la modernité avec l'antiquité, une aperception lumineuse. N'y aurait-il pas une théorie dans le fait même? La France vit et se gouverne; l'Angleterre vit et se gouverne; ce sont les deux plus puissantes nations du monde; c'est l'Humanité moderne : elles ont donc la vie en ellesmêmes, dans leur gouvernement, dans leur constitution, dans leur organisme; et si elles ont la vie, n'est-ce pas parce qu'elles se rapprochent des lois essentielles que Dieu a données à la société humaine pour exister? Montesquieu conçut ce jour-là ou écrivit ion premier chapitre : Des lois dans le rapport qu'elles ont avec les divers êtres, <o. premier chapitre dont ni Voltaire, ni Helvétius, ni Condorcet, n'ont senti la grandeur.

Ce chapitre, où toute la philosophie de Y Esprit des lois se trouve concentrée, est vrai, sans doute. Oui, les sociétés ont leurs lois, leur organisme nécessaire, comme les astres, les animaux, les plantes, et tout ce qui existe. Il n'y a pas de peuple, pas d'Humanité, si je puis ainsi m'exprimer, sans un pouvoir, sans un gouvernement; et de même il n'y a pas de pouvoir, de gouvernement, sans une constitution, sans un organisme.

Mais quel est cet organisme?

Montesquieu voulut trouver le type de cet organisme dans la France et l'Angleterre.

Il avait d'abord raisonné ainsi : La France et l'Angleterre vivent; donc elles ont en elles, sous les formes qu elles manifestent, la loi même de la vie des sociétés, la loi de l'organisme politique. C'était profondément raisonner.

Mais, après avoir raisonné ainsi, au lieu de démêler et d'abstraire la loi même de l'organisme politique, Montesquieu reste dans le concret, et s'enferme dans la peinture de la France et de l'Angleterre. C'est terminer par un cercle vicieux.

Au début, Montesquieu a raison quand il dit : N'y aurait-il pas une théorie dans le fait même? Mais, à la conclusion, quand il répète la même chose, il déraisonne.

Et c'est ainsi que Montesquieu n'a pas vu qu'à un organisme peut succéder un autre organisme où la loi de la vie, éternellement une et diverse, se révèle, comme elle se révélait dans son incarnation précédente.

II a vu des empires, et n'a pas vu la société humaine.

II a vu des pays, des époques, et n'a pas conçu l'Humanité.

La monarchie de Louis XIV qu'il peignait était pourtant déjà sur son déclin ; et il a prédit la chute de l'Angleterre.

Grand homme, pouvait-on lui dire, vous nous annoncez vous-même que c'en est fait de la constitution française, quand vous nous décrivez avec tant d'amour la constitution des Anglais. Vous faites plus, vous prophétisez la chute de l'Angleterre. D'autres constitutions viendront donc après celles-ci, comme après l'Inde est venue l'Égypte, après l'Égypte la Grèce et Rome, après Rome la Frauce et l'Angleterre. Éclairez-nous, de grâce, sur l'avenir, et tâchez de nous donner des règles pour nous guider vers cet avenir: Ne venez pas seulement comme viennent toujours les critiques, après que le phénomène est accompli, et quand on n'a plus besoin d'eux. Vous nous pariez, sous la Régence, de Louis XIV et de sa monarchie, que vous avez si bien critiqués vous-même dans vos Lettres Persatm. Il est vrai que, d'une autre main, vous nous offrez l'Angleterre. Mais lorsque nous pourrons l'imiter, le temps aura marché, et peut-être ne sera-t-il plus bon de nous faire Anglais quand l'occasion en sera venue. Pourquoi, à notre tonr, au lieu de les imiter, ne devancerions-nous pas nos rivaux? Votre génie même, qui suffit à comprendre l'Angleterre et la France, nous y incite. Vous nous faites pressentir une loi générale dont la France actuelle et l'Angleterre actuelle ne sont que des cas particuliers. Révélez-nous-la complètement, cette formule supérieure. Vous avez eu tort d'abandonner la voie de vos maîtres, Aristote et Platon, si, au lieu de nous guider vers le meilleur gouvernement, vous nous emprisonnez dans des formes que vous-même déclare» transitoires et caduques. Au lieu de nous garrotter ainsi, faites des efforts pour nous émanciper. Dites-nous quelle est la loi générale des sociétés, la loi qui fait non seulement qu'elles existent, mais qu'elles meurent et se renouvellent. Les lois que vous avez trouvées ne sont pas assez générales encore. Vous les dites absolues, et vous avez tort. Elles sont vraies en tant qu'elles émanent de l'absolu et le réfléchissent, mais elles ne sont pas l'absolu.

Aussi l'idéal reparut après Montesquieu, par Rousseau.

Je reviendrai plus loin sur les principes de Montesquieu. Je poursuis maintenant ma proposition, que nous n'avons, en fait d'idées de gouvernement aujourd'hui, que les deux idées que nous a léguées Montesquieu, l'ancienne Monarchie Française et la Monarchie Anglaise, et que ces deux idées sont également fausses aujourd'hui et inapplicables à la France du Dix-Neuvième Siècle.

Je suppose toujours que le tiers-principe, le principe de Rousseau, ne compte pas encore comme théorie de gouvernement. Mais il faut au moins le mentionner, comme on dit, pour mémoire.

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