CHAPITRE III
La Parabole «le SainuSimoo.
Sous cette Restauration , il se rencontra un homme sorti du sein de la noblesse, un homme qui a écrit de lui sans aucune vanité (parce que les pensées qui l'occupaient avaient détruit en lui toute misérable vanité) : « Je descends de Charlemagne, mon père s'appelait le comte » de Saint-Simon , j'étais le plus proche parent du duc de Saint-Simon ; n le duché-pairie, la grandesse d'Espagne , et cinq cent mille livres de » rentes dontjouissait le duc de Saint-Simon devaient passer sur ma tête. » Il s'est brouillé avec mon père, qu'il a déshérité. J'ai donc perdu les » titres et la fortune du duc de Saint-Simon; mais j'ai hérité de sa pas- » sion pour la gloire [{). » Ce noble, qui ne conservait ainsi de l'héritage de sa noblesse que la passion pour la gloire, contempla avec dégoût cette pauvre et honteuse parodie de l'ancienne Monarchie Française, et îl lui adressa un jour cette Parabole :
a Nous supposons que la France perde subitement ses cinquante pre- » miers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante » premiers physiologistes, ses cinquante premiers mathématiciens, ses » cinquante premiers poètes, ses cinquante premiers peintres, ses cin- » quante premiers sculpteurs, ses cinquante premiers musiciens, ses » cinquante premiers littérateurs;
» Ses cinquante premiers mécaniciens, ses cinquante premiers in- » génieurs civils et militaires, ses cinquante premiers artilleurs, ses » cinquante premiers architectes, ses cinquante premiers médecins, ses » cinquante premiers chirurgiens, ses cinquante premiers pharma- » ciens, ses cinquante premiers marins, ses cinquante premiers hor- » logers;
» Ses cinquante premiers banquiers, ses deux cents premiers négo- » ciants, ses six cents premiers cultivateurs, ses cinquante premiers
(I) Fragments laissés par Sainl-Simon sur sa vie
» maîtres de forges, ses cinquante premiers fabricants d'armes, ses » chiquante premiers tanneurs, ses cinquante premiers teinturiers, ses » cinquante premiers mineurs, ses cinquante premiers fabricants de s^#s c> \ n u tin te ç)ï*c ïïh ci*s h n ceints d c c^^t^^u ^ s^îs ^cwo munt ^^r^c^ » miers fabricants de soieries, ses cinquante premiers fabricants de » toiles, ses cinquante premiers fabricants de quincailleries, ses cin- » quante premiers fabricants de faïence et de porcelaine, ses cinquante » premiers fabricants de cristaux et de verrerie, ses cinquante premiers » armateurs, ses cinquante premières maisons de roulage, ses cin- » quante premiers imprimeurs, ses cinquante premiers graveurs, ses » cinquante premiers orfèvres et autres travailleurs en métaux;
» Ses cinquante premiers maçons, ses cinquante premiers charpen- » tiers, ses cinquante premiers menuisiers, ses cinquante premiers » maréchaux, ses cinquante premiers serruriers, ses cinquante pre- » miers couteliers, ses cinquante premiers fondeurs; et les cent autres » personnes de divers états non désignés, les plus capables dans les » sciences, dans les beaux-arts, et dans les arts et métiers, faisant en tout » les trois mille premiers savants, artistes et artisans de France (1).
» Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement pro- » ducteurs, ceux qui donnent les produits les plus importants, ceux » quf dirigent les travaux les plus utiles à la nation, et qui la rendent d productive dans les sciences, dans les beaux-arts, et dans les arts » et métiers, ils sont réellement la fleur de la société française. Ils son! » de tous les Français les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procu- » rent le plus de gloire, qui bâtent le plus sa civilisation ainsi que sa » prospérité. La nation deviendrait un corps sans âme à l'instant où » elle les perdrait; elle tomberait immédiatement dans un étatd'infé- » riorité vis-à-vis des nations dont elle est aujourd'hui la rivale, et elle » continuerait à rester subalterne à leur égard tant qu'elle n'aurait pas » réparé cette perte, tant qu'il ne lui aurait pas repoussé une tête. Il » faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer ce » malheur; car les hommes qui se distinguent dans les travaux d'une » utilité positive sont de véritables anomalies, et la nature n'est pas » prodigue d'anomalies, surtout de celles de cette espèce.
» Passons à une autre supposition. Admettons que la France conserve » tous les hommes de génie qu'elle possède dans les sciences, dans les » beaux-arts, et dans les arts et métiers, mais qu'elle ait le malheur de » perdre, le même jour, Monsieur, frère du roi, monseigneur le duc »d*Angoulême, monseigneur le duc de Berry, monseigneur le duc
(1) «On no désigne ordinairement par artisans que les simples ouvriers. Pour éviter » les circonlocutions, nous entendons par cette expression tous ceux qui s'occupent • de produits matériels, savoir : les cultivateurs, les fabricants, les commerçants, les » banquiers, et tous les commis ou ouvriers qu'ils emploient. » (Note de Saint-Simon.)
» d'Orléans, monseigneur le duc de Bourbon, madame la duchesse d' An- » goulême, madame la duchesse de Berry, madame la duchesse d'Or-
• léans, madame la duchesse de Bourbon, et mademoiselle de Condé; » Qu'elle perde en même temps tous les grands officiers de la cou-
» ronne, tous les ministres d'Etat, avec ou sans département, tous les » conseillers d'État, tous les maîtres des requêtes, tous ses maréchaux, n tous ses cardinaux, archevêques, évêques, grands-vicaires et eba- » noines, tous les préfets et sous-préfets, tous les employés dans les » ministères, tous les juges, et, en sus de cela, les dix raille proprié- » taires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement.
» Cet accident affligerait certainement les Français, parce qu'ils sont » bons, parce qu'ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition » subite d'un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette » perte des trente mille individus réputés les plus importants de l'État » ne leur causerait de chagrin que sous un rapport purement senli- » montai, car il n'en résulterait aucun mal politique pour l'État.
» D'abord, par la raison qu'il serait très facile de remplir les places »qui seraient devenues vacantes. Il existe un grand nombre de Fr.m- » çais en état d'exercer les fonctions de frère du roi aussi bien que » Monsieur; beaucoup sont capables d'occuper les places de princes » ton' aussi convenablement que monseigneur le duc d'Angoufême, » que monseigneur le duc d'Orléans, que monseigneur le duc de Bour- » bon ; beaucoup de Françaises seraient aussi bonnes princesses que » madame la duchesse d'Angoulèmc, que madame la duchesse de » Berry, que mesdames d'Orléans, de Bourbon, et de Condé.
» Les antichambres du château sont pleines de courtisans prêts à » occuper les places de grands-officiers de la couronne; l'armée pos- » sèilc une grande quantité de militaires aussi bons capitaines que nos » maréchaux actuels! Que de commis valent nos ministres d'État! Que » d'administrateurs plus en état de bien gérer les affaires des departe- » ments que les préfets et sous-préfets présentement en activité! Que » d'avocats aussi bons jurisconsultes que nos juges 1 Que de curés aussi » capables que nos cardinaux, que nos archevêques, que nos évêques, que
• nos grands-vicaires, et que nos chanoines! Quant aux dix mille pro- » nriétaires vivant noblement, leurs héritiers n'auraient besoin d'aucun » apprentissage pour faire les honneurs de leurs salons aussi bien qu'eux.
» La prospérité de la France ne peut avoir lieu que par l'effet et en » résultat des progrès des sciences, des beaux-arts, des arts et métiers : » or, les princes, les grands-officiers de la couronne, les évêques, les » maréchaux de France, les préfets, et les propriétaires oisifs, ne travail- » lent point directement aux progrès des sciences, des beaux-arts, et des » arts et métiers. Loin d'y contribuer, ils ne peuvent qu'y nuire, puis-
• qu'ils s'efforcent de prolonger la prépondérance exercée jusqu'à ce
«jour par les théories conjecturales sur les connaissances positives. Ils » nuisent nécessairement à la prospérité de la nation, en privant, comme » ils le font, les savants, les artistes, et les artisans, du premier degré de » considération qui leur appartient légitimement. Ils y nuisent, puis- » qu'ils emploient leurs moyens pécuniaires d'une manière qui n'est pas b directement utile aux sciences, aux beaux-arts, aux arts et métiers. Ils » y nuisent, puisqu'ils prélèvent annuellement sur les impôts payés » par la nation une somme de trois à quatre cents millions sous le titre » d'appointements, de pensions, de gratifications, d'indemnités, etc., » pour le paiement de leurs travaux, qui lui sont inutiles.
» Ces suppositions mettent en évidence le fait le plus important de la » politique actuelle; elles placent à un point de vue d'où l'on découvre » ce fait dans toute son étendue et d'un seul coup-d'œil. Elles prouvent
• clairement, quoique d'une manière indirecte, que l'organisation est » peu perfectionnée; que les hommes se laissent encore exploiter par » la violence et par la ruse; et que l'espèce humaine, politiquement » parlant, est plongée dans l'immoralité :
» Puisque les savants, les artistes et les artisans, qui sont les seuls » hommes dont les travaux soient d'une utilité positive à la société, et •qui ne lui coûtent presque rien, sont subalternisés par les princes et d par les autres gouvernants, qui ne sont que des routiniers plus ou » moins incapables;
» Puisque les dispensateurs de la considération et des autres récom- » penses nationales ne doivent, en général, la prépondérance dont ils » jouissent qu'au hasard de la naissance, qu'à la flatterie, qu'à l'in- » trigue, ou à d'autres actions peu estimables;
» Puisque ceux qui sont chargés d'administrer les affaires publiques d se partagent entre eux, tous les ans, la moitié de l'impôt, et qu'ils » n'emploient pas un tiers des contributions dont ils ne s'emparent pas » personnellement d'une manière qui soit utile aux administrés.
d Ces suppositions font voir que la société actuelle est véritablement » le monde renversé :
» Puisque la nation a admis pour principe fondamental que les pau- » vres devraient être généreux à l'égard des riches, et qu'en consé- » quence les moins aisés se privent journellement d'une partie de leur » nécessaire pour augmenter le superflu des gros propriétaires;
» Puisque les plus grands coupables, les voleurs généraux, ceux qui » pressurent la totalité des citoyens, et qui leur enlèvent trois à quatre » cents millions par an, se trouvent chargés de faire punir les petits » délits contre la société ;
» Puisque l'ignorance, la superstition, la paresse, et le goût des plai-
• sirs dispendieux, forment l'apanage des chefs suprêmes de la société,