‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 64 sur 132 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Donner à la France la Constitution d'Angleterre, c'est ôter a la France «on initUtire en Europe.

Ceux qui veulent que la France adopte la Constitution de l'Angleterre, et s'y tienne, ne connaissent pas la grandeur de leur folie. Us ignorent qu'il s'agit du gouvernement non pas seulement de la France, mais de l'Humanité, et qu'ils font à leur patrie et se font à eux-mêmes la plus mortelle injure, celle de se déclarer déchus de l'initiative religieuse et civilisatrice, impuissants à succéder au royaume qui porta pendant douze siècles le noble titre de fils ainè de f Église. Us ignorent qu'ils rayent la France du livre de vie, ou du moius qu'ils lui ôtent la place qu'elle occupait dans ce livre, et qu'ils remettent à l'Angleterre la destinée du monde. Or ce rôle convient-il à l'Angleterre, et peutelle le remplir?

Je sais bien que sur les bords de la Tamise, quand les matelots anglais pavoisent leurs navires, ils entonnent un chant qui pronostique à Albion le gouvernement du monde : Bule, Britannia! Mais pourtant la question est encore pendante entre le continent et cette île; entre les races qui ont succédé à l'empire romain et les races venues plus tard du Nord; entre les descendants des Gaulois et des Francs, et les descendants des Saxons et des Normands.

Sans doute, de plus en plus toutes les nations sont sœurs. Ce n'est donc pas parce que la Constitution dont il s'agit vient de l'Angleterre qu'il faut la repousser. Avons-nous repousse les découvertes de Newton? Un échange mutuel est désormais la loi des nations. Nous appartenons à l'Humanité, avant d'être patriotes. L'Humanité était virtuellement avant les nations, et elle sera après elles; car les nations ont pour but de la constituer. Mais c'est précisément pour que l'Humanité puisse se constituer, que la France ne saurait abandonner sans danger et sans ignominie le rôle que la Providence lui a si clairement désigné.

Pourquoi est-elle au centre de l'Europe? pourquoi a-t-elle autour d'elle, comme une famille, toutes les parties de la grande famille qui s'appela d'abord le monde romain, et qui ensuite s'appela le Christianisme et l'Église?

Encore une fois , selon nous, les nations aujourd'hui sont sœurs, c'est-à-dire égales. L'empire est aboli comme la papauté. L'égalité est 4a loi du monde; cette loi est pour les nations comme pour les individus. Ce n'est donc pas la suprématie comme l'entendaient les rois,

comme l'entendent les diplomates, comme l'entendent encore (il faut bien le dire) les nations elles-mêmes, que nous réclamons pour la France. Non, toutes ces idées de suprématie sont des restes de la tyrannie du passé, qui malheureusement fascinent encore les esprits.

Ce que nous réclamons pour la France, c'est sa fonction particulière au centre de l'Europe. L'Humanité va se former : peut-elle se former si la France, enchaînée par une Constitution qui lui est étrangère, ne remplit pas sa fonction? Il ne s'agit donc pas d'elle seulement, il s'agit de l'Europe, il s'agit de l'Humanité.

Le passé tout entier surgit pour dire que, dans toutes les périodes antérieures d'inégalité et de lutte entre les hommes, entre les peuples, la France a eu un rôle spécial, une primauté, une suprématie. Sans doute ce rôle doit être aujourd'hui transformé par elle, mais il ne doit pas cesser; sans quoi la vie cesserait en Europe, sans quoi le progrès humain serait entravé non pas seulement en France, mais dans l'Europe entière.

Oui, je dis que la France a un rôle nécessaire, providentiel, qui intéresse toutes les nations, tous les hommes. Ce rôle ! qui peut le nier? H n'est pas seulement écrit dans l'histoire, il est écrit dans la géographie. Il est marqué dans l'espace comme dans le temps. Comment l'avenir ne le renfermerait-il pas, ainsi que l'a renfermé le passé?

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