CHAPITRE IV
La Constitution Anglaise est l'Ile Sainte-Hélène de la France.
Je sais que la civilisation s'est déplacée, qu'elle a marché de l'équateur aux pôles, de l'Inde à l'Égypte, de ï'Égyptc à la Grèce, de la Grèce à l'Italie, de l'Italie à l'Europe occidentale, et qu'aujourd'hui l'activité physique et matérielle a établi son siège en Angleterre. Biais c'est précisément là qu'est la question, pour la France comme pour le reste de l'Europe. La civilisation Anglaise est-elle le dernier mot de l'Humanité?
Ohî combien les Royalistes, assis sur toutes ces ruines augustes que l'on appelle la Monarchie Française, représentent mieux la France, l'esprit de la France, les destinées de la France, que les partisans aveugles delà Constitution d'Angleterre ! S'ils n'entendent pas l'avenir, ils comprennent au moins le passé. S'ils ne voient pas la fonction nouvelle de l'empire de Clovis et de Charlemagne, ils ne nient pas du moins sa splendeur éteinte. Us lisent écrit sur la configuration du globe, aussi bieu que dans les annales de l'histoire, que la France est la nation religieuse par excellence, et, comme ils disent, catholique ou universelle -t qu'elle est le lien de la confédération des peuples, le
TKOIS DISCOURS.
lien de la société spirituelle des hommes, l'anneau qui relie l'Europe en un seul corps. Le passé tout entier a donc un sens pour eux; et si quelque chose les aveugle sur l'avenir, c'est ce passé lui-même : voilà leur excuse. Ils veulent la continuation des formes de ce passé ; mais c'est parce qu'ils sentent d'une certaine façon la vie que renfermaient ces formes. Biais les hommes qui portent à la Constitution Anglaise leurs vœux et leurs hommages ne se montrent pas plus doués de l'intelligence du passé que de celle de l'avenir. Ils ne vivent que dans un présent sans infini et sans gloire.
Je leur pose donc cette question, à ces hommes : Comment doit se continuer, pour être digne de lui-même, le peuple qui fut le premierné des Barbares, le premier initié, le premier civilisé, le premier qui abandonna les forêts, le premier qui cessa de brûler des hommes sur les autels druidiques pour adopter les mœurs policées de la Grèce et de Rome, le premier qui abandonna le Polythéisme pour la religion du Christ, le premier qui comprit la sagesse des évêques et la nécessité d'unir et de pacifier la terre désolée, le premier enfin qui fonda l'Europe en fondant l'Église, le j>euple de Clovis et de Charlemagne?
Je leur demande aussi ce que deviendra l'Europe, si le peuple central de l'Europe ne remplit plus sa mission, s'il se met à la suite d'un peuple insulaire, qui n'a jamais eu en Europe jusqu'ici qu'un rôle de conquérant déprédateur, le rôle des Normands.
L'Angleterre n'est qu'une partie de l'Europe, dont la France est le centre et le résumé. L'Europe, tout entière, moins les Russes, se retrouverait, au besoin dans la France. La France a dans ses veines du sang de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne. L'Angleterre ellemême, comme civilisation, en dépend. Nous avons conservé la souche de ses anciens habitants et la souche de ses derniers conquérants.
Or, a-t-on jamais vu une nation principale, comme a été la France depuis Charlemagne, se régénérer en prenant la Constitution d'un autre peuple?
Dans quel état est donc la France aujourd'hui, végétant sous la Constitution des Anglais? Elle est ce que Waterloo l'a faite; elle est en captivité : la Constitution Anglaise est l'Ile Sainte-Hélène de la France (1).
(I) Voyez le développement de ces idées sur le rôle de la France en Europe dans la Quatrième Partie de ce Discours. (1850.)