‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 69 sur 132 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La Constitution Anglaise est fondée sur l'égoïsme.

J'ouvre De Lolme après Montesquieu, et je lis : a C'est sur famour » de soi que la Constitution d'Angleterre a fonde le jeu de ses diverses » parties. Des machines politiques n'ayant pour mobile que la vertu, » et pour point d'appui que la modération, avaient à surmonter la force «vive et directement opposée de l'intérêt personnel qui devait les dé- » monter bientôt. La Constitution d'Angleterre est basée sur cette force ■ même, l'égoïsme. Aussi ne fautr-il pas comparer des gouvernements o où la liberté tenait à des causes faibles, intermittentes, et puissant- » ment contrariées, à celui où cette même liberté est établie sur une » cause agissante et agissante dans tous les temps, dans tous les lieux, » et sur tous les hommes. »

Quel profond dédain pour la vertu dans cet autre admirateur de la Constitution Anglaise, et quelle glorification magnifique de l'égoïsme!

La Constitution Anglaise, dit-il, est fondée sur l'égoïsme; qu'on ne compare donc pas un tel chef-d'œuvre à ces machines politiques qui prennent pour mobile la vertu et pour point d'appui la modération.

La vertu, voilà un beau mobile! la modération, un point d'appui bien assuré! Mais l'égoïsme est quelque chose de fort, de permanent, et d'éternel ; c'est ■ une cause agissante dans tous les temps, dans tous les » lieux, et sur tous les hommes. »

De Lolme, dans cette apologie, ne fait que commenter Montesquieu ; mais il pénètre plus franchement que lui dans la nature morale qui a donné naissance à la Constitution Anglaise.

Oui, en effet, « c'est sur l'amour exclusif de soi que la Constitution » d'Angleterre a fondé le jeu de ses différentes parties. » Montesquieu nous l'avait montré indirectement, en nous faisant toucher au doigt les ressorts de cette Constitution. Car, puisque le but de cette Constitution est la conservation des privilèges, puisque son mécanisme a pour résultat d'introduire et d'introniser dans l'État ces mêmes privilèges, il est bien sûr que cette Constitution est fondée sur l'égoïsme. Montesquieu avait dit privilège, De Lolme dit égoïsme, De Lolme dit le vrai mot. Une Constitution qui divise la nation en deux nations, les nobles et le peuple, non seulement reconnaît l'égoïsme, mais le sanctifie. Une Constitution qui, faisant des privilégiés à divers titres un seul corps dans le parlement, donne à ce corps une force équivalente à celle du peuple tout entier, est la consécration la plus éclatante de l'égoïsme.

De Lolme ne se trompe donc pas en disant que la Constitution Anglaise a dédaigné tous les ressorts moraux de l'homme, pour n'en reconnaître et n'en accepter qu'un, l'égoïsme. Faite pour consacrer l'égoïsme, cette Constitution vit par l'égoïsme.

Il s'agit de savoir ce que peut être une nation qui sanctifie l'égoïsme, et dont la Constitution ne connaît pas d'autre vertu. Je sais qu'on va me parler de la prospérité du Peuple Anglais. Mais je répondrai qu'il s'agit apparemment de la prospérité des privilégiés de l'Angleterre; car je ne sache pas que l'immense majorité du Peuple Anglais soit dans une condition prospère. Et puis il faut dire des nations ce que Solon disait des individus : « Ne parlez pas du bonheur d'un homme jusqu'à » ce qu'il ait terminé sa carrière. »

Ce mot de Solon m'en rappelle un autre du même sage, qui est tout à l'oppose des pensées de De Lolme sur la Constitution d'Angleterre : « Laissons aux autres la richesse, et que la vertu soit notre partage. »

Vous verrez qu'en législation il faudra retourner à la vertu, et que ce mot du législateur d'Athènes pourra redevenir de mise. Car qu'estril arrivé depuis De Lolme qui renverse toutes ses prophéties? De Lolme affirme que la Constitution Anglaise, fondée sur l'égoïsme, est « le » dernier mot de l'esprit humain; » il s'extasie sur cette consécration légale de privilèges a qui se maintiennent eux-mêmes et s'éternisent » par le simple jeu d'une Constitution ; » il voit là, à la vérité, une lutte, mais « une lutte réglée comme la marche des astres du ciel. » Enfin il

croit que a cette bataille des intérêts, ainsi organisée, répond au but b de la nature humaine. » Sa conclusion est donc que la Constitution Anglaise c étant fondée sur un principe, non pas seulement durable, o mais éternel, on ne voit pas comment elle périrait. » 11 n'y a pas un Anglais de bon sens qui pense aujourd'hui ce que pensait De Lolme sur la pérennité de la Constitution Anglaise.

Montesquieu, plus réservé que De Lolme, croyait, lui, que la Constitution d'Angleterre pourrait bien avoir en elle quelque vice caché qui la détruirait. Mais il ne voyait pas ce vice. Comme les plus grands hommes sont de leur siècle! Montesquieu dit et démontre que la Constitution Anglaise est une Constitution de privilèges, d'aristocratie, de lutte entre des intérêts divers; et il ne voit pas néanmoins comment elle peut périr 1 S'il croit qu'elle périra, c'est parce que rien n'est immortel : a Comme toutes les choses humaines ont une fin, l'État dont » nous parlons périra. Rome, Lacédémone, et Carthage, ont bien «péri!»

0 président de Montesquieu! comme disait Voltaire.

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