‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 68 sur 132 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le mécanisme de contrepoids de la Constiiation Anglaise n'a pour bot que le maintien

de l'aristocratie.

Le mécanisme est conforme au principe. Ce mécanisme, suivant Montesquieu, consiste dans le contrepoids que l'aristocratie à elle seule oppose à la masse entière de la nation. L'aristocratie prise à part est

une nation équivalente, par la puissance de son vote, à la nation tout entière. Ainsi, avoir distingué deux nations dans la nation, les privilégiés et les non-privilégiés, les nobles et le peuple, et les avoir équilibrées par la Constitution, en résumant ces deux nations distinctes en deux corps au parlement, « lesquels ont chacun leurs assemblées et » délibérations à part, de même qu'Us ont des vues et des intérêts » séparés, » voilà l'artifice avec lequel la Constitution d'Angleterre a réalisé son programme, le maintien des privilèges et de l'inégalité.

Nous aussi, la France, nous avons eu, au sortir de l'âge féodal, des parlements, où les nobles, le clergé, et le peuple, étaient représentés. Mais nous n'avons pas su accomplir l'œuvre que les Anglais ont accomplie. Nous n'avons pas su constituer un parlement où deux corps distincts, les nobles et le peuple, auraient chacun leurs assemblées et délibérations à part, de même qu'ils auraient des vues et des intérêts séparés.

Loin de tendre à ce but, nous avons poursuivi un but tout contraire. Faire deux nations dans la nation paraissait instinctivement à nos pères une monstruosité qui révoltait leur cœur et leur intelligence. Nous avions approché de trop près les Romains et les Grecs, et nous nous rappelions trop leur amour pour la patrie commune. Nous étions aussi trop empreints de l'esprit catholique; les Francs de Clovis avaient pris avec trop de chaleur la cause de l'unité, ou de la religion universelle;

h papauté romaine nous influençait trop par son idéal. Et puis nous reçûmes trop tôt et nous embrassâmes avec trop d'ardeur le droit romain, c'est-à-dire la loi commune; les coutumes des Barbares, le droit féodal fut trop vite abandonné par nous. Enfin , placés au centre de l'Europe, nous fûmes incessamment poussés à civiliser les peuples qui nous entouraient ou à nous civiliser par eux ; et, en servant ainsi l'unité au-dehors, nous primes naturellement pour culte l'unité au-dedans. Nobles, clergé, et peuple, se sont donc regardés chez nous comme ne formant qu'une seule et même nation. S'il y eut des récalcitrants, Us furent vaincus. Nos rois ont travaiUé infatigablement à détruire, à briser tous les privilèges; et le peuple les a aidés : il les a faits grands, il les a aimés pour cette œuvre; U leur a prêté sa force pour qu'il n'y eût en France que la France, un seul peuple, une seule nation, une loi commune, l'égalité enfin. L'égalité était notre chimère, même alors que nous n'en connaissions pas le nom.

Les conquérants normands ont travaillé sur un autre plan dans l'île qu'ils avaient asservie. Ils ont travaillé pour eux. Ce sont les nobles qui ont été la cheviUe ouvrière de la Constitution d'Angleterre. L'original primitif de la Charte, c'est le livre où Guillaume-le-Conquérant inscrivit les noms de la noblesse normande. Est-il surprenant que Montesquieu retrouve dans la Constitution Anglaise ces mêmes nobles for-

mant un corps distinct, ayant ses assemblées et délibérations à part, ses vues et ses intérêts séparés?

CHAPITRB VIII.

L'aristocratie se peint dans tons les détails de celle Constltatioa.

Tout donc, dans la Constitution Anglaise, découle de l'aristocratie. L'aristocratie d'abord, le peuple ensuite. L'aristocratie d'abord, le monarque ensuite. L'aristocratie est la pierre angulaire de cette Constitution. Si quelqu'un en doute encore, qu'il lise le chapitre entier de Montesquieu.

Pourquoi Montesquieu a-t-il admiré si naïvement ce qui est le mal et le passé? Pourquoi son génie a-t-il servi à propager sur le continent et peut-être à consolider en Angleterre, comme un chef-d'œuvre de raison, la Constitution dans laquelle s'était réalisée et congelée pour ainsi dire la féodalité du Moyen-Age?

Ou plutôt pourquoi cette Constitution vit-elle avec éclat depuis trois siècles, et pourquoi, n'ayant pu parvenir à nous en faire une qui fût viable après notre Révolution, avons-nous accepté celle de nos voisins?

Je le dirai plus tard, dans un autre écrit (1). Si le principe de la Constitution Anglaise est détestable, il n'en est pas moins vrai que les Anglais ont empiriquement découvert quelques traits du véritable mécanisme d'un bon gouvernement

Ce sont ces traits qui ont égaré Montesquieu, et la France à la suite de Montesquieu.

Les Anglais sont de grands industriels, de grands mécaniciens. Avant la machine à vapeur, ils avaient inventé la machine politique que Montesquieu a admirée et dont Louis XVU1 nous a gratifiés. Il y a dans ce travail des Anglais quelque chose de providentiel.

Seulement il ne faudrait prendre ni le principe pour le service duquel ce mécanisme fonctionne en Angleterre, ni ce mécanisme luimême sous la forme par laquelle il répond à ce principe. Mais il faudrait prendre dans ce mécanisme l'idée d'un bon gouvernement réalisant un principe infiniment supérieur à celui qui régit l'Angleterre.

Quoi qu'il en soit, il me suffit ici d'avoir démontré que le principe de la Constitution Anglaise est l'Aristocratie.

Ce principe, au surplus, se peint dans tous les détails de cette Constitution. On aurait pu, par exemple, composer la Chambre des nobles par vote d'élection, comme cela existait dans nos anciens parlements,

(!) Tai tenu ma promesse. Voyea l'écrit tatilulé : Le vrai Contr'tm, ou la Triade. dans un des volume» suivauts de cette édition. (1850.)

où le corps entier de la noblesse envoyait des représentants. Mais ce mode, remarque Montesquieu, ne serait pas suffisamment aristocratique. Que l'élection soit laissée au peuple, qui, ne possédant pas de privilèges acquis, n'a pas pour loi la transmission héréditaire ; mais que ceux qui ont des privilèges acquis, c'est-à-dire la nation des nobles, pleins de respect pour cette loi de transmission héréditaire, source de la noblesse, se confient uniquement à elle pour leur représentation au parlement. Celte représentation n'en sera que meilleure et plus solide; car l'hérédité, étant incarnée au sein même du parlement, aura, pour la conservation des privilèges, une ténacité invincible et une perspi cacité incomparable : « Le corps des nobles doit être héréditaire. Il l'est » premièrement par sa nature ; et d'ailleurs il faut qu'il ait un très » grand intérêt à conserver ses prérogatives, odieuses par elles-mêmes, » et qui, dans un État libre, doivent toujours être en danger. »

Dans un État libre! Montesquieu peut avoir raison d'appeler État libre un pays ainsi organisé; il s'agit seulement de s'entendre sur la liberté : il y a une liberté qui est ce qui reste à chacun après que les privilégiés ont largement exploité leurs privilèges. Mais assurément Montesquieu a tort lorsqu'il dit ailleurs : « II est une nation dans le » monde qui a pour objet direct de sa Constitution la liberté politique; » car il vient de prouver lui-même que l'objet direct de la Constitution Anglaise est le maintien des privilèges et de l'aristocratie.

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