‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 72 sur 132 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Noas en sommes encore a Montesquieu, faute de science.

Oser dire cela, est-ce nous montrer irrévérencieux à l'égard de tan de nobles intelligences et de cœurs généreux qui ont servi la France depuis la Révolution?

Non, pas plus que ce n'est manquer de respect aux politiques qui ont dirigé la Monarchie Française avant cette Révolution, ou en général à tous les politiques dont l'histoire fait mention.

Il y a des sciences qui ne sont que d'hier; la philosophie de l'histoire n'est que d'hier : pourquoi la philosophie de la politique ne serait-elle pas de demain?

Mais Platon, direz-vous, mais Aristote?

Aristote a écrit pour contredire Platon. Avez-vous accordé Platon et Aristote ? Le procès n'est pas jugé entre ces deux grands maîtres de la politique. Donc la science dont je parle n'existe pas.

D'autres objecteront Montesquieu. Mais d'autres, à l'instant, objecteront Rousseau ; et, puisque Rousseau nie Montesquieu , j'en resterai plus ferme dans mon avis que la science politique est encore un ignotum.

Nous venons de voir, d'ailleurs, quelle est la doctrine de Montesquieu.

Tout le monde sait que le chapitre de la Constitution d Angleterre est le point culminant de sa politique, et qu'il n'a écrit en quelque sorte l'Esprit des Lois que pour ce chapitre. Il s'est étudié à y résumer ce qu'il regardait comme des principes, et il a employé tout son art à faire illusion au lecteur. Vous croyez lire un axiome métaphysique sur la politique, et la phrase suivante vous montre que c'est de l'Angleterre qu'il s'agit. L'Angleterre est ainsi l'absolu, le beau et le bon absolu, pour Montesquieu. Or, je le demande, n'est-ce pas une immoralité monstrueuse que cette apologie du fait et du privilège que nous venons de voir étalée dans ce chapitre ! Malgré tous ses efforts, Montesquieu ne parvint pas à déduire de l'étude comparée des législations, et en particulier de l'étude des deux Monarchies Française et Anglaise, un véritable principe. L'œuvre de Montesquieu est empirique; c'est une ébauche, un tâtonnement pour s'élever à une science métaphysique de la politique. Mais cette science métaphysique de la politique, Montesquieu ne l'a pas atteinte.

Rousseau non plus. Rousseau opposa à la monarchie et à l'aristocratie de Montesquieu la république et la souveraineté populaire. Mais Rousseau a-t-il , plus que Montesquieu, une science véritable, j'entends une science basée sur la nature humaine et concluant de cette nature humaine à l'art de la politique? Rousseau a-t-il émis un véritable principe d'organisation politique? La Souveraineté du Peuple est une vérité sans doute; mais j'ai montré plus haut (1) que Rousseau luimême appelle et demande une science pour organiser cette vérité, pour la réaliser; j'ai montré que son Contrat Social se résume dans cet aphorisme : « La Souveraineté du Peuple existera, le peuple sera en effet le vrai souverain, le souverain légitime, quand la science humaine aura donné à cette souveraineté le souffle de l'existence : jusque là ce n'est qu'un projet. » Le peuple souverain (ce sont les paroles mêmes de Rousseau ) n'est que « l'ouvrier qui monte et fait marcher la machine; » mais il faut, suivant Rousseau, et selon le ton sens, que cette machine ait été préalablement inventée. Or, Rousseau, de son aveu, n'a pas inventé cette machine. Il n'a donc tracé que les prolégomènes de la législation.

Existe-t-il d'autres théoriciens politiques qui aient effacé Montesquieu et Rousseau? Non, nous en sommes encore à Montesquieu et à Rousseau; nous en sommes encore aux prolégomènes. Nous en sommes encore à trois mots : Monarchie ( la Monarchie Française de Montesquieu), Aristocratie (la Monarchie Anglaise de ce même Montesquieu), et enûn République (la Démocratie de Rousseau). Ce sont là trois aspirations diverses qui peuvent donner lieu à trois factions dans l'État ;

(l) Dan» la Première Partie de cet écrit.

mais ce n'est pas un principe, ce n'est pas une idée, ce n'est pas une science.

Tels donc que Montesquieu et Rousseau ont laissé nos pères, tels nous sommes.

La première chose pour sortir, s'il esl possible, de notre ignorance, c'est de la reconnaître.

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