CHAPITRE VIII
Un soldat pour législateur.
Il y a toujours de la vérité et de la profondeur dans les traits que la passion , même aveugle, inspire aux poètes. M. de Chateaubriand , en 1814, dans un pamphlet célèbre, appela Napoléon un Corse; et avant lui je ne sais quel personnage politique avait dit : a Nous avons pris pour » maître un de ces Corses dont les Romains ne voulaient pas pour es- » claves. » Ce nom de Corse résume en effet l'espèce de viol et d'attentat que Napoléon vint commettre sur la pensée et sur la liberté humaine.
Un Corse, c'est un homme qui tient plus de l'antiquité que des temps modernes; c'est un homme qui a participé, dans les générations lointaines, au régime grec et romain, mais qui, depuis que la civilisation a quitté le littoral de la Méditerranée pour l'intérieur de l'Europe, abandonné par cette civilisation , est resté aux confins qui séparent cette civilisation de la barbarie. 11 n'a éprouvé aucune des phases de transformation que l'Europe a subies. Il se rappelle Alexandre et César, et il sait qu'il y a un pape à Rome; car après la Grèce, après l'empire romain, le Catholicisme a été encore assez grand pour venir jusqu'à lui. Mais là s'arrête sa science. 11 ignore ce qui s'est fait en Europe depuis tant de siècles. Si donc la Providence le prend par la main, et le jette dans cette Europe au moment d'une grande commotion, il portera dans ses actions son ignorance native.
Tel fut Napoléon.
Il n'avait pas naturellement le sens des révolutions antérieures de l'Europe, il ne savait pas où ce monde européen s'achemine. Les luttes de l'esprit humain, dans cette Europe, ne l'avaient jamais profondement occupé. Demandez à un homme né au centre de cette Europe ce qu'il y a de plus remarquable dans l'histoire européenne , il vous parlera de la lutte du monde laïque contre la papauté , et de la lutte
de la démocratie contre la féodalité; il vous parlera de la Renaissance, de la Réforme, de la Philosophie. Napoléon n'était pas né dans cette atmosphère. L'esprit de la Réforme et de la Philosophie n'avait pas entouré son berceau. Il ne marchait pas naturellement avec ce grand fleuve de l'esprit humain qui coule en Europe vers des destinées encore inconnues, mais certaines.
Ceux qui ont étudié Napoléon dans les monuments qui nous restent de sa jeunesse, savent quelle profonde ignorance forma autour de lai comme une ombre protectrice qui lui permit d'être ce qu'il fut. Car cet ignorant, qui vint se jeter en travers de tout le mouvement de l'esprit humain en Europe, avait à un haut degré ce qui avait fini par manquer aux vrais représentants de l'esprit européen, la foi. Oh! quelques années auparavant, il n'aurait pas réussi. Sa foi ignorante n'aurait pu supporter la lutte contre des hommes de foi comme lui , mais qu'animait l'esprit des vraies destinées de l'Europe. Devant Robespierre, devant Saint-Just, et même devant Danton et devant Mirabeau, Napoléon se serait éclipsé, comme Sieyès s'éclipsa devant lui. Mais, à la fin, il se trouva seul de croyant au milieu de tous ces hommes qui avaient traversé la Révolution, et qui ne croyaient plus à rien, parce qu'attendant de cette Révolution une Constitution en rapport avec elle et avec les causes qui l'avaient engendrée, ils avaient vu ce résultat radicalement manqué. De là vint sa force, sa grandeur, sa supériorité, sa puissance. De là vint cette audace de se faire maître, roi , empereur, législateur, non seulement de la France, mais de l'Europe entière.
Quand l'Assemblée Constituante ou la Convention pensaient à une Constitution, tout l'esprit des temps modernes s'agitait dans les entrailles de ces assemblées. Montesquieu et Rousseau se trouvaient là en présence; et derrière eux toute l'histoire, les monarchies, les républiques, les religions, les philosopbies. Mais puisque rien de solide n'était sorti de ces débats, il pouvait bien venir un rêveur qui, étranger à l'Europe moderne et à son histoire, penserait par lui-même et agirait tout seul.
Il vint, ce rêveur qui croyait à la gloire d'Alexandre, à celle de César, aux héros de Plutarque, mais pour qui toutes les gloires modernes de l'esprit humain étaient restées dans l'ombre. Il vint, et j'ai dit ailleurs (1) ce qu'il vint faire : défendre contre l'étranger, consolider en Europe et populariser hors de la France les résultats généraux de la Révolution Française. Mais quant à constituer cette Révolution, son ignorance dans cette œuvre n'eut d'égale que son audace. Sous ce rapport l'esprit humain recula par lui jusqu'à la barbarie.
(I) Étude sur Napoléon. Voyei Y Appendice à la suite de ces Discoura. (1S50).
Il faut convenir néanmoins que la transition de la Révolution à Napoléon avait été faite avant lui; ce n'est pas lui qui l'a faite : cela eût été au-dessus des forces d'un homme. Par son impuissance à s'organiser, la Révolution, je le répète encore, fraya la voie qui conduisit Napoléon à la fouler aux pieds. D'un côté, l'école de Montesquieu n'avait jamais eu pour idéal qu'une monarchie ou une aristocratie : il est vrai que cette école voulait concilier la liberté, et même un peu d'égalité, avec cette forme de gouvernement; mais elle n'avait pas pu résoudre ce problème. D'autre part , l'école de Rousseau et de Mably avait patronisé les républiques antiques, mais elle n'avait pas pu découvrir le gouvernement républicain; elle avait bien restauré le principe de la souveraineté populaire, mais elle n'avait pas su l'organiser, et n'en avait tiré en fait comme en théorie qu'une dictature ou une anarchie. Ainsi monarchie, aristocratie, dictature, anarchie, voilà les quatre mots qui surnageaient sur la France, quand Napoléon aperçut dans le ciel ce qu'il appelait son étoile.
Il prit l'un de ces quatre mots pour le mal absolu , et il s'arrangea des trois autres. Il enchaîna, comme on dit, l'anarchie, et se fit monarque, dictateur, et chef d'une aristocratie nouvelle. 11 dit plus haut que Louis XIV : L'État, c'est moi. Il appela sa famille uné dynastie (1). Il rétablit la féodalité; il renouvela la noblesse; il restaura le Catholicisme. Et c'est ainsi qu'avec le plagiat du passé, il crut résoudre le problème d'une législation à donner au monde émancipé. Mais pourquoi tant de grands esprits, nés au sein de l'ère moderne et nourris par elle, n'avaient-ils pu le résoudre?
11 est important, toutefois, de bien constater le résultat auquel la France arriva, lorsque, se dégoûtant des principes, elle confia témérairement son sort à un dictateur.
Dans la Constitution inventée par Bonaparte, resta-t-il un seul trait de l'idéal de la Révolution? Napoléon, on l'a dit cent fois, traita la Révolution comme Néron traita sa mère, et les désastres qui marquèrent la fin de son règne furent sans doute la peine de son parricide.
Des générations abusées ont applaudi à ce mot de Napoléon : « Je n'aime pas les idéologues. » On peut voir aujourd'hui où cette haine de la pensée nous a conduits.