CHAPITRE I
Les Nattons sont U société de «tape Nation.
Après avoir parlé du Gouvernement de la France, il me reste à parter de sa Politique extérieure.
J'ai déjà dit que la France a un rôle providentiel dans les destinées de FEurope et dans lu constitution de l'Humanité, et que ce rôle est nécessaire à sa propre existence (4). La France doit périr, si son action civilisatrice sur FEurope rai est enlevée.
(I) Voyei la Seclioo IV de U Troisième Partie.
Il y a une loi admirable à tirer de l'état môme de lutte et d'antagonisme où les hommes et les nations ont vécu jusqu'ici. Les nations jusqu'à ce jour se sont faitfmutuellement la guerre : pourquoi? parce que leur sort est d'influer les unes sur les autres, et que la vie, pour chacune d'elles, est dans leur solidarité.
Une théorie régnait, au Seizième et au Dix-Septième Siècle, sur ce qui constitue la vie des nations. Machiavel, Bodin, PufTendorf, Grotius, Bacon, Hobbes, tous les grands politiques, étaient persuadés que la guerre était indispensable pour le bon régime et la vie des peuples. Ils comparaient la guerre au mouvement, qui est nécessaire au corps humain.
Cette théorie est fausse; mais c'est dans sa forme seulement qu'aile est fausse. Dites que chaque peuple, pour son propre bien et sa propre existence, a besoin d'agir sur les autres peuples; et vous direz la plus certaine des vérités.
L'avenir transformera l'idée des politiques du Seizième et du Dix- Septième Siècle. Ce n'est pas la guerre, c'est l'influence civilisatrice qui est nécessaire aux peuples. Au fond, les grands conquérants ont été de grands civilisateurs. La guerre, la conquête peut cesser et doit cesser; c'est une forme du passé : mais l'activité extérieure et objective ne doit pas cesser avec les guerres et les conquêtes. Toute nation qui ne donne rien à ses voisines, qui n'agit pas extérieurement et objectivement, est destinée au marasme, à la maladie, à la mort. La France dort-elle mourir, et veut-elle mourir?
L'indispensable nécessité de la guerre extérieure pour la santé intérieure des États, voilà, dis-je, la doctrine unanime des plus grands esprits politiques jusqu'au Dix-Huitième Siècle, et Montesquieu luimôme' ne l'a pas complètement rejetée (1). Est-ce poison, est-ce nourriture que cette doctrine? Ce sera comme vous saurez l'entendre. Ce
(I) J'ai démontré ce point important de l'histoire de la philosophie dans on article de l'ancien Globe (1887), intitulé De l'Union Européenne. Il y avait alors, sous la Restauration, un professeur de philosophie qui faisait l'apologie de la guerre, et ia déclarait à jamais louable et nécessaire. Suivant lui, les vaincus avaient toujours tort; la victoire et le droit marchaient toujours ensemble : le droit était le fait, le fait était le droit. Belle philosophie! Il semble que la conséquence eût été de nous engager à reprendre notre revanche de Waterloo : mais, par une conséquence plus grande, le même professeur, s'inclinant devant la décision du lait, enseignait à la jeunesse à bénir la Charte de Louis XVffl et Waterloo. Où conduisaient de pareilles doctrines? à la destruction de tout idéal, à une complète démoralisation. Ceux qui nous gouvernent aujourd'hui (et: ce professeur est du nombre) oat suffisamment montré où mène la sanctification du fait sans idéal. Nous protestâmes en prouvant que dans les dernier* siècles la guerre était la conséquence néee»airqd*r«rganisalion intérieure des États, et en montrant rorfgine et le développement du principe pacifique. Vojex le morceau intitulé : De l'Union Européenne, dans T Appendice a la suite de ces Discours. (1800.)
sera poison, si vous regardez que l'action mutuelle des nations doit consister dans l'envahissement, la conquête; que les nations ne peuvent agir les unes sur les autres que par la domination et la tyrannie que leur voie, enfin, est Y Inégalité. Mais si, dépouillant la pensée des politiques du Seizième et du Dix-Septième Siècle de sa forme, vous recueillez seulement cette idée : que la vie des nations n'est pas concentrée et ne peut pas se concentrer à l'intérieur ; qu'une nation, pour exister, a besoin d'exister hors d'elle, de vivre avec et dans les autres nations ses sœurs; que le but de sa vie, c'est le salut de toutes les nations, le développement de toutes les nations, le perfectionnement de toutes les nations ; et qu'ainsi sa voie est l'Égalité : alors, de même que la nature a souvent caché un aliment salubre dans des substances vénéneuses, de même dans le poison que vous offrent Machiavel et Bodin, Hobbes et Bacon, Grotius et Puffendorf, et qu'ils ont préparé en voyant agir depuis tant de siècles les rois, les conquérants, tous ceux qui ont dirigé les nations, vous trouverez la vérité, la lumière, la nourriture, la vie.
Cette lumière, encore une fois, c'est qu'une nation comme la France doit cesser de vivre, si elle ne continue pas à exercer son rôle de civilisatrice en Europe. Car une nation ne vit pas seulement par elle-même, en elle-même, et pour elle-même : les autres nations sont nécessaires à sa vie. Et ainsi qu'un homme devient stupide et fou dans la solitude absolue et l'isolement complet, de même une nation s'avilit et se dégrade quand elle n'a pas le rôle qui lui convient dans la société des nations. Pourquoi quelques vaisseaux anglais font-ils aujourd'hui trembler les Chinois? pourquoi les Chinois nous paraissent-ils de vieux enfans arrivés à la décrépitude sans être sortis de l'enfance? C'est que la Chine s'est séparée, et s'est, comme on dit, entourée d'une muraille.
CHAPITBB II.
Transformation des théories du Seizième et du Dfx-Seplièm* Siècle sur la Guerre.
« Il y en a, dit Bodin, qui s'imaginent qu'une paix continuelle est » l'état auquel doit aspirer un empire; mais ceci est une grande er- » reur; » et il le prouve par une foule de raisons solides tirées de l'organisation des sociétés de son temps. Ailleurs il consacre tout un long chapitre à montrer comment la guerre extérieure est un remède souverain aux guerres civiles.
Transformez l'idée de Bodin : à la guerre étrangère, substituez une influence civilisatrice, le perfectionnement de l'Humanité par les sciences, les arts, la morale, la politique; et l'idée de Bodin, dépouillée
de sa forme, sera solide et vraie. Toute nation a besoin de rivaliser avec les autres nations dans cette voie, et d'agrandir ainsi ses frontières.
Arrivé presqu'à la fin de son grand ouvrage du Perfectionnement des Sciences, Bacon s'étonne d'avoir traversé tout l'océan des connaissances humaines, d'avoir touché à tant de découvertes faites ou à faire, et de n'avoir rien dit d'une science qui domine toutes les autres, de la science du gouvernement. Mais le chancelier d'Angleterre craindrait de se compromettre en écrivant sur la politique; ses pensées sur ce sujet délicat ne paraîtront, dit-il, qu'après sa mort. Tout ce qu'il peut faire pour le présent, c'est d'indiquer quelques principes généraux d'une incontestable évidence. Or, un de ces principes, c'est que l'art de régner ne consiste pas seulement à rendre un État heureux et florissant : il faut l'agrandir, il faut de toute nécessité étendre ses frontières. D'ailleurs la guerre, en elle-même, est une bonne chose ; c'est un exercice salutaire. Bacon compare le corps politique au corps humain : la guerre civile, c'est la chaleur de la fièvre; la guerre étrangère, c'est la chaleur qui résulte du mouvement, et on sait combien celle-ci est utile à la santé : « Hélium civile profecto ins- » tar calorie febrilis eet; at bellum extemum instar caloris ex motu, (jui » valetudini imprimis conducit. Ex pace enim deside atque torpente et a emoliuntur animi et corrumpuntw mores. » Bacon fait plus ; il enseigne franchement un art de nourrir la guerre, de la rendre presque permanente, tout en ayant toujours de son côté, non pas la justice, mais l'apparence de la justice, a Entretenez, dit-il, avec soin l'esprit militaire de votre noblesse; inspirez au peuple un vif orgueil national, rendez-le chatouilleux sur le point d'honneur; et ensuite ne laissez jamais échapper la moindre occasion de mettre à profit cette ardeur guerrière. Il est impossible qu'il ne s'en présente pas. Si quelque dégât a été commis sur la frontière, si vos ambassadeurs ou vos marchands ont été insultés, dites que la nation tout entière l'a été; n'attendez pas qu'on vous fasse réparation, courez aux armés. De plus, en toute occasion, affectez pour vos alliés une vive tendresse; que leurs injures soient les vôtres; prenez parti dans toutes leurs querelles : ce fut l'art des Romains ! »
Ces préceptes de Bacon rappellent ceux de Machiavel. Mais il reste vrai qu'une nation qui n'aurait pas avec les autres la relation essentielle que Bacon appelle des guerres (parce que dans le passé la guerre était presque la seule relation possible des nations entre elles, leur grand moyen d'échange de civilisation), qu'un tel peuple, dis-je, perdant le sentiment de sa grandeur et de sa destinée, se corromprait et tomberait dans l'imbécillité. Les nations sont la société de chaque nation. Chaque nation a pour milieu les autres nations. Chaque nation