‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 83 sur 132 · CHAPITRE lit · texte numérisé non relu

CHAPITRE lit

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tes géomètres caractérisent les valeurs dont ils s'occupent dans leurs problèmes eu disant qu'elles sont fonction intégrante les unes des autres. On peut dire de même que la politique extérieure et la politique intérieure d'une nation sont fonction l'une de l'autre. Ce sont deux aspects inséparables de la vie des nations, qui s'impliquent mutuellement. Avec un peu de réflexion, il n'est personne à qui cette vérité écuappe.

Il y a quelques mois, un écrivain fort distingué (1) publia une brochure politique où il attribuait tous les maux intérieurs de la France à la décadence de notre influence politique en Europe. Si la France est divisée en partis, si sa vie se consume en discussions stériles, si le caractère national se corrompt, si les mœurs s'altèrent, si le gouvernement s'affaisse, si le scepticisme nous dévore, si l'art retourne à la régence ou à la barbarie, il en faut accuser, suivant cet écrivain, l'abaissement de notre politique extérieure. La France a un rôle à exercer en Europe; elle ne l'exerce pas : de là toutes les maladies qui l'accablent. 11 y avait du vrai, beaucoup de vrai dans cette appréciation. Biais comme l'auteur ne définissait pas clairement l'espèce d'influence que la France doit exercer sur l'Europe, ou plutôt comme il ne concevait pas une autre influence que la domination guerrière, la conquête de quelques provinces, la reprise des frontières qu'on appelle naturelles, un certain ton de grandeur dans les relations diplomatiques, une intervention plus énergique dans toutes les affaires générales, enfin une sorte de politique à la queue de celle de Louis XIV ou de Napoléon, U en résulte pour nous que cet écrivain ne faisait que reproduire, à son insu peut-être, l'idée des politiques du Seizième Siècle, savoir que la guerre extérieure est un exercice salutaire pour les nations. Il ne sortait pas, dis-je, malgré toute son éloquence, de la pensée de Bacon que j'ai citée tout-à-l'beure. U disait à la France : « Te voua bien malade mais la cause de ton mal est assc? simple. Tu as la fièvre de la

guerre civile, parce que tu ne te livres pas au mouvement salutaire de la guerre étrangère ; lu ne prends pas l'exercice hygiénique qui est nécessaire aux nations. Dépêche-toi de te guérir; allons, marche, sors de chez toi, promène-toi, donne-toi du mouvement : encore une fois c'est de l'exercice qu'il te faut ; l'exercice est indispensable à la santé. » ' L'écrit dont je parle vit, je crois, le jour sous le ministère guerrier de M. Thiers. Mais la difficulté de donner à la France cet exercice salutaire qu'on lui conseillait se montra bientôt, et, comme chacun sait, d'une façon assez scandaleuse. On eût dit que la France était tombée en paralysie. D'où cela vint-il 1 De peu de chose... De notre Constitution. Il y eut le monarque, d'abord, qui, jugeant la bourgeoisie atteinte de pacificomanie (le mot est historique), mit haro sur ce beau mouvement; il y eut bien d'autres obstacles que je n'ai pas besoin d'énumérer. Qu'arriva-t-il à l'auteur dont je parle? 11 réfléchit, et écrivit une seconde brochure, où, à l'inverse de ce qu'il avait dit dans la première, il démontra que l'abaissement de notre politique extérieure tient au désordre de notre état politique intérieur. E gempre bene.

Les deux propositions sont, en effet, toutes deux également vraies. La France a un rôle à exercer en Europe; elle ne l'exerce pas : donc elle est malade intérieurement, par ce défaut d'action externe et de vie de relation, comme disent les physiologistes. Voilà une proposition certaine, incontestable, que tout le monde sans doute ne découvrirait pas d'abord, que bien des hommes d'État, bien des députés, par exemple, n'auraient pas soupçonnée, mais qu'il est aisé, je pense, de leur faire comprendre. Mais aussi en voici une autre qui n'est pas moins certaine : la France a une mauvaise Constitution politique intérieure ; donc elle n'est pas propre à exercer en Europe le rôle qui lui convient.

Aussi sommes-nous, depuis vingt ans, à même de juger alternativement du mérite de la politique extérieure de la France par sa Constitution, et du mérite de sa Constitution par sa politique extérieure.

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