CHAPITRE II
Allocution de Saint-Simon a limitai, a l'Université, a l'Empereur.
C'était en 1812. Un million d'hommes avait péri dans les guerres de l'Empire, et pourtant l'Europe continuait à n'être qu'un vaste champ de bataille. C'est que vainement la France, après sa Révolution, avait remis à Bonaparte sa destinée et celle du monde. Ce grand homme n'avait su marcher que dans les voies du passé. Il avait foulé aux pieds la Révolution sa mère. Mais l'esprit de liberté, comprimé en France , avait réagi chez les autres peuples. Les nations, elles aussi, vont à l'égalité; elles ne veulent plus de serv itude. Le despotisme allait donc périr, et sur la terre même qui l'avait si solennellement condamné avant de se confier à Napoléon. Mais que deviendraient la France et l'Europe?
Il y avait alors un philosophe ignoré qui se faisait sans cesse cette question : a Que deviendront la France et l'Europe? » Cette question le possédait; il en cherchait la solution, il croyait l'avoir trouvée. Il vivait dans cette concentration nécessaire pour les grandes découvertes,
•qui fit accuser S. Paul de folie par le préteur romain, et qui fit qu'Archimède se laissa tuer plutôt que de se déranger de son problème. On lit dans une lettre qu'il écrivait à cette époque à un ami pour lui demander de l'argent : « Depuis quinze jours je mange du pain et je bois » de l'eau, je travaille sans feu, et j'ai vendu jusqu'à mes habits pour » fournir aux frais des copies de mon travail. C'est la passion de la » science et du bonheur public, c'est le désir de trouver un moyen de » terminer, d'une manière douce, l'effroyable crise dans laquelle toute » la société européenne se trouve engagée, qui m'ont fait tomber dans » cet état de détresse. »
Cet homme donc était occupe de la question que nous touchons en ce moment; il était occupé du rôle de la France : mais ce rôle se confondait dans sa pensée avec la restauration de la société européenne.
Ce philosophe, qui, suivant les préjugés de la noblesse, descendait de Charlemagne, était, au moins, bien digne de cette descendance. Car il avait le plus profond sentiment de la tradition de la France et de son rôle dans le passé. Il voyait clairement que ce qui avait constitué la France, c'était d'avoir contribué plus qu'aucune autre nation à constituer l'Europe.
Il s'adressait aux savants pour les convaincre que c'était à eux de reconstituer la France et l'Europe; et trouvant ces savants engagés dans des recherches de détail, il voulait leur persuader de sortir de Y analyse et d'entrer dans la synthèse.
Mais les savants ne le comprenaient pas. Le monde scientifique était livré à l'analyse, c'est-à-dire à la dissolution, comme le monde humain.
L'ambition, la violence, régnaient dans la politique; le scepticisme, l'athéisme, dans les croyances morales; l'analyse dans les travaux scientifiques.
Je ne dis pas que Saint-Simon (car c'est lui) eût trouvé le principe scientifique, moral, et politique, qui pouvait réorganiser la science, la morale, la politique, et par conséquent la société européenne. Je suis certain, au contraire, qu'il se trompait en croyant que la foi-mule de Newton, l'attraction, était suffisante par elle-même, et destinée à devenir, sans autre découverte, ce principe réorganisateur. Mais je dis seulement qu'il jugeait admirablement les causes de l'effroyable crise, suivant sos expressions , dans laquelle toute lasocièU européenne se trouvait engagée.
Saint-Simon n'est pas bien compris encore. C'était un génie politique. L'histoire, la philosophie de l'histoire, voilà son domaine. C'est parce qu'il sentait la politique et l'histoire, qu'il voulut organiser la science. Ce ne fut pas un génie naturellement métaphysicien, ni naturellement religieux : ce fut un politique.
Mais quand tout est dissous, quand l'analyse dissolvante règne par-
tout, entre toutes les sciences et dans chaque science, entre toutes les. religions et dans chaque secte, entre toutes les nations et dans chaque nation, entre tous les hommes et dans chaque homme, entre tous les esprits et dans chaque esprit, je vous le demande, quel est alors le grand politique, et que doit-il faire?
Le grand politique se fait savant, philosophe, bien que ce ne soit pas là son génie. Il cherche, il emprunte une idée philosophique générale, et il veut amener le monde à cette foi commune. Il sait que la politique, c'est une synthèse; que la politique, c'est le geste de la religion.
La vraie politique, je l'ai déjà dit, est impossible à ces époques de dissolution générale. Il faut un travail préliminaire de la pensée.
En attaquant l'analyse, réputée alors la méthode unique, en essayant de restaurer la synthèse, Saint-Simon obéissait à son génie politique.
Aussi je ne crains pas de dire une chose qui pourra étonner. Je ne crains pas de dire que le peuple de l'avenir, comparant Napoléon et Saint-Simon, reconnaîtra le grand politique dans cet homme qui vendait ses habits pour persuader aux savants que le monde était à réorganiser, et que c'était à eux à le réorganiser avec la formule de Newton. Quant à Napoléon, c'est un guerrier et un conquérant.
Pendant donc que le guerrier, le conquérant, se débattait sur le bord de sa ruine, le politique, caché sous les haillons d'un philosophe, s'adressait aux savants, et les conjurait de penser à la situation du monde. Or les savants lui répondaient: « L'analyse! l'analyse! H n'y a pas d'autre voie de découverte que l'analyse! Bacon l'a bien montré. Nous suivons la méthode de Bacon, nous n'en voulons pas connaître d'autres (1). L'observation des faits, l'analyse, voilà toute la science! »
A la fin, un jour, le grand politique se mit en colère, et, dans un des cahiers de son Mémoire sur la science de l'homme, il adresse aux savants cette verte allocution :
« Croyez-vous, Messieurs, que si lui, Bacon, sortait aujourd'hui du » tombeau, il tiendrait le même langage qu'il a tenu il y a deux siè- » cles ! Figurez- vous que ce grand homme, rendu à la vie, assiste à j> une séance de l'Institut : quel serait son étonnement, en voyant que » la philosophie n'est l'attribution d'aucune section de la première » classe, qu'elle n'est l'attribution d'aucune classe de ce corps scienti-
(1) Nolez que les savants se trompaient cl se trompent encore sur le genre de génie et sur la Traie gloire de Bacon. Bacon n'a pas tant préconisé la méthode d'observation que la méthode d'inducUon; et pour son propre compte, Bacon procède toujours par les voies à priori : c'était un génie essentiellement métaphysicien. H restreignit d'ailleurs la méthode expérimentale aux sciences physiques, et il en nia positivement la portée quant aux sciences morales, en quoi il fut parfaitement clairvoyant. Mais le préjugé de la fin du Dix-Huitième Siècle et du commencement du nôtre faisait regarder Bacon comme le père et l'apôtre exclusif de la méthode d'observation sans limite ci sans réserve. (lMî.)
n flquc général (1); de manière que si lui, Bacon, qui sert de guide à » l'Institut dans ses travaux de tous les genres, voulait y entrer» il ne » pourrait être admis sous aucun prétexte dans la première classe, » que la deuxième ne pourrait le recevoir que comme bel esprit, et la » troisième que comme érudit.
» Figurez-vous que ce philosophe, sortant de l'Institut, entre à l'U- » niversité. Quel serait son étonnement, en voyant que ce corps scien- » tiflque enseignant ne se rattache par aucun lien organique au corps » scientifique perfectionnant !
» Figurez-vous qu'en sortant de l'Université, il parcoure tous les cabi- » nets politiques de l'Europe. Quel serait son étonnement, en voyant » que dans tous on sente clairement et vivement qu'on se trouve dans » la position la plus fâcheuse et la plus embarrassante, et que dan6 tous » on ne présente que de petits moyens pour remédier à un grand mal ! » Quel serait son étonnement, de voir qu'on n'y sente |ms la nécessité » du rétablissement d une institution politique commune à tous les » peuples européens, pour les lier politiquement, et mettre un frein à » l'ambition nationale de chacun d'eux !
» Nous voici arrivés si loin, qu'il ne nous reste plus qu'un pas à » franchir pour nous trouver au point de vue général. Ce serait une a espèce de lâcheté, dans cette houtarderic scientifique, de revenir au » corps de nos pensées, après avoir été si près du pic de notre intelli- » gence, sans y avoir monté. Exaltez-vous, Messieurs! nous nous sen- » tons inspiré : Bacon va parler par notre bouche; c'est Bacon qui o parle :
» D'abord à l'Institut :
» — Messieurs, vous êtes cent soixante, tous gens de beaucoup de » mérite, sous le rapport du talent comme sous celui de l'érudition; » vous avez des assemblées régulières; vous êtes |tartagés en classes » et en sections, ayant des attributions scientifiques distinctes ; vous » avez des présidents, des secrétaires. Et cependant vous ne formez » pas une corporation scientifique ; vous n'êtes que des savants ras- » semblés, et vos travaux n'ont point d'ensemble ; ils ne sont que des » séries d'idées accolées, parce que vos idées ne se rattachent à aucune » conception générale, parce que votre société n'est pas systématique- » ment organisée. C'est votre défaut d'organisation qui a été cause » que vous n'avez fait que des réponses partielles, et par conséquent » médiocres et insuffisantes, à la superbe question que l'Empereur
(t) Il y a aujourd'hui une Section des sciences morales à l'Institut. Mais c'est absolument coromt s'il n'y en avait pas. Saint-Simon en dit la raison un peu plus loin, en s'adressant à l'Institut tout entier : « Faites choix d'nne idée à laquelle tous rapportai • toutes les autres, et Ue laquelle vous dériiiisie* tons les principes comme couse1 » quenoes : alors vous aurts une pMdosophic.» (I8«.)
26t TROIS DISCOURS.
» vous a adressée, en vous demandant quels étaient les moyens à émit ployer pour accélérer les progrés des sciences. Voulez-vous, Messieurs, » vous organiser? Rien n'est plus facile : faites choix d'une idée à » laquelle vous rapportiez toutes les autres, et de laquelle vous dédui- » siez tous les principes comme conséquences; alors vous aurez une » philosophie. Donnez à une de vos classes la philosophie pour attri- 9 bution. Chargez les membres que vous y admettrez de déduire ou
* de rattacher (suivant qu'ils procéderont à priori ou à posteriori ), » de ou à votre idée fondamentale, tous les phénomènes connus; et » vous vous trouverez systématiquement organisés sous le rapport » actif et sous le rapport passif, c'est-à-dire sous le rapport des idées
* et sous celui de la corporation ; et votre force, sous l'un et l'autre de » ces rapports, deviendra incalculable.
» Ensuite à l'Université :
» — Votre corporation n'a qu'une existence bâtarde et précaire; » elle sera nécessairement de très courte durée, si vous ne prenez pas » promptement des moyens pour la consolider. Les seuls moyens qui » puissent atteindre ce but sont : 1° de vous rapprocher le plus pos- » sible de l'Institut, de vous lier intimement avec lui, de vous lier si » intimement que vous ne formiez ensemble qu'une corporation, la » grande corporation scientifique française (ce corps alors se trouvera d divisé en deux parties, ayant des attributions bien distinctes, savoir : » l'Institut, celle de perfectionner la science; et vous, celle de l'ensei- » gner) ; 2° de ne jamais perdre de vue que dans l'enseignement on » doit presque toujours donner la préférence à la marche à priori sur » celle à posteriori.
o Enfin au cabinet des Tuileries, en adressant la parole à VEm~ » pereur :
» — Sire, vos armées ont parcouru tout le continent depuis Cadix » jusqu'à Moscou, depuis Hambourg jusqu'aux extrémités de l'Italie. » Ainsi votre gloire militaire est à son comble, et les eflbrts que vous » feriez pour l'augmenter ne feraient que la diminuer. Votre jeunesse » impériale a été la plus brillante dont l'histoire fasse mention; vous » êtes parvenu à la maturité de l'âge, et votre règne doit prendre le » caractère de calme et de solidité qui est l'attribut honorable de cette » période de la vie. Sire, vous avez pris Charlemagnc pour modèle. » Sous le rapport militaire, vous l'avez de beaucoup dépassé. MaisChar- » lemagne n'a pas seulement été militaire, il s'est aussi distingué dans » la politique; il est le plus grand politique que l'Europe ait produit. » Votre grande âme peut-elle supporter l'idée de lui être inférieur sous » ce rapport? Charlemagne a été le véritable organisateur de la société » européenne; il a systématiquement uni les peuples qui la conipo- » sent, par un lien politique qui est resté intact et a parfaitement
» rempli sa destination depuis le Huitième Siècle jusqu'au Quinzième, a mais qui, depuis le Quinzième jusqu'à présent, s'est rompu brin par » brin, et que Votre Majesté a fini de détruire en retirant au pape la » souveraineté de Rome. Charlemagne a senti que l'immense popula- » tion de toute une partie du monde et des îles adjacentes, composée » de plusieurs nations ayant des mœurs bien tranchées, des langues » radicalement distinctes, qui habitaient des climats différents, et ne » se nourrissaient pas des mêmes aliments, ne pouvait pas vivre » sous le même gouvernement. Il a également senti que ces peuples » divers et dont les territoires étaient contigus, seraient nécessaire- » ment dans un état de guerre continu, s'ils n'étaient pas liés par des » idées générales communes , et si une corporation composée des » hommes les plus savants n'était pas chargée de faire application des » principes généraux aux objets qui seraient pour eux d'un intérêt » commun, et ne formait pas un tribunal du droit des gens. 11 a senti » que la religion était un code de morale, qui devait être commun à » tous les peuples européens, et que le corps administratif composé » des ministres de cette religion devait également avoir le caractère » d'institution générale. Enfin, il a senti qu'il fallait rendre la religion » et les chefs du clergé indépendants, et par conséquent les soustraire » à l'action directe de tout gouvernement national. Telles sont les rai- » sons qui l'ont déterminé à donner au pape la souveraineté de Rome » et de son territoire. »