CHAPITRE IV
Mais on objecte encore : Les nations, depuis quatre ou cinq siècles, ont été occupées à détruire la monarchie universelle que le pont i te romain exerçait; comment voulez-vous que les nations reconnaissent de nouveau un même pouvoir spirituel?
Je réponds ou plutôt j 'ai déjà répondu : Autrefois l'homme ne pouvait commander à l'homme que par une action directe, immédiate, et plus ou moins matérielle : de là la guerre, la violence, l'esclavage, 7« uvi. toi. i. 19.
les conquêtes, les tyrannies, los despotismes de toute espèce. C'était la période d'Inégalité. Aujourd'hui l'homme peut commander à l'homme autrement que par une action directe, immédiate, et matérielle : de là l'abolition de la guerre, de la violence, de l'esclavage, des conquêtes, des tyrannies, des despotismes de tout genre. Nous entrons dans la période d'Égalité.
La vie de l'Humanité s'est développée; l'homme, suivant sa loi, a échappé de plus en plus à l'animalité. S. Paul, voulant montrer comment ce que les Chrétiens appelaient la résurrection est possible, se trouve avoir en effet exposé, sous cette image de la résurrection, comment la vie continue de l'Humanité s'accomplit. Le passage de ce plus grand des métaphysiciens est sublime :« Simples que vous êtes! » s'écrie S. Paul répondant à ceux qui croyaient ressusciter sans changement, « ne voyez-vous donc pas que ce que vous semez ne reçoit » point de vie, si premièrement il ne meurt? Et ce que vous semez
• n'est pas précisément le corps qui doit naître; c'est un simple grain » de froment, par exemple, ou un grain de quelque autre espèce. » Mais Dieu lui donne un corps, tel qu'il lui plaît, à chaque semence
» suivant son espèce Il en est de même des morts dans la résur-
» rection. Leur corps est semé dans la corruption, mais il ressuscite
• dans l'incorrupUbilité; il est semé dans l'ignominie, il ressuscite » dans la gloire ; il est semé dans la faiblesse, il ressuscite dans la puis-
• sance; il est semé corps animal, il ressuscite corps spirituel. Adam » le premier homme fut fait une âme vivante, mais le dernier Adam » sera fait un esprit vivifiant (1). »
Ce grand philosophe a raison. L'Humanité prend de plus en plus, dans ses résurrections, un corps spirituel. Elle sème dans la corruption, et il en sort l'incorruptible; dans l'ignominie, et il en résulte la gloire; dans la faiblesse, et il en jaillit la puissance. Ce qui était animal ou voisin de l'animal devient spirituel. L'animal s'élance sur sa proie, la tue, et la dévore : voilà l'animalité. L'homme s'élance sur l'homme, et le fait esclave : voilà l'humanité, mais encore voisine de l'animalité. ,
Cependant ce premier fait produira la civilisation. L'homme commandera à l'homme d'abord brutalement, et par un contact matériel, nécessaire à leur communication. Mais l'homme finira par influer sur l'homme, à titre égal et réciproque, sans violence et sans avoir besoin de la proximité, par le seul fait de la communion des esprits.
J'ai dit plus haut (pie les anciens grands peuples, les Grecs par exemple ou les Romains, avaient, par suite de cette loi nécessaire du contact, agi de deux façons sur les autres peuples, d'abord en tant que
<i) l.Cor.,c. xv, ?. 8ô-i5.
vainqueurs, ensuite en tant que vaincus. La Grèce n'aurait pas pu civiliser autrement. Sans la guerre, ses conceptions auraient-elles jamais pénétré chez les Perses, en Egypte, ou chez les Romains? H y avait à cela impossibilité absolue. Les civilisations étaient alors distinctes, et fermées tes unes aux autres, comme l'est encore la Chine aux peuples de l'Europe. 11 fallut donc qu'Alexandre renversât l'empire des Pertes, et fondât Alexandrie. 11 fallut que la Grèce, ne pouvant vaincre Rome, fût vaincue par elle. Il fallut que des esclaves grecs vinssent à Rome instruire les Romains.
C'est ainsi que l'Humanité semait, suivant l'expression de S. Paul, la vie par la mort , que la corruption produisait un germe incorruptible, que l'ignominie de la guerre produisait la gloire de la civilisation, que l'impuissance des vaincus donnait naissance à une nouvelle puissance, et que l'Humanité prenait un nouveau corps de plus en plus spirituel.
Sans remonter si haut, qui nous empêche d'admirer dans les iemos modernes cette même marche de la civilisation dans son cours irrésistible'? Certes la noblesse féodale et la monarchie, dont l'œuvre, à travers tout le Moyen-Age , fut de composer peu à peu les empires, n'avaient pas même le pressentiment de l'ordre social que leurs* travaux devaient amener. C'était pour elles-mêmes qu elles se livraient à tant de fatigues et de périls. Mais à mesure que leurs conquêtes s'étendaient, leur force s'épuisait. Toutes ces peuplades qu'elles avaient réunies violemment devaient finir, sous leur tutelle et sous celle d'un clergé également conquérant, également brutal , par se fondre véritablement en nations. Les mêmes habitudes, la même religion, la même langue, régneraient sur de grands territoires. Combien alors la civilisation allait devenir rapide ! Une vérité découverte le serait à l'instant pour des millions d'hommes, un noble sentiment irait faire battre à la fois des millions de cœurs. L'Égalité devait sortir de là.
L'Égalité en est sortie, ou du moins la Révolution Française l'a proclamée en principe. £t la ftavolvtion Française a «u raison de la proclamer; car le corps spirituel de l'Humanité est presque déjà formé.
Ce qui caractérise, en eflél, les temps modernes comparés aux temps anciens, et ce qui résume en une seule phrase tous les progrès de la civilisation, c'est, comme l'ont formulé déjà plusieurs penseurs (1), la substitution de la paroi* écrite à la parole parUe.
Un sauvage ne peut influer sur un autre sauvage qu'à la distance où peut s'étendre sa voix. De Maistre, écrivant à Saint-Pétersbourg, agit de proche en proche sur tous les habitants de la terre.
Rome rassemblait ses citoyens au forum : la France est un forum,
(1) Fabre fOttvet, M. Baltaoche.
où vingt journaux parlent chaque matin à des millions de citoyens. L'Europe est un forum plus vaste encore, où toutes les nations ont la parole, où tous les hommes peuvent se faire entendre.
Pour gouverner spirituellement le monde, Rome catholique avait encore besoin de ses légats et de ses légions de moines répandus dans toute l'Europe, et disséminés à travers toutes les monarchies. La Rome de l'avenir influera sur le monde en se gouvernant elle-même, en se civilisant, en s'organisant. La Rome de l'avenir ne sera pas, suivant l'expression de la Bible réglée par S. Paul, une âme vivante (c'est le mot dont la Genèse se sert pour exprimer la vie des animaux); mais, suivant l'autre expression que S. Paul oppose à la première, un esprit vivifiant; elle n'exercera aucun despotisme, et sera écoutée et crue parce qu'elle vivra.
Ce n'est pas gouverner que de gouverner ainsi, dira-t-on. Non, certes, ce n'est pas gouverner, comme on l'entendait dans la période de l'Inégalité. Mais c'est gouverner comme on doit entendre le gouvernement humain dans la période d'Égalité.
Donc, en déûnitive, de ce que les nations, en vertu même du sentiment qu'elles ont aujourd'hui de nos principes d'égalité, de liberté, et de fraternité, repousseraient infailliblement tout pouvoir spirituel dans le genre de l'ancien pouvoir spirituel , qui jusqu'au bout s'est obstiné à intervenir matériellement dans leur organisation , il est absurde de conclure que l'unité spirituelle du monde ne renaîtra jamais.