CHAPITRE
nome, l'Église, ne mot plus que des roots.
Autrefois le plan de constitution de l'Humanité s'appelait l'Église. Où est l'Église?
Luther Ta détruite, Henri VIII d'Angleterre l'a détruite, Deseartcs l'a détruite, Voltaire l'a détruite; Napoléon, voulant la refaire, n'a tiré du tombeau qu'un vain simulacre, qui, à peine exposé à la lumière du jour, s'est dissous en poussière. Et lui-même a laissé la trace indélébile de son rôle de destructeur impuissant à régénérer; car, comme le remarque Saint-Simon, il a, sans le savoir, frappé le dernier coup providentiel sur l'organisation du Moyen-Age, en ôtant au pape la souveraineté de Rome, ce don important fait par Charlemagne au pouvoir spirituel qui reliait l'Europe.
Après la chute de Napoléon, il est vrai, on a rendu Rome au pape : mais qu'importe? le coup était frappé, et c'était le dernier. Qui a fait cette restitution à l'ancien pouvoir spirituel de l'Europe? Ceux-là mêmes qui ne vivent pas sous la direction de ce pouvoir, qui se sont séparé» de sa tutelle il y a trois siècles avec Luther, ou qui n'ont jamais voulu reconnaître cette tutelle : preuve du peu d'importance de ce pouvoir aujourd'hui. Ainsi la France par Napoléon lui ôte la marque <fe sa souTerdiaeté : mais l'empereur de Russie, qui est pnpe pour ses sujet», joint au roi d'Angleterre, qui est également souverain spirituel pour les siens, la lui rendent, de concert avec l'empereur d'Autriche.
l'éternel oppresseur de l'Italie : n'est-ce pas le même fait, avec un double outrage ?
Soot-ce les papes qui régnent aujourd'hui à Rome, et qui de Rome gouvernent le monde spirituel? ce sont les Autrichiens, ce sont les Russes, ce sont les Anglais, ce sont des hérétiques qui gouvernent à Rome. Pourquoi les quatre millions de catholiques polonais sont-ils aujourd'hui sans patrie? Et pourquoi le vieillard qui siège au Capitole, au Vatican, n'a-t-il pas même lancé ses foudres impuissantes contre le Russe, l'hérétique oppresseur (l)? Ne voyez-vous pas bien à ce seul trait qu'il n'y a plus d'Église, et que le pouvoir spirituel institué par la religion chrétienne n'existe plus en Europe!
Ram* l'Église, ne sont plus que des mots; et il ne reste à la papauté qu'à se creuser une tombe avec les débris de sa crosse brisée, comme lé lui a dit un homme qui la servit autrefois avec zèle, et qui sera presque le dernier des prêtres doués de génie que produira le Christianisme (3).
Donc plus de pouvoir spirituel en Europe. On peut dire de ce pouvoir déchu ce que le Tasse dit d'un de ses héros : il marchait encore, mais il était mort.
chapitrb m.
De la renaissance du Pouvoir Spirttnel de l'Europe.
Donc, direz-vous, le pouvoir spirituel ne renaîtra jamais.
Et moi je vous dis que la France est destinée à devenir le pouvoir spirituel de l'Europe; que ce royaume n'a pas vainement porté pendant douze siècles le nom de royaume très chrétien et de /M* atné de C Église, et qu'aujourd'hui la succession de l'Église lui est ouverte.
Mais examinons cette proposition, que le pouvoir spirituel ne renaîtra jamais.
Si vous entendez que l'ancien pouvoir spirituel ne refleurira jamais, vous avez mille fois raison. Les morts ne sortent pas de leurs tombeaux.
Si vous entendez que le pouvoir spirituel ne renaîtra pas séparé du temporel , vous avez encore raison. Cette dualité est finie. Le monde laïque a vaincu l'Église : ce n'est pas pour la reconstituer.
Enfin si vous entendez que l'esprit humain, étant désormais émancipé, ne reconnaîtra plus, au spirituel comme au temporel, de hiérarchie semblable aux hiérarchies du passé, vous avez encore raison. Le droit de souveraineté que l'ancien pouvoir spirituel s'était arrogé
(1) Il a tancées au contraire contre les Polonais opprimés. (181S.) (i> M. tic Lamennais, Afltwv de Hotur.
sur la société humaine est à jamais aboli. La tyrannie cléricale est détruite comme la tyrannie laïque, la papauté comme Yempire.
Mais si vous entendez que le désordre actuel des nations et des individus, l'anarchie intellectuelle, morale, et politique, en un mot la dissolution, ou ce qu'on pourrait appeler le déluge, durera toujours, vous avez tort. Il est déjà sorti de l'arche des colombes qui nous ont rapporté la promesse d'un nouvel univers.
Vous oubliez qu'il y a derrière la société humaine et dans son sein un Dieu créateur.
Misérable petitesse des hommes de vouloir limiter les créations divines, et de prendre l'horizon pour les bornes du monde !
Quoi ! l'Église aurait existé pendant douze siècles, et rien ne succéderait à l'Église ! et le résultat final de la religion du Christ, de la religion de Moïse, de la religion qui a posé dans le monde Yunité du Genre Humain , serait la dissolution de ce même Genre Humain , et , comme je disais tout-à-l'heure, un déluge universel? En vérité, cela est trop impie et trop absurde ponr que je puisse le croire !
Vous pensez donc que toutes les routes qui pourraient nous ouvrir l'avenir sont fermées? Erreur! La Providence a toujours des instruments en réserve, quand le moment de s'en servir est venu. Comme les grands poètes dramatiques, elle ne montre jamais mieux ses ressources infinies que quand le nœud du drame paraît le plus embrouillé et la péripétie impossible.
Vous dites : Il ne peut plus exister de pouvoir spirituel en face du pouvoir temporel; la société laïque comprend encore le pouvoir laïque, mais ne saurait plus comprendre une caste de prêtres, un pouvoir séparé et indépendant. — A merveille : mais qui vous assure que la société laïque ne peut pas s'organiser de manière à avoir à la fois un pouvoir spirituel et un pouvoir temporel unis? Le Protestantisme n'a-t-il pas déjà produit une ébauche d'une semblable organisation? La Russie et l'Angleterre n'ont-elles pas concentré sur leurs monarques les deux pouvoirs? Et le pape romain lui-même n'est-il pas, quant aux États de l'Église, souverain spirituel et temporel à la fois? Que savez-vous donc si l'esprit humain , d'ébauche en ébauche, n'arrivera pas à organiser religieusement la société laïque? Mais je vais plus loin; aujourd'hui même, en France, n'avons-nous pas une ébauche de la réunion de ces deux pouvoirs dans la société laïque? Le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ne coexistent-ils pas dans ce que vous appelez l'État, le gouvernement? Or y a-t-il une seule loi qui ne concerne ce qu'on appelle le spirituel aussi bien que ce qu'on appelle le temporel? et le pouvoir législatif actuel, quand il fait des lois, demande-t-il permission à Rome? s'adresse-t-il aux prêtres, aux évêquesî Que ce pouvoir spirituel, que vous appelez législatif, ait à peine
quelques principes, qu'il n'ait aucune religion, qu'il soit dans l'anarchie intellectuelle, ce n'est pas la question : je dis seulement qu'il n'y a qu'à regarder ce qui se passe, pour voir la tendance évidente et nécessaire de la société à s'organiser complètement.
Vous dites encore : Mais qui voudra reconnaître un pouvoir spirituel? — Et vous en reconnaissez un ! Ne reconnaissez-vous pas les décisions de vos députés? Je viens de vous montrer que ces décisions impliquaient nécessairement le pouvoir spirituel. Vous vous êtes réservé, il est vrai, le droit de critique par la liberté de la presse. Mais supposez que vos députés, au lieu de manquer de principes, eussent des principes, et que vous-mêmes, ayant aussi quelques principes certains, usiez de votre droit de critique pour le perfectionnement e« le bonheur des hommes, croyez-vous que les choses en» iraient plus mal?
Vous le voyez ! la Providence a déjà ménagé à cette société, qui ne croit plus à son ancien pouvoir spirituel, et qui a raison de n'y plus croire, des ressources cachées, pour l'amener au but qu'elle se presse de lui faire atteindre. Ces ressources s'insinuent dans son sein, à son insu même, et pour ainsi dire contre son gré. Les hommes détruisent les formes du passé; mais pendant qu'ils détruisent, ils reconstruisent, et ne peuvent faire autrement. Ce qu'il y avait de nécessaire et d'absolu dans ces formes se reproduit sous leurs attaques mêmes; et il se trouve que là où il ne devait y avoir que ruine et néant, il y a déjà un germe qui ne demande qu'à grandir.
Non, non, Sceptiques qui ne croyez qu'à ce que vous voyez, la dissolution actuelle, vos raisons, triomphantes contre l'ancien pouvoir spirituel, n'ont aucune force contre ce qui le remplacera. L'avenir sortira du présent même, comme le présent a surgi du passé. Ni le passé, ni le présent déjà aussi mort que le passé, ne nous enseveliront dans leur flot immobile ! Nous enfoncerions plutôt les portes de l'avenir.