‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 13 sur 88 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Soiie.

En doutez-vous? Relisons encore ensemble ce que dit notre maître, i» Le législateur est complètement distinct du souverain. Rousseau

déclare le peuple, la multitude^ incapable de Tœuvre qu'il appelle Ugislaiion :

(c Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce n qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une » entreprise aussi giande, aussi diflîcile, qu'un système de législation? De lui- » même le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas V toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la 9 guide n'est pas toujours éclairé. U faut lui faire voir les objets tels qu'il sont, )) quelquefois tels qu'ils doivent lui paraître, lui montrer le bon cbemin qu'elle » cberche, k garantir de la séduction des volontés particulières, rapprocher à )» ses yeux les lieux et les temps, balancer l'attrait des avantages présents et jp sensibles par le dai^er des maux éloignés et cachés. Les particuliers voient » le bien qu'ils rejettent, le public -veut le bien qu'il ne voit pas. Tous ont éga- » lement besoin de guides. Il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à » leur raison, il faut apprendre à l'autre à connaître ce qu'il veut. Alors des » lumi^es publiques résulte l'union de l'entendement et de la volonté dans le » corps social; de là l'exact concours des parties, et enfin la plus grande force » du tout. Voilà d'où naît la nécessité d'un législateur. )}

^ Le législateur précède le souverain ; en d'autres termes, l'œuvre que Rousseau appelle législation a pour but de préparer et de rendre possible la souveraineté populaire. Entre le peuple souverain, qui fera ensuite les lois, et l'inspirateur de ce peuple et de ces lois, qu^l appelle le législateur, il met la même différence qu'entre l'inventeur d'une machine et l'ouvrier qui s'en servira, la même différence qu'entre une cause et l'effet qui s'ensuivra :

c( Pour qu'un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique » et suivre les règles fondamentales de la raison d'État, il faudrait que TefTet « pût devenir la cause : que Tesprit social, qui doit être l'ouvrage de l'institu- » tion, présidât à l'institution même, et que les hommes fussent avant les lois » ce qu'ils doivent devenir par eUes....

» S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce d'un grand » législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que l'autre doit proposer. » Gelui*ci est le mécanicien qui invente la machine, celui-là n'est que l'ouvrier » qui la monte et la fait marcher. Dans la naissance des sociétés, dit Montes- » quieu, ce sont les chefs des républiques qui font l'institution, et c'est ensuite m l'institution qui Dorme les chefs des républiques. » *

3"" La distinction entre le législateur et le souverain, entre l'initia'teur et rinîtié, est si grande aux yeux de Rousseau^ qu'il va jusqu'à s'écrier : Il faudrait de$ dieuœ peur donmr des hisauxkùmmes :

« Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux na- » tiens, il faudrait une intelligence supérieure qui vît toutes les passions des

» hommes, et qui n*en éprouvât aucune; qui n'eût aucun rapport avec notre 1» nature, et qui la connût à fond; dont le bonheur fût indépendant de nous, » et qui pourtant voulût bien s'occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès » du temps, se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un siècle et 9 jouir dans un autre. Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes. »

A^ Rousseau caractérise admirablement rœuyre du législateur, de l'initiateur, de celui qui invente ce qu'il a nommé une machine, c'està-dire la société :

« Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de » changer, pour ainsi dire, la nature humaine; de transformer chaque indi- » vidu, qui par lui-même est un tout parfait et sohtaire, en partie d'un plus » grand tout, dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être; » d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer; de substituer une » existence partielle et morale à l'existence physique et indépendante que nous » avons tous reçue de la nature; il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses » forces propres, pour lui en donner qui lui soient étrangères, et dont il ne » puisse faire usage sans le secours d'autrui. Plus ces forces naturelles sont » mortes et anéanties, plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi » l'institution est solide et parfaite : en sorte que si chaque citoyen n'est rien, » ne peut rien que par tous les autres, et que la force acquise par le tout soit » égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus, » on peut jire que la législation est au plus haut point de perfection qu'elle » puisse atteindre. »

&"* Cette œuvre spéciale, antérieure, primitive, essentiellement distincte de la souveraineté, crée donc un emploi tout-à-fait distinct , spécial, antérieur à la souveraineté, primitif comme l'œuvre ellemême :

« Le législateur est à tous égards un homme extraordinaire dans l'État, S'il » doit l'être par son génie, il ne l'est pas moins par son emploi. Ce n'est point » magistrature, ce n'est point souveraineté. Cet emploi, qui constitue la répu- » bUque, n'entre point dans sa constitution. C'est une fonction particulière et » supérieure, qui n'a rien de commun avec l'empire humain. Car si celui qui » commande aux hommes ne doit pas conmiander aux lois, celui qui com- » mande aux lois ne doit pas non plus commander aux hommes : autrement » ses lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses in- » justices; et jamais il ne pourrait éviter que des vues .particulières n'altéras- » sent la sainteté de son ouvrage. »

6'' Mais, arrivé là, Rousseau se demande comment ce qui est néces^ saire est possible, bien qu'en apparence contradictoire et impossible. Un homme qui commande aux lois et qui pourtant n'ait aucun pouvoir, et laisse au vrai souverain, c'est-à-dire au peuple, toute l'autorité; un homme dont le génie rapproche les lieux et les temps, dont

rame plane él6?ée au-dessas de toutes les passions humaines, qui condense dans sa pensée les idées les plus générales, et qui cependant puisse se faire comprendre et accepter de tous au point d'être obéi, quel miracle, quelle impossibilité :

« Ainsi Ton trouve à la fois dans Fouvrage de la législation deux choses qui » semblent incompatibles : une entreprise au-dessus de la force humaine, et, » pour Texécuter, une autorité qui n*est rien.

» Autre difficulté qui mérite attention. Les sages qui veulent parler au vul- » gaire leur langage, au lieu du sien, n'en sauraient être entendus. Or il y a y» mille sortes dUdées qu'il est impossible de traduire dans la langue du peu- » pie. Les vues trop générales et les objets trop éloignés sont également hors i> de sa portée. Chaque individu, ne goûtant d'autre plan de gouvernement » que cdui qui se rapporte à son intérêt pariiculier, aperçoit difficilement les » avantages qu'il doit retirer des privations continuelles qu'imposent les bonnes » lois.... Ainsi donc le législateur ne pouvant employer ni la force ni le rai- » sonnement, c'est une nécessité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre, » qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre. »

7« Et Rousseau s'écrie :

« Voilà ce qui força de tous temps les pères des nations de recourir à l'in- » tervention du ciel, et d'honorer les dieux de leur propre sagesse, afin que les 1» peuples, soumis aux lois de^l'État comme à celles de la Nature, et reconnais- » sant le même pouvoir dans la formation de l'homme et dans ceUçde la cité, 1» obéissent avec liberté, et portassent docilement le joug de la félicité publi- » que. Cette raison sublime, qui s'élève au-dessus de la portée des hommes » vulgaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des » immortels, pour entramer par l'autorité divine ceux que ne pourrait ébran- » 1er la prudence humaine, m

Oui, Rousseau va jusque là. Voici donc son plan, son édifice, son système. ly abord, au-dessus de chacun, il met tous, la souveraineté du peuple; mais au-dessus de tous, au-dessus de la souveraineté du peuple, ou, pour mieux dire, antérieurement à elle, il met le législateur; et enfin, au-dessus du législateur, le ciel : car, frappé du spectacle uniforme que lui offre le passé, il ne conçoit ce législateur que comme investi d'un pouvoir divin.

Il semble donc que ce soit Rousseau lui-même qui réfute Rousseau. Le plus audacieux partisan de la souveraineté du peuple est aussi le plus audacieux partisan du dogme des révélateurs.

Jean-Jacques n'est pourtant pas en contradiction avec lui-même ; il n'est en contradiction avec lui-même que pour ceux qui ne l'ont pas compris. .

Quelle fut en effet son œuvre ?

!<" De détruire les bases fausses données jusqu'à lui à la souveraineté^ la monarchie, l'aristocratie, la théocratie ;

S* De montrer où repose réellement la souveraineté, où eHe doit reposer, à savoir dans Thomme lui-même, dans chacun ;

3« D'en conclure que la société humaine suppose rationnellement un contrat, qui, de chacun, transporte la souveraineté à tous.

Mais a-t-il dit plus? a-t-il fait plus? Non.

Comment ce contrat est-il possible? Comment, de chacun, la souveraineté peut-elle passer à tous? CcMument la souveraineté remise à tous ne Uessera-t-elle pas chacun? En un mot, comment, avec des hommes, faire une société?

Cest ici qu'après avoir sondé avec sa pensée aussi profondément que possible, Rousseau s'arrête, et demande un peuple, un légidateur, une religion.

Ne cherchons pas tout dans Rousseau, tout n'y est pas. Mais comprenons-le bien afin de le continuer.

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