CHAPITRE I
La bise de la soaTeratiielé, c'est l'esprit bnmaiD.
Assez contre les révélateurs qtii veulent usurper la souveraineté de l'esprit humain. Nous avons, à l'inverse, un autre combat à livrer contre ceux qui, par éloignement de toute science nouvelle et de toute révélation, réduiraient la souveraineté de l'esprit humain à la torpeur, à l'oisiveté^ au néant.
La sorte de justification que nous venons de faire, en dernier lieu, de toutes les tentatives des Messies d'aujourd'hui, ou du moins la reconnaissance très explicite du droit et de l'utilité de ces tentatives, nous conduit à expliquer notre pensée tout entière sur la véritable Souveraineté.
C'est ici que nous allons cesser d'être en parfait accord avec les esprits politiques qui se rattachent, d'une façon plus ou moins rigide, au principe de la souveraineté du peuple, tel qu'il est compris aujourd'hui.
11 leur semble peut-être, à ces politiques, que nous n'avons fait autre chose jusqu'ici que répéter, contre les partisans de doctrines messiaques quelconques, ce principe de la souveraineté populaire; et cependant il n'en est rien.
La base que nous avons donnée à la vxaie souveraineté est bien plus large; cette base, c'est l'esprit humain.
Nous venons de rejeter en masse toutes les opinions fausses qui, au lieu du vrai législateur, du législateur peuple, c'est-à-dire tous, chacun et tous, conçoivent un législateur homme, c'est-à-dire un maître dans l'une ou l'autre des acceptions de ce mot, un maître absolu, ne relevant dans ses lois, ou dans le principe de ses lois, que de lui ou de Dieu, homme, ange, ou Dieu lui-même. Nous avons rejeté d'un coup tous les despoiismes, toutes les idolâtries; les idoles que se font les igno-»
liO TROIS DISCOURS.
rants, et' ceHes que se forgent l'es érti<fits* et leé mystiques; les superstUùms des hommes occupés des cbostô actuelles , et les mperstitiong desesprfts méditatifs et réveUrs.
Mais, certes, ce n'est pas pour constituer une autre idolâtrie, Tido* latrie d'une pure abstraction, appelée Souveraineté du Peuple.
La souveraineté du peuple existera, le peuple sera en effet le vrai souverain, le souverain légitime, quand la science humaine aura donné à cette souveraineté le souffle de Texislence. Jusque-là ce n*esl qu'un projet.
Gomme la statue de Prométhée resta argile jusqu'au moment où le feu divin lui imprioia le mouvement et la vie, ainsi la société humaine, où doit régner le principe de la souveraineté du peuple, est restée une argile, une statue immobile, glacée, muette, où il n'y a ni sang, ni veines, ni artères, ni cœur, ni cervea», m organes quelconques, et que n'a pas touchée le feu céleste.
Elle est là, telle (pst, par tin' premier eflbrt, par ftn premier prodige du besoin et du désir, le Prométhée hpmme Fa tirée de la terre, et l'a pétrie et ébauchée. C'est une forme, ce n'est pas un être.
Politiques, avant toute discussion, je vous adjuré au nom de la réalité ; dites-moi si elle marche cette statue, si elle est vivante cette souveraineté du peuple t Ne voye2-vous pas que, si elle pouvait vivre, elle vivrait.
Ahl échautfez-la bien de votfe amour : Pygmalion ne fit vivre sa statue qu'à force d^dmour. Osez aussi , comme Prométhée, chercher jusqu'au ciel le feu qui doit l'animer. L'argile de Prométhée' serait restée éternellement une statue d^argile, ou serait rentrée en poussière, sans le feu divin qu'avec ou sans la permission des dieux il lui communiqua.
CHA'PITKB IL
Do législateur, suivant Rousseau.
« Le peuple, soumis aux lois, en doit être Tautéur : il n'appartient p qu'à ceux qui s'associent de régler les conditions de la société. Hais » comment les règleront-ils? Sera-ce d'un commun accord, par une » inspiration subite? Le corps politique a-t-il un organe pour énoncer » ses volontés? Qui lui dbnner)3i la prévoyance nécessaire pour en » former les actes et les publier d'avance, ou comment les prononcera- » t-il au moment du besoin? Comment une multitude aveugle, qui » souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui lui » est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi grande, D aussi difQcile, qu'un système de législation? De lui-même le peuple
AUX POLITIÛUES.
itt
» Teiit toujours le bien , mais de lui-même 11 ne le voit paâ t'oujouris. » La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui 1^ » guide n'est pas toujours éclairé. H faut lui foire voir les objets UAs » qu'ils sont, quelquefois tels qu'ils doivent lui paraître, lui montrer » le bon chemin qu'elle cherche, la garantir de la séduction des vo- » lontés particulières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps, » balancer l'attrait des avantages présents et sensibles, par le danger » des maux éloignés et cachés. Les particuliers voient le bien qu'ils fe- » jettent, le public veut le bien qu'il tie voit pas. Tous ont également » besoin de guides. Il faut obliger les uns à conformer leurs volontéà' » à leur raison ; il faut apprendre à l'autre à connaître ce qu'il veut. x> Alors des lumières publiques résulte l'union de l'entendement et dé' » la volonté dans le corps social ; de là l'exact concours des parties, et » enfin la 'plus grande force do tout. Voilà d'où naît la nécessité d'uil' » législateur.
i> Pour découvrir le^ meilleures règles de sotîiété qui conviennent » aux nations, il faudrait une intelligence supérieure qui vit toutes Tes » passions des hommes, et qui n'en éprouvât aucune, qui n'eût aucùii » rapport avec notre nature, et qui la connût à fond; dont le bonheut' B fût indépendant de nous, et qui pourtant voulût bien s'occuper du » nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps, se ménageant une » gloire éloignée, pût travailler dans un siècle et jouir dans un autre. p n faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes.
0 S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce » d'un grand législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèfe que » l'autre doit proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la ma- » chine, celui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et ta fait marcher. 10 Dans îa naissance des sociétés, dit Montesquieu, ce sont les chefs des if républiques qui font l'uisiitution, et c'est ensuite Finstitution qui » forme les chefs des républiques.
0 Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se senGr en » état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer » chaque individu, qui, par lui-même, est un tout parfait et solitaire, 2> en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive en quel(fue » sorte sa vie et son être ; d'altérer la constitutionî de fhomme pour la » renforcer; de substituer une existence partielle et morale à Texis- » tence physique et indépendante' que nous avons tous reçue de la na- » ture. fl faut, en un mot, qu'il ôlfe à l'homme ses foi*ceg propres, pour » lui en donner qui lui soient étrangères, et dont il ne puisse faire » usage sans le secours d'autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes » et anéanties^ plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi » rinslitution est solide et parfaite: en sorte que si chaque citoyen » n'est rien, ne peut rien que par tous les autres, et que la force ac-
» quise par le tout soU égale ou sapérieare à la somme des forces na- B turelles de tous les individus, on peut dire que la législation est au 9 plus haut point de perfection qu'elle puisse atteindre.
» Le législateur est à tous égards un homme extraordinaire dans » rÉtat. S'il doit l'être par son génie, il ne l'est pas moins par son em- B ploi. Ce n'est point magistrature, ce n'est point souveraineté. Cet B emploi, qui constitue la république, n'entre point dans sa constitu- » tion : c'est une fonction particulière et supérieure, qui n'a rien de » commun avec l'empire humain ; car, si celui qui commande aux B hommes ne doit pas commander aux lois, celui qui commande aux »lois ne doit pas non plus commander aux hommes; autrement ses p lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses p injustices; et jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières B n'altérassent la sainteté de son ouvrage.
B Quand Lycurgue donna des lois à sa patrie, il commença par ab- » diquer la royauté. C'était la coutume de la plupart des villes grecques B de confier à des étrangers l'établissement des leurs. Les républiques B modernes de l'Italie imitèrent souvent cet usage; celle de Genève en » fit autant, et s'en trouva bien. Rome, dans son plus bel âge, vit re-
0 naître en son sein tous les crimes de la tyrannie, et se vit prête à périr B pour avoir réuni sur les mêmes têtes l'autorité législative et le pou- B voir souverain.
B Cependant les décemvirs eux-mêmes ne s'arrogèrent jamais le droit B de faire passer aucune loi de leur seule autorité. Bien de ce que nous B vous proposons, disaient-ils au peuple, ne peut passer en loi sans votre B consentement. Romains, soyez vous-mêmes les auteurs des lois qui doi- B vent faire votre bonheur.
B Celui qui rédige les lois n'a donc ou ne doit avoir aucun droit lé* B gislatif ; et le peuple même ne peut, quand il le voudrait, se dépouiller
1 de ce droit incommunicable, parce que, selon le pacte fondamental, B il n'y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, et qu'on » ne peut jamais s'assurer qu'une volonté particulière est conforme à B la volonté générale qu'après l'avoir soumise aux suffrages libres du B peuple.
B Ainsi, l'on trouve à la fois dans l'ouvrage de la législation deux B choses qui semblent incompatibles : une entreprise au-dessus de la B force humaine, et, pour l'exécuter, une autorité qui n'est rien.
B Autre difficulté qui mérite attention. Les sages qui veulent parler B au vulgaire leur langage, au lieu du sien, n'en sauraient être enten- » dus. Or il y a mille sortes d'idées qu'il est impossible de traduire dans B la langue du peuple. Les vues trop générales et les objets trop éloi- B gnés sont également hors de sa portée. Chaque individu, ne goûtant B d'autre plan de gouvernement que celui qui se rapporte à son intérêt
» particulier^ aperçoit difficilement les avantages qu'il doit retirer des D privations continuelles qu'imposent les bonnes lois. Pour qu'un peu- 9 pie naissant pût goûter les saines maximes de la politique, et suivre » les règles fondamentales de la raison d'État, il faudrait que l'effet pût » devenir la cause; que l'esprit social, qui doit être l'ouvrage de l'insti- » tution, présidât à l'institution même, et que les hommes fussent avant » les lois ce qu'ils doivent devenir par elles.. Ainsi donc le législateur ne D pouvant employer ni la force ni le raisonnement, c'est une nécessité » qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner o sans violence et persuader sans convaincre.
D Voilà ce qui força de tous temps les pères des nations de recourir à p l'intervention du ciel et d'honorer les dieux de leur propre sagesse, -p afin que les peuples, [soumis aux lois de l'État comme à celles de 0 la Nature, et reconnaissant le même pouvoir dans la formation de » l'homme et dans celle de la cité, obéissent avec liberté, et portassent 0 docilement le joug de la félicité publique.
t Cette raison sublime, qui s'élève au-dessus de la portée des hommes » vulgaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche » des immortels, pour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pour- » rait ébranler la prudence humaine. Hais il n'appartient pas à tout 0 homme de faire parler les dieux, ni d'en être cru quand il s'annonce n pour être leur interprète. La grande âme du législateur est le vrai • miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des » tables de pierre, ou acheter un oracle, ou feindre un secret commerce B avec quelque divinité, ou dresser un oiseau pour lui parler à l'oreille, 0 ou trouver d'autres moyens grossiers d'en imposer au peuple. Celui » qui ne saura que cela pourra même assembler par hasard une troupe » d'insensés; mais il ne fondera jamais un empire, et son extravagant » ouvrage périra bientôt avec lui. De vains prestiges forment un lien » passager; il n'y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaïque » toujours subsistante, celle de l'enfant d'Ismaël, qui, depuis dix siècles, » régit la moitié du monde, annoncent encore aiyourd'hui les grands » hommes qui les ont dictées; et, tandis que l'orgueilleuse philosophie » ou l'aveugle esprit de parti ne voit en eux que d'heureux imposteurs, » le vrai politique admire dans leurs institutions ce grand et puissant » génie qui pr4ide aux établissements durables (1). «
(1) Contrat Soeiai, Hf. If, chap. vi et ni.
5» LlVB.
TOfl. I.
lU TROIS DISCOURS.
CHAPITRB 111.
A quelle condition, Mitant Rouseaii, la souveraineté do peuple peut se réaliser.
Politiques, qui tous rattaches d'une façon plus ou moins rigide au grand principe de la souveraineté populaire, mais qui, au lieu d'appeler la science, ou pour mieux dire la religion, au secours de cette soutcraineté, repoussez tout secours de la science religieuse nouvelle, je vous adjurais tout-à-rheure au nom de la réalité, vous demandant si elle vit en effet cette souveraineté du peuple votre idole, et si eUe est viable. Maintenant c'est par votre maître, c'est par notre maître à tous, que je vous adjure de me répondre; c'est par Rousseau.
Qui a écrit les pages que je viens de citer? C'est le révélateur même êvL dogme de la souveraineté du peuple, c'est l'inHiatevr à la seule lé-^ gislation que connaîtra l'avenir, c'est Rousseau.
Et où a-t-il écrit ces choses? Au beau milieu du Hvre où il enseigne ce dogme de la souveraineté du peuple.
' Donc, vous ne pouvez le nier, c'est Rousseau lui-même qui réclame une science ou plutôt une religion, pour faire passer du néant à l'existence le principe de la souveraineté du peuple. Il dit précisément, mais plus éloquemment, ce que nous disions tout-à-l'heure : « La souveraineté du peuple existera, le peuple sera en effet le vrai souverain, le souverain légitime, quand la science humaine aura donné à cette souveraineté le souffle de l'existence. Jusque là ce n'est qu'un projet. »
Donc, au nom de Rousseau, comme en vertu de la réalité, nous avons raison de vous dire : Cette souveraineté du peuple, dont vous parlez, n'est et ne sera qu'un vain mot tant que la science qui dott la rendre praticable ne sera pas faite. Cette souveraineté du peuple, dont vous vous armez pour éliminer la religion, pour mettre le scellé et rinterdit sur la religion, a au contraire be«>in, pour pouvoir exister, que la religion soit traitée, discutée, résolue. En un mot, cette sonveneté du peuple, dont tous faites toute la politique, ne peut se passer de la religion f car, suivant Rousseau, le peuple souverain n'est pas le législateur, et ne peut même pas l'être. Le peuple souverain n'est, suivant Rousseau, que Fùuvrier qui monU et fait marcher la n^êchine. Mais il a fallu un mécameien qui inventât la fnaehine; et c'est cet inven-^ teur, cet initiateur, ce révélateur que Rousseau appelle le législateur.