‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 22 sur 88 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Suite.

Yainenient on m'objecterait que la Déclaration des />rot^»que je viens de citer est celle des Jacobins, et n'est pas textuellement celle de la Convention. La réponse à cette objection est facile. Y a-t-il, demanderai-^je d'abord, une doctrine formulée dans la Déclaration officielle décrétée par la Convention, autre que celle de Robespierre? Non, bien évidemment. Donc c'est la doctrine de Robespierre qui s'y trouve.

Et si on me disait que la doctrine de Robespierre a été tellement altérée dans la rédaction officielle, qu'il est impossible de l'y reconnaître, j'en conclurais que la Convention n'a rien pu formulerde précis, de net, d'mcontestable, sur les premiers principes de la législation; et je n'en aurais que plus de force pour soutenir que la tradition tout entière de la Révolution appelle et demande une élaboration nouvelle de la science sociale.

Robespierre ne faisait pas partie du Comité de Constitution nommé après le 31 mai; mais Saint-Jus t en était membre (2). Robespierre, Saint-Just et tous les Montagnards, avaient tenu les Girondins en échec

(1) Voyez, dans V Appendice à la suite de ces Discours, le morceau intitulé : De Vlnn dimdwdisme et du Socialisme, § S* (1850.)

(S) Au Comité de Salut public, composé de Barrère, Gambon, Guyton-MorTeauz, Treilhard, Lacroix, et Bernier, on avait adjoint, pour le travail de la Constitution, cinq membres : Héraut de Séchelles, Ramel, Gouthon, Saint-Just, et Matthieu.

ISO TROIS DISCOURS.

sur la constitution avant le 31 mai. Robespierre, en homme pré- Toyant, avait rédigé à Tavance la Déclaratt{« des Droits. U Tarait présentée au club des Jacobins le 3i avril ^ et à la Convention le U. U n'avait pu alors la faire adopter. Les Girondins avaient repoussé, en particulier, l'acte de foi qui est inscrit au préambule : a Le Peuple Fran- » çais proclame, en présence de l'Être Suprême, les droits de l'honmie » et du citoyen. » Mais, les Girondins vaincus, rien ne s'opposa plus au triomphe des principes. Héraut de Sécbelles présenta le projet du corps de la Constitution le 40 juin. En le présentant, il disait : « La » plus complète unanimité n'a pas cessé d'accompagner notre travail. ï» Nous avions chacun le même désir, celui d'atteindre au résultat le » plus démocratique. La souveraineté du peuple et la dignité de l'homme » étûent constamment présentes à nos yeux; c'est toujours à la der* » niàre limite que nous nous sommes attachés à saisir les droits de 0 l'humanité. Un sentiment secret nous dit que notre ouvrage est un » des plus populaires qui aient encore existé. » La DéektraHion des Drails manquait à ce corps de Constitution; elle ne fut lue et votée que dans la séance du 23. Outre cette lacune. Héraut de Sécbelles en indiquait une autre, que les Jacobins essayèrent de remplir plus tard : « Une » certaine série de bonnes lois, disaii-il, est venue frapper nos regards » et sourire à nos espérances, telles, par exemple, que les fêies ndiio- » noies, rinstrucHon publique, l'adoption, etc. Hais nous nous sommes x> sévèrement interdit le bonheur de vous entretenir de ces lois» parce ji qu'elles appartiennent aux institutions sociiUes; il les faut réserver » pour un catalogue à part, d'où dérive la législation civile, is Le jour même où ce corps de Constitution fut présenté à la Convention, Robespierre, aux Jacobins, en faisait honneur à la Montagne: «r Nous pou* D vous, s'écriait*il, offrir à l'univers un Code constitutionnel infiniment » supérieur à toutes les institutions morales et politiques antérieures, fi un ouvrage susceptible sans doute de perfectionnement, mais qui fi présente les bases essentielles du bonheur public, et qui oflk'e le desfi sein sublime et majestueux de la régénération française. Ai^yourd'hoi » la calomnie peut lancer contre nous ses traits empoisonnés. La ûm- » stitution, voilà la réponse des députés patriotes; car eUe est famcrage fi de la Montagne, fi Ce corps de Constitution était sorti, comme disait Rc^spierre» en huit jours du sein des orages. Mais c'était à lui, à sa prévoyance, que ce résultat était dû. La discussion du projet fut aussi rapide que sa préparation. Les rivalités qui se déclarèrent plus tard ne se montrèrent pas alors. Danton s'écriait à la fin de cette discussion : « Nous touchons à l'instant de fonder véritablement la liberté franfi çaise, en donnant à la France une Constitution républicaine. Cestau fi moment d'une grande production que les corps politiques, comme fi les corps physiques, paraissent toujours menacés d'une destruction

AUX POLITIQUES. iSl

» prochaine. Nous sommes entourés d'orages» la foudre gronde. Eh » bienl c'est du milieu de ses éclats que sortira l'ouvrage qui immor- » talisera la Nation Française. »

Je cite ces faits pour montrer que la Déclaration des Droits rédigée par Robespierre n'est pas une œuvre individuelle, mais qu'elle est réellement la doctrine du Cocte Constitutionnel de 1793.

GHAPITRB XVII.

La Philosopbie da Dix-Huitième Siècle ne fat pas seulement eriti<iae.

Cest pitié d'entendre dire que la Philosophie du Dix-Huitième Siècle a voulu renverser toute religion. Les philosophes du Dix-Huitième Siècle, pour détruire le Christianisme, qui avait accaparé, aux yeux de tous, le nom et l'idée de la religion, ont bien été forcés de prendre une autre bannière, et d'attaquer le Christianisme sous le nom de la religion. La plupart des choses irréligieuses qu'ils ont écrites en ce sens s'appliquent à la religion du passé. Mais où aurait été la soiirce de leur génie, de leur enthousiasme, et de leur puissance sur les peuples, s'ils n'avaient pas eu dans le cœur le germe d'une religion iiouveUe de l'Humanité?

Et leurs fils, leurs successeurs, les révolutionnaires, les hommes de la Constituante et de la Convention, ceux qui ont formulé les droits de l'homme au nom du Législateur immortel, leur âme brûlante d'avenir était-elle privée du germe religieux? Quoi! Baillj, Babaut-Saint**' Etienne, n'étaient pas religieux I Condorcet, l'apôtre de la perfectibilité indéfinie du Genre Humain, n'était pas reUgieux! Robespierre etSaint- Just, malgré la sombre tristesse qui s'attache à leur destinée, n'étsaent pas religieux l Encore une fois, j'aimerais mieux dire, comme je l'ai tait plus haut, que la Révolution tout entière est une religion en germe. Voyez-en encore toute la suite, et cette fois jusqu'à nous.

La Constituante s'avance au combat contre la superstition, non moins * que contre la féodalité; elle porte en elle la vie des quatre siècles écoulés depuis la Renaissance et la Réforme 3 un sentiment nouveau de Dieu et de THumanité l'inspire; la déclaration des droits est son évangile. Après elle Robespierre relève l'idée religion au-dessus de toutes les têtes dans la plus sanglait mêlée. La Convention reconnatt l'idée société, rejette llndividualisme, et décrète que le devoir de la so* ciété est de prendre en main le progrès et le perfectionnement de là raison publique, c'est-à-dire d'arriver à constituer une unité religieuset Puis, sans parler de Babeuf et de ses efforts pour reprendre l'œuvre de Robespierre, quand la réaction vint, et que la Révolution vaincue et limitée tut forcée de reculer ou d'attendre, le Dix-Huitième Siàde cherche encore à rassembler ses forces, non plus pour détruire, mais

i52 TROIS DISCOURS.

pour créer, pour organiser sur des principes certains tout l'ensemble de la connaissance humaine. Entre la Convention et TEmpire, il y eut une période de travaux philosophiques ayant un but religieux, quoique égarés dans la voie du pur matériaJisme, mais qui fut bientôt étouffée par le bruit de la guerre et Téclat que jetait alors la victoire. C'est l'esprit encyclopédique de cette époque qui créa l'Institut, la première École Normale, l'École Polytechnique, les Écoles centrales, et qui voulut couvrir la France de chaires d'idéologie. 11 restait quelques hommes du Dix-Huitième Siècle, ou qui avaient vécu avec les philosophes; c'étaient Cabanis, Volney, Saint-Lambert, H. de Tracy. Esprits généraux, mais lancés dans une voie inféconde, ils essayèrent de résumer le Dix-Huitième Siècle et son idée encyclopédique; et deux d'entre eux tentèrent l'œuvre la plus immense, un catéchisme. Alors Bonaparte vint, qui, voyant ces travaux s'exécuter avec lenteur, et ne sentant, au fond des principes qui y présidaient, ni solidité, ni grandeur, ni poésie, effaça tout de sa main puissante, et releva le fantôme du Christianisme, pour donner appui à son œuvre d'un jour.

La fragilité de ce que les survivants du Dix-Huitième Siècle tentèrent d'édifier alors prouve que le Dix-Huitième Siècle avait plutôt fait la critique de l'ordre chrétien-féodal que cherché les solutions du nouvel ordre religieux et social de l'avenir, mais ne prouve rien de plus. Les temps n'étaient pas venus. Il fallait que la politique, la science, et l'art, fissent de nouveaux progrès dans la voie de dissolution; il fallait que l'individualisme fut porté à ses dernières limites, et qu'on en goûtât les fruits; il fallait que le fondement de la société fût mis encore plus à nu, et qu'on sentit mieux le vide; il fallait que la philosophie de l'histoire, que le Dix-Huitième Siècle n'avait pas connue, fût commencée; que les sciences naturelles mêmes fussent plus avancées, et qu'après avoir épuisé les détails, elles ramenassent leur attention vers les grands problèmes; il fallait que les derniers défenseurs du Christia* nisme parussent, pour donner du Christianisme un idéal qui fit comprendre l'unité sociale et reUgieuse; il fallait une époque de poésie qui, en peignant la misère profonde de l'anarchie morale où nous vivons, ravivât dans les générations nouvelles le sentiment de Dieu et la charité pour les hommes. Mais il n'en est pas moins vrai que la Philosophie du Dix-Huitième Siècle avait en elle un germe créateur, que le Dix-Neuvième Siècle doit développer. Le Dix-Huitième Siècle vit son idée encyclopédique avorter, parce que le but de l'encyclopédieest l'organisation de la vie sociale, et qu'on ne construit pas en démo- Itesant : le Dix-Neuvième Siècle marche vers une encyclopédie pleine du sentiment de Dieu et vivifiée par la charité, c'est-à-dire vers une religion.

SECTION m.

CoBclasIon d« cette Première Partie.

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