CHAPITRE II
Ce qae devraient savoir les écrivains polili(iaes qui prétendent continuer la Révolution.
Laissons cette forme, et arrêtons-nous sur la prate des idées dog-* matiques. En ce moment, nous ne voulons pas prouver plus qu'il n'est besoin pour la thèse que nous soutenons. Ce n'est pas un traité de philosophie que nous écrivons; nous ne sommes pas tenu d'exposer les dogmes de la science religieuse, sans laquelle nous avons néan** moins le droit de dire que nulle politique ne saurait exister.
Que soutenons-nous ici, et qu'avon&-nou8 entrepris de démontrer?
Que cette science religieuse est nécessaire, indispensable;
Que, sans elle, la science politique n'existe pas;
Que la politique, prise à part, et détachée du faisceau de la connais^ sance humaine , non seulement est impuissante , mais peut aisément devenir funeste, et qu'elle est nécessairement aveugle et privée de direction ;
Que les écrivains politiques, ceux qui aspirent à diriger l'ofânion publique, ne devraient donc pas, comme ils le font en général aiqourd'hui, abstraire la politique de toutes les autres connaissances, et la con9idérer comme quelque chose à part, croire qu'ils n'ont rien à voir dans les questions morales, scientifiques, historiques, littéraires, ni écarter avec dédain le grand mot de religion;
Que cette manière de considérer la politique est d'une étroitesse qui fait peine, ou plutôt que c'est un non-sens;
Que le but de la politique étant aujourd'hui, comme l'évidence et la tradition le démontrent, l'association, et l'association n'étant réalisable qu'autant que des croyances morales, scientifiques, et historiques,
seront déflnitivemmt établies, négliger, comme chose secondaire ou étrangère à la politique, tout ce qui s'appelle science et vertu, c'est aller directement contre le but de la politique, c'est se condanmer i l'impuissance;
Que les écrivains politiques devraient, au contraire, avoir constamment devant les yeux l'exemple des philosophes du Dix-Buitième Siècle, qui, ayant à détruire l'ordre chrétien-féodal, embrassaient Funiversalité de l'esprit humain, à l'instar de l'ennemi anqud ils avaient affaire , et lui opposaient leur attaque sur tous les points;
Qu'à l'exemple de ces philosophes du Dix-Huitième Siècle, les publicistes dont nous parlons devraient prendre à cœur de coneldérer et de faire considérer à leurs lecteurs les rapports qui unissent toutes les parties de la connaissance humaine; qu'Us devraient, comme ces fhilosophes, viser à l'encyclopédîe; qu'au moins ils doTraient reccnmattre et proclamer que le débat du siècle est bien autrement vaste que le petit cercle dans lequel ils se tiennent renfermés;
Qu'ils devraient aussi avoir continuellement devant les yeux ce mot de la Convention, dans sa Déclaration des Droits (1), que la société, en tant que société, doit prendre en main le progris de la raison jm~ hKfue. Or, regarder comme de peu d'importance, ou au moins Iwser en dehors de la politique, la vertu, la morale, la science, la littérature, est-ce prendre en main le progrès de la ruson puUique?
Enfin que, loin de rejeter avec mépris les questioiiB religieuses comme indignes de leur attention , ils devraîmt savoir que reUfwn et êociéié sont synonymes, et que le but du Dix-Huitième Siècle et de la Révolution a été de détruire Tordre chrétien-féodal , pour lui substituer un ordre nouvera, fondé sur la liberté, l'égalité et la scimce.
Voilà ce que nous avons entrepris de démontrer; et nous l'avons fait, dans cette première partie, en nous attachant aux raMies mêmes de la poUtiqoe.
Nous avons demandé aux politiques leur principe.
Ëfes-vous pour le droit divin, ou pour la souveraineté du peuple?
Vous £tes pour la souveraineté du peuple. En ce cas, vous devriez savoir que la souveraineté du peuple appelle une religion.
Vous rejetez cette conséquence 1 Qu'étes^viMis donc, «et quelle est votre tradition Y Puisque vous n'êtes avec aucun de ceux qui, avant vous, regardaient et cherchaient l'avenir, vous êtes donc avec ceux qui regardaient et regrettaient le passé. Puisque vous n'êtes ni avec Rousseau, qui, au dix-huitième siècle, cherchait une religion; ni avec Bailly et Rabaut-Saint-Ëtienne, ^i, dans la Gonslituaiite, en cher-
(f ) « La société doit fayoriser de tout son pontotr les progrès de la raison pid»liqQe.f» (Art. nv da Pn^et de Roteiiiierre etXXU do teite décvété par la GonTentm.)
chaient une; ni atec Robespierre et SainMust, qui, dans la Convention en cherchaient une; avec qui êtes-vous, et quelle est, encore une fois, Yotre tradition?
Que Ton n'accepte la tradition des devanciers que sous bénéfice d'inventaire, c'est-à-dire à condition de la purger des erreurs, de la perfectionner, de l'élever de plus en plus à la beauté idéale, je le conçois et Je l'admets; mais n'avoir pas de tradition, c'est le signe même de l'impuissance et de la stérilité.
Vous n*étes pas avec les grands hommes de la Constituante ^ de la Convention, vous ne les comprenez pas; vous ne comprenez pas ce feu eréatrar et destructeur à la fois, des^udeur pour créer plus tard, dont les étincelles, parties de l'âme de Yoltadre, de l'âme de Diderot, de l'âme de Jean-Jacques, allumèrent un grand incendie au milieu du peuple de France, dans toutes les âmes, dans les impurs et dans les purs, dans les corrompus et dans les intègres, les uns allant avec un enthousiasme qui est encore religieux vers toutes les conséquences du matérialisme, les autres marchant à la lumière de la vertu, du sacrifice, el du dévouement, vers la forme religieuse dont l'Hummité a besoin; voué ne comprenez pas, dis-je, cet esprit de toute la Révolution, de tous les hommes de la Révolution, moins les stationnaires ou les rétrogrades. Prenez garde; car si vous n'êtes pas avec les uns, vous êtes nécessairement avec les autres. Si vous n'êtes pas avec les révolutionnaires, vous êtes avec les contre-révolutionnaires. Si vous n'êtes pas avec ceux qui voulurent élever à la hauteur d'une religion < cet amour sublime » et saint de l'Humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un D crime éclatant qui détruit un autre crime (i), » vous êtes donc, sinon d'intention, du moins de fait, avec ceux qui voulaient prolonger indéfiniment la France monarchique, la France théologique, la France féodale; vous êtes avec les Mounier et les Cazalès, avec l'école royaliste ou anglaise de la Constituante. Que cherchez-vous donc au-delà de la Restauration? La Restauration était votre affaire.
GHAPITRB III.
Sa» ui dwttine sor U Movcntinetè, la nleiic« poliihpB u'txtaie pas.
Peut-il exister une science politique sans un principe? Une politique sans principe, c'est un arbre sans racines; ce n'est pas un arbre vivant et réel, c'est une vaine apparence, une décoration de théâtre.
Évidemment la question fondamentale de la politique, c'est de savoir où gît la souveraineté, quel est le souverain» qui a le droit de faire la loi.
(I) Voyn i^as haat.
Nous arùDS inspecté la racine de l'arbre qu'on appelle aujourd'hui politique, et nous ayons vu que ce qu'on nous donne pour de la politique n'est qu'un arbre sans racines, un vain simulacre.
Où réside la souyeraineté? Est-ce dans tous, dans quelques uns, ou dans chacun?
Nous ayons détruit les opinions des trois écoles qui disent : l'une, que la souyeraineté est dans tous; Tautre, que la souyeraineté est dans quelques uns ; la dernière, que la souyeraineté est dans chacun.
La souyeraineté est tndwiiMemeni dans chacun, dans quelques uns, dans tous.
Le yrai souyeràin, c'est, comme nous l'ayons dit, chacun par tout am moyen de la science et de famiour.
La souyeraineté ne sera donc constituable que par cette science et cet amour qui relieront tenu et chacam.
Politiques, faites donc tous yos efforts pour trouyer cette science et cet amour.
Sans cette science et cet amour. Politiques, yotre science n'a pas de principe, yotre science n'existe pas.
GHAPITRB IV.
La Démocratie, sans cette doctrine, n'est pas organisable.
Ma cause est gagnée.
Elle est gagnée, du moins, sur le principe.
Elle est gagnée contre toutes les doctrines incomplètes et fausses : contre les partisans ayeugles de la souyeraineté des révélateurs, contre les partisans aveugles de la souveraineté individuelle, contre les partisans aveugles de la souveraineté du peuple.
Aux premiers j'oppose Luther, Descartes, Rousseau. Je revendique la souveraineté de l'esprit humain. J'en déduis la souveraine de chacun et de tous. Hais en même temps J'admets et je reconnais la portion de vérité que renferme ce système de la révélation ou des révélateurs, à savoir, la raison souveraine, source de toutes les raisons individuelles, et la supériorité de quelques uns conune initiateurs de chacun et de tous.
Aux seconds j'oppose également, mais d'une autre façon, et Luther, et Descartes, et Rousseau. Car si Luther, Descartes, et Rousseau, ont vaincu la révélation absolue et fait triompher l'esprit humain, ils n'ont pas pour cela fait triompher l'esprit humain individuel, si je puis ainsi parler, ou l'individu. Loin de là, leur œuvre, sous ce rapport, est ruineuse et ruinée; et la gloire de Rousseau, le dernier des trois, est précisément, comme je l'ai remarqué, d'être sorti, en vœu du moins
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et en espérance, de ce système de Tindividnalisme ou du rationalisme solitaire. Où est arrivé, en effets le protestantisme à la snite de Luther, et où est arrivé le rationalisme à la suite de Descartes? La dernière conséquence du protestantisme.de Luther n'a-troUe pas été le rationalisme de Descartes? et la dernière conséquence du rationalisme de Descartes n'est-elle pas, après le scepticisme absolu de Hume, la démonstration donnée par Kant que la raison pure ne peut absolument rien démontrer? en sorte que, par l'absolu de ce principe, la raison humaine a été conduite, de Luther à Descartes, de Descartes à Hume et à Kant, au doute le plus absolu, et finalement à la reconnaissance de sa cécité et de ses ténèbres. Donc ce principe pris absolument ne vaut pas plus en politique qu'en philosophie. En philosophie il détruit la raison, dont il arbore l'étendard; en politique il détruit la liberté^ dont il arbore l'étendard : car il détruit la société, et, la société détruite, la liberté est détruite.
Enfin, quant au troisième système, le Socialisme (i), ou le principe de la Souveraineté du Peuple entendu comme on l'entend aujourd'hui, ce n'est qu'une parodie de toutes les tyrannies qui ont pesé sur la terre : parodie de la royauté, parodie de la papauté. Sur quoi était fondée la monarchie, sinon sur ce que les rois, se disant les pasteurs des peuples, ou, en d'autres temps, les pères des peuples, prétendaient avoir le droit tie sacrifier l'individu au coUectisme résumé dans leur personne? Et sur quoi était fondée l'infaillibilité papale, sinon sur cette même supposition de la représentation de la sagesse de chacun et de la sagesse de tous par un seul? La Souveraineté du Peuple, entendue d'une façon grossière comme certains l'entendent aujourd'hui, ne serait qu'une tyrannie d'un autre genre, laquelle, au reste, n'est pas neuve dans le monde, et a nom démagogie. A ceux qui soutiennent ce système du Socialisme absolu, il suffit encore d'opposer, dans les temps modernes, et Luther, et Descartes, et Rousseau, dont l'œuvre, en tant qu'émancipation et glorification de l'esprit humain et de la liberté humaine, est désormais indestructible.
Partisans de la souveraineté des révélateurs, renoncez donc à votre
(1) J'ai besoin de répéter Ici Vsm que j'ai donné précédemment (page Itl de cette édition )• Quand j'intentai le terme de Socialisme, pour Topposer au terme d^Indivi-dualisme, je ne m'attendais pas que, vingt ans plus tard, ce terme serait employé pour exprimer, d'une façon générale, la Démocratie religieuse. Je voulais caractériser par ce mot la doctrine ou les doctrines diverses qui, sous un prétexte ou sous un autre, sacrifiaient l'individu à la société, et, au nom de la fraternité ou sous prétexte d'égalité,'détruisaient la liberté. Ce serait donc ne pas comprendre ma pensée que de voir ici une critique du Socialisme, dans l'acception nouvelle donnée à ce mot. Je renvoie encore, pour cette explication, au morceau intitulé : De VIndividtuUisme et du Sociolisme, qui parut en 1834. Voyez V Appendice à la suite de ces Discours. ( 1S50.) 4* LIVE. TOH. I. ?• 12.
idole, et convenez que la science religieuse de l'avenir est l'apanage de tous, comme elle est le besoin de tous; convenez aussi que cette science n'est pas une science mystique sans base et sans fondement, mais qu'elle a sa base en nous-mêmes, dans le sentiment de la vie en nous et hcHTS de nous, dans le lien nécessaire qui nous unit aux autres hommes, dans notre humanité enfin. Ne séparez donc pas cette science ou cette religion de la politique; mais comprenez que tout le mouvement de la Philosophie moderne et de la Révolution est dans la même voie de recherche que vous, et que seulement, au lieu de suivre la grande route avec tout le monde, vous vous égarez dans des sentiers déserts, obscurs, et infranchissables.
Et vous, partisans de la souveraineté individuelle, vous voilà forcés au moins de convenir que votre idole n'est que l'égoisme, un vice, une erreur. Certes, nous ne voulons pas vous enlever le critérium de votre raison individuelle, nous la Philosophie, nous la Révolution. Notre point de départ philosophique est le vôtre : liberté. Notre point de départ politique est également le vôtre : liberté. Mais quoi! la raison tue*t*elle en vous le cœur, au point de ne pas sentir que les hommes peuvent être des libertés et s'aimer, et s'unir; et ne concevezvous pas que ces libertés, puisque vous les faites dépendre de la raison, puissent, au nom même de la raison, s'harmoniser dans une véritable unité, où la liberté de chacun, devenue la raison (parce qu'elle est au fond la raison), se perde sans se perdre, et s'absorbe sans s'absorber, c'est-À-dure s'identifie avec la liberté ou la raison de tous?
Enfin, vous, partisans de la souveraineté du peuple, vous qui vou* les faire régner la raison collective, ne comprenez-vous pas que, puisque c'est au nom de la liberté de chacun que vous voulez l'égalité, cette égalité désîtée de voua irait à rencontre de son but, si elle détruisait la liberté de chacun I Donc ce n'est que dans une commune vérité que chacun et tous peuvent trouver leur lien nécessaire; et cette commune vérité doit nécessairement avoir la qualité de l'infini, qui seul relie le fini au fini. Donc cette commune vérité est une religion, comme vous l'a dit Rousseau, comme vous l'a dit R<d>espierre. Donc, tant que vous ne tournerez pas vos regards, votre esprit, et votre cœur, vers ces questions de l'infini, tant que vous res4eres dans le fini, dans le présent, tant que vous n'aurez pas d'idéal, tant que vous n'aurez pas de religion, vous n'aurez pas le lien qui vous est nécessaire pour fonder la démocratie; la démocratie ne sera donc qu'un projet, un rêve, une chimère; elle sera, comme je l'ai dit plus haut, un vain simulacre incapable d'existence, la statue <le Pygmalion ou de Prométhée avant que l'amour ou le feu céleste en fissent des êtres vivants.
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