CHAPITRE V
Us trois tenues de la Sonveraioeté. — Transformation des idées de lionarebie, d'Aristocratie, de Démocrade.
Restent donc trois termes dans la science politique :
i<> Chacun, ou Thomme, le vrai souverain selon la nature, puisqu'il est rétre créé par Dieu, puisqu'il est l'esprit humain incarné, puisque la société est éyidemment faite pour lui.
2« Quelques uns, ou les plus éclairés et les plus aimants, les révélateurs, les initiateurs, qui, en eux-mêmes, et en tant qu'hommes particuliers ou individus, ne sont pas plus que tous autres, et n'ont droit à aucune souveraineté, mais qui, en tant quQ raison, ou science, sont virtuellement le vrai souverain. Car leur pensée, acceptée des autres hommes, mcamée dans chacun, devient le Uen entre chacun et tous, et, commandant à chacun et à tous, est la jcaison de la loi ordonnée par tous et ohéie de chacun.
»> Tous, ou le peuple, le souverain manifesté; celui qui, par l'autorité de chacun, et les inspirations de quelques uns, promulgue la loi, en la déduisant de la Loi éternelle, qu'il fait ainsi descendre sur la terre du sein de l'Être Étemel et Suprême que nos pères ont si bien nommé, en tête de leur essai de législation, le Législateur immartet.
Au-dessus de chacun, en eOèt, au-dessus de quelques uns, audessus de tous, est la Science infinie, l'Activité infinie, l'Amour infini; Dieu, lien de tous les êtres, unité de tous, comme il est cause de tous; unité par conséquent et providence de la société, comme il en est la source.
La Souveraineté n'est à l'état parfait, à l'état complet, qu'en Dieu. Mais de Dieu elle descend continuellement dans ses créatures. Elle est la vie, et se confond avec la vie. Elle est la lumière donnée à chacun, à quelques uns, à tons; et comme elle est la même lumière en essence donnée en proportions seulement différentes, à un instant quelconque de la durée, à chacun, à quelques uns, à tous, elle est la cause qui rend possible la société humaine et légitime un gouvernement de cette société, en harmonisant et faisant concourir chacun, quelques uns, at tous.
Mais précisément, et parce qu'elle est donnée à tous, elle ne souffre pas que personne s'arroge un droit absolu sur elle.
La souveraineté est donc, sur la terre, toujours indivise entre ces trois termes : chacun, quelques uns, tous.
Elle est, à chaque moment, à l'état latent dans chacun, à Tétaf d'expansion dans quelques uns, a l'état de manifestation dans tous.
Elle ne peut se manifester dans tous, sans être indivisément à l'état latent dans chacun, et à Tétat d'expansion dans quelques uns, prête ainsi à se manifester de nouveau dans t(ms, c'est-à-dire à produire de nouveaux phénomènes.
Donc, pour qu'ainsi divisée en essence entre chacun, quelques uns, et tous, elle se manifeste légitimement^ il faut de toute nécessité que chacun, quelques uns, et tous, conviennent dans une science commune.
Donc, en d'autres termes, pour qu'elle se manifeste légitimement dans tous, c'est-à-dire pour que la vraie souveraineté du peuple ou la vraie démocratie existe, il faut que cette démocratie parle réellement au nom de la Sagesse étemelle, seul lien entre chacun, quelques uns, et tous.
Donc, encore une fois, la démocratie n'est possible qu'en conséquence d'un dogme religieux.
Il 7 a eu jusqu'ici sur la terre une ombre de la vraie souveraineté; car il y a eu jusqu'ici sur la terre trois sortes de gouvernements regardés comme légitimes : la monarchie, l'aristocratie, la démocratie.
Aristote admet indifféremment, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie (i).
Montesquieu a admis, à l'exemple d' Aristote, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie.
Je me suis demandé souvent comment l'esprit humain, dans sa plus grande clarté et lumière , soit chez les anciens , soit parmi les modernes, avait pu admettre une pareille antinomie, trois gouvernements ou trois souverainetés légitimes. Je le comprends maintenant C'est que, dans l'idéal, ces trois souverainetés coexistent, et qu' Aristote et Montesquieu, ces grands hommes, en voyant trois souverainetés légitimes, ce qui est absurde en soi, ont pourtant entrevu l'idéal, lequel est une sauteraineté triple et indivisible.
L'avenir justifiera l'histoire et le génie. Il justifiera dans l'histoire la monarchie, l'aristocratie, la démocratie; il justifiera aussi Aristote et Montesquieu, qui ont osé admettre, contre toute lo{^que, ces trois formes conune également légitimes.
Car ces trois formes se réuniront dans la seule forme que reconnaîtra l'avenir.
Le monarque de l'avenir, c'est chacun. L'aristocratie de l'avenir, c'est quelques uns, c'est-à-dire les vraiment meilleurs, en d'autres termes, les frères aines, les plus savants, les plus aimants. La démocratie de l'avenir, c'est tous, par chacun et par quelques uns.
(1) Sft division des trois goaToniements xae' {y«, oïiywç, ir€Ù.OMÇ, qui est le tondemeot de tout son Uvre de U Mitique, est c^ibre & Juste titre.
AUX POLITIQUES. tô5
Et ces trois idées se confondent en une seule. Car chacun est le souyerain, quelques uns sont le souverain, tous sont le souverain : Chacun par tous ou Tous par chacun au moyen de la science et de V amour.
Et cette vraie souveraineté se réalisera par la reconnaissance de ce principe que: ^
Le wai souverain dans r absolu, c'est Dieu ;
Le vrai souverain dans le fini, c'est l'Humanité, ou V Esprit ffumain, ou la Itaison Humaine, émanée de la Raison Suprême, laquelle Maison Humaine se manifeste souveraine par Tous, par Quelques Uns, par Chacun, indivisiblement.
Mais c'est assez sur les principes, pour le but que nous nous sommes proposé.
Passons à la pratique, c'est-à«dire à la démonstration, non plus par les principes, mais par la pratique même et la réalité actuelle, de la vérité que nous avons entrepris de prouver, à savoir, l'indispensable nécessité d'une science sociale, d'une science religieuse.
SECONDE PARTIE- DU PERFECTIONNEMENT DU GOUVERNEMENT REjPRÉSENTATIF.
BÉSUHÉ DE I<A PRBlWlftBB PARTIE.
Notre époque est l'enfantement d'une société nouvelle. Cette société sera une démocratie pure, et par conséquent une religion. Car quand la Démocratie régnera, elle seule régnera; et par conséquent toutes les formes du passé seront évanouies -, et par conséquent elle sera une religion, car la religion est étemelle.
Nous avons prouvé, en effet, dans la Première Partie de cet écrit,
que la Démocratie n'est organisable qu'i condition d'une religion; en d'autres termes^ que la Souveraineté du Peuple appelle et attend une religion.
Nous rayons prouvé en nous attachant uniquement à la question des principes, question que nous avons traitée par le raisonnement et par l'histoire.
Par le ràiwnnemmt. Car nous avons posé cette interrogation solennelle : Où réside la Souveraineté, quel est le souverain? Évidemment il n'y a pas de politique sans une réponse à cette question. Or la Sou* veraineté n'est plus dans les rois, les nobles, et les prêtres. Où est-elle donc?
Elle est dans chacun individuellement, disent certains. Elle est dans des réeUa^urs que nous avons ou que nous attendons, disent d'autres. Elle est dans Oms eoUectivement, ou dans les mcyorités, disent d'autres encore.
De là trois systèmes ou principes : le principe ou système de l'imKvidtudisme; le principe ou système des révélateurs; le principe ou système de la smiveraineté du peuple.
Et nous avons montré que ces trois systèmes sont faux ; que chacun de ces trois systèmes contient â d'erreur contre i de vrai; — que la souveraineté n'est ni dans chacun à titre d'individu, ni dans quelques uns à titre de révélateurs, ni dans tous à titre de majorité ; — que V individualisme, c'est régoïsme; que la soumission à la révélation, c'est l'abdication de nous-mêmes par une piété mal entendue ; que la souveraineté du peuple conçue comme expression de majorités, c'est l'abus de la force.
Ces trois prétendues souverainetés reviennent : la première, à cmarchie; la seconde, à monarchie ou théocratie; la troisième à démagogie. La Démocratie ne doit être aucune de ces trois choses.
En définitive, nous avons prouvé que la Souveraineté repose indivisiblement dans chacun, dans quelques uns, dans tous.
De même qu'il y a, suivant la phraséologie chrétienne, trois personnes en Dieu, ou de même qu'il y a dans notre âme trois facultés unies indivisiblement, la sensation, le sentiment, la connaissance; de même il y a indivisiblement trois souverains dans le Souverain :
!<" Chacun, ou l'homme individu, le vrai souverain selon la nature, puisqu'il est l'être créé par Dieu, puisqu'il est l'esprit humain incarné, puisque la société est évidemment faite pour lui.
i"" Quelques uns^ ou les plus éclairés, les plus aimants, les plus labo* rieux; les révélateurs, les initiateurs; qui, en eux-mêmes, et en tant qu'hommes particuliers ou individus, ne sont pas plus que tous autres, et n'ont droit à aucune souveraineté, mais qui, en tant que raison eu science, sont virtuellement le vrai souverain. Car leur pei^ée, acceptée des autres hommes, incarnée dans chacun, devient le lien entre chacun
et tous, et, commaDdant à chacun et à tous, est la raisan de la lai ordonnée par tous et obéie de chacun.
3" Tous, ou le peuple, le souverain manifesté; celui qui, par l'autorité de chacun et les inspirations de quelques uns, promulgue la loi, en la déduisant de la Loi étemelle, qu'il fait ainsi descendre sur la terre du sein de l'Être Éternel et Suprême que nos pères ont si bien nommé, en tête de leur essai de législation (4), le LégiskUeur inumorieL
C'est-à-dire, en d'autres termes, que, renversant toutes les idolâtries, tous les deipotiemes, les idoles que se font les ignorants et celles que se forgent les érudits et les mystiques, les superstitions des hommes occupés des choses actuelles et les superstitions des esprits méditetifs et rêveurs, nous n'avons voulu reconnaître d'autre Souverain que l'Esprit humain ou la Raison humaine, et plus fondamentalement Dieu, su* préme raison, suprême vérite, science suprême.
«La vraie Souverainete, avons-nous dit, n'est à l'étet parfait, à l'état complet, qu'en Dieu. Hais, de Dieu, elle descend continuellement dans ses créatures. Elle est la vie, et se confond avec la vie. Elle est la lumière donnée à chacun, à quelques uns, à tous; et comme elle est la même lumière donnée, en proportions seulement différentes, à un instant quelconque de la durée, à chacun, à quelques uns, à tous, elle est la cause qui rend possible la société humaine, et légitime un gouvernement de cette sociéte, en harmonisant et faisant concourir chacun, quelques uns, et tous. Mais précisément, et parce qu'elle est donnée à tous, elle ne souffre pas que personne s'arroge un droit absolu sur elle. La Souverainete est donc, sur la terre, toujours indivise entre ces trois termes : chacun, quelques wm, tous. Elle est, à chaque moment, à l'état latent dans chacun, à l'état d'expansion dans quelques uns, a l'état de manifestation dans tous. Elle ne peut se manifester dans tous sans être indivisément à l'état latent dans chacun, et à l'étet d'expansion dans* quelques uns, prête ainsi à se manifester de nouveau dans tous, c'estrà-dire à produire de nouveaux phénomènes. Donc, pour qu'ainsi divisée en essence entre chacun, quelques uns, et tous, elle se manifeste légitimement, il faut de toute nécessite que chacun, quelques uns, et tousconviennent dans unescience commune. Donc, en d'autres termes, pour qu'elle se manifeste légitimement dans tous, c'est-à-dire pour que la vraie Souverainete du Peuple ou la vraie Démocratie existe, il faut que cette Démocratie parle réellement au nom de la Sagesse étemeUe, seul lien entre chacun, quelques uns, et tous. Donc, encore une fois, la Démocratie n'est possible qu'en conséquence d'un dogme religieux*»
Et nous avons donné de la Souverainete cette formute : Chacun par iauê ou Tous par chacun au moyen de la science et de tamowr; ce qui
(1) CofuMMion de «3. Voy. ia Pramière Partie de ce Dûconn,
revient à : Chacun par tcus ou Fous par chacun au moyen de la religiùn : formule qui nous a été, au surplus, inspirée par Rousseau, par le révélateur du principe même de la Souveraineté du Peuple, puisque nous avons démontré, par une étude approfondie du Contrai Social, que Rousseau, au beau milieu de ce livre, recoiAiaU et proclame la nioessiié tFune religion pour préparer et rendre posêible la souveraineté populaire, lorsqu'il fait de son Législateur un homme extraordinaire dans FEtat» le mécanicien qui invente la machine que le peuple souverain doit seulement monter et faire marcher; lorsqu'il donne à ce Législateur un emploi qui n'est point magistrature, qui n'est point souveraineté, un emploi qui constitue la république et n'entre point dans sa cofistitution, une fonction particulière et supérieure qui n'a rien de commun avec l'empire humain; lorsqu'il lui attribue une œuvre spéciale, antérieure, primitive, essentiellement distincte de la souveraineté ; enfin lorsque, frappé du spectacle uniforme qu'oflkre le passé, il ne conçoit ce Législateur que comme investi dun pouvoir divin.
Or la théorie générale de l'histoire, dans son expression la plus concise et la plus claire, nous a fourni une confirmation éclatante, irrécusable, de la notion que nous avions donnée de la vraie Souveraineté, n y a eu, en effet, jusqu'ici sur la terre une ombre de cette vraie souveraineté; car il 7 a eu jusqu'ici sur la terre trois sortes de gouvernement regardées comme légithnes : la monarchie, l'aristocratie, la démocratie. Aristote admet indifféremment, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie. Montesquieu a admis, à l'exemple d'Âristote, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie , la démocratie. C'est que, dans l'idéal, ces trois souverainetés coexistent, et qu' Aristote et Montesquieu, en voyant trois souverainetés légitimes, ce qui est absurde en soi, ont pourtant entrevu l'idéal, lequel est une souveraineté triple et indivisAle.
Nous aurions pu allier encore ce que tout le monde sent et reconnaît aujourd'hui. En effet, nos Constitutions n'ontrclles pas distingué ce qu'elles nomment les droits de F homme et ce qu'elles nomment les droits du citoyen? Puisqu'elles ont reconnu les droits de l'homme, elles ont donc reconnu la souveraineté de chacun, elles ont donc reconnu que Chacun est souverain. Et quand elles ont parlé des droits du dtayen, c'est la souveraineté de Tous qu'elles ont eu en vue. Mais pourquoi ont-elles consacré aussi, et mis au rang des droits de l'homme et du citoyent cette liberté particulière qu'on appelle liberté de la presse? Évidemment si ceux qui les ont faites avaient obéi seulement au principe de la souveraineté du peuple entendu comme majorité, ils n'auraient pas fait de la liberté de la presse un droit absolu ; et cela est tellement vrai que, dans ces derniers temps, il s'est élevé des socialistes qui, au nom de la souveraineté du peuple, prétendaient proscrire la
libre discussion et anéantir radicalement la liberté de la presse. Drae c'est que nos législateurs obéissaient instinctivement au sentiment qui dit que le principe antique des réyélateurs, des initiateurs, ou en général de l'aristocratie, a une portion de vérité, et que si chacun est sourerain, si tous sont souverains, quelques uns sont aussi souverains. Nous retrouvons donc, jusque dans les idées les plus habituelles aujourd'hui, la trace et la marque de la vérité que nous avons exposée. Ce qui a manqué à nos Constitutions, ce qui manque à la société, c'est le Ken entre ces trois souverainetés de chacun, de quelques uns, de tous. Car dire que chacun a un droit absolu en tant qu'homme individu, on en tant que supériorité intellectuelle, ou en taâit que membre d'une majorité; dire cela est une erreur. La vérité est que cbacuû, quelques uns, tous, sont des membres indivisibles du vrai Souverain, lequel réside essentiellement dans leur union au moyen de la raison, au moyeu de la science et de l'amour, au moyen d'un dogme religieux enin, ce de$ideraium qui a manqué à nos Constitutions pour que les principes qu'elles renferment pussent se réaliser.
En même temps que nous prouvions notre thèse par le raisonnement, en établissant ainsi la vraie notion de la Souveraineté, nous la prouvions par l'histoire. Car la Révolution Française n'est que la recherche de ce critérium religieux qui permettra le jeu normal et régulier des trois souverains indivisiblement unis dans le vrai et seul Souverain que connaîtra l'avenir. La Révolution Française tout entière est une religion en germe. Nous avons expliqué ses phases diverses, en montrant comment la nation, ayant renversé l'ancienne religion, dut nécessairement aspirer à une nouvelle, et comment elle épuisa successivement toutes les idées supposées organiques et tous les systèmes qui avaient vu le jour au Dix-Huitième Siècle. Combien de faits et d'argu* ments que nous n'avons pas employés pourraient venir s'ajouter à ceux dont nous avons fait usage? Jamais le droit de changer la religion ne fut contesté de personne aux jours de 89. « La nation peut, s'il lui plaît, 0 détriÊire la reUgùm et la monarchie, non par des insurrections par- » tielles, mais par un vœu unanime, légal, solennel, x» Qui a écrit cela? Halouet (I). — « La nation n'a-t-elle pas le droit de dumger la rely- » gian? » Garât le jeune (S). — aNous sommes une convention nationale :
0 nous avons assurément le pouvoir de changer la religion, p Camus (3). — « L'assemblée est un concile, d D'Esprémenil (A). — «Nous pouvons
1 faire tout ce que nous ferions, s'il s'agissait d'admettre la religion dans
(1) Moniteur, tom. UI, p. 5S.
(S) Ibid,, p. SS.
(8) /6û/., tom.ym,p.515.
(4) Ibid, Il est ^rai que d'Esprémenil ^oute : «Unconeite HkéiwwtifU€9t préthiftéHm. »
» le royaume. » Treilhard (1).— Et tandis que les moins noTateurset les partisans mêmes de Fancien ré.gime, au sein de la Constituante, s'exprimaient ainsi, que disaient les plus révolutionnaires? Ils ne se contentaient pas de dire : e. Nous avons le droit de changer la religion; d ils disaient : ce Le moment est venu de changer la religion. La Révola* tion est une religiùn nouvelle, la Déclaration des Droits un nowM ÉfxmgUe (2). » TotU est à recréer était leur mot d'ordre. <x U faut tout détruire! oui, tout détruire, puisque tout est à recréer, » s'écriait Rabaut-Saint-Élienne. Voilà ce que fut, dès son début, la Révolution Française, une religion nouvelle. Mais, arrivés à la Convention, nos preuves sont devenues irrésistibles. Ce n'est pas De Maistre, c'est la Convention, pour ainsi dire, qui a rendu cet oracle : Il n'y a plus de religion sur la terre; le Genre Humain ne peut rester dans cet état. Qu'est-ce, en effet, que cette parole de De Maistre , sinon la parole môme de Saint-Just : L'esprit humain est aujourd'hui malade; tout ce qui existe doit changer; ou la parole de Robespierre : Tout a changé dans l'ordre physique, tout doit changer dans V ordre moral et politique. La moitié de la résolution du monde est déjà fixité, Foutre moitié doit s'accomplir. Nous avoos démontré que le culte de l'Être Suprême ne fut pas dans la Révolution un accident, une sorte d'efflorescence et de superQuité, mais que cette tentative tient à l'essence même de la Révolution au point d'êtroy pour ainsi dire, comme l'affirmait Robespierre, toute la Révolution. Surabondamment, nous avons recherché dans les autres monuments révolutionnaires les preuves de cette tendance vers une organisation r^gieuse de la société. Les Déclarations des Droits de nos Constitutions sont des symboles de foi, des dogmes religieux. La Constituante fut un concile, la Convention fut un concile, Napoléon fut pape, et il n'y a pas si chétive et si misérable assemblée représentative depuis trmte ans qui n'ait fait acte de pouvoir spirituel tout en croyant souvent ne s'occuper que du matériel.
Voilà ce que nous avons commencé à répondre à ceux qui nous ont dit : aQu'avez-vous besoin de vous occuper de religion, de soulever » des questions religieuses? Ce n'est pas là qu'est la plaie du siècle. » Qu'a à faire la religion avec les choses d'ici-bas! Il y a une loi mo- 1» raie qui suffit aux honnêtes gens. C'en est fait à jamais des idées D théologiques si longtemps débattues par l'Humanité; elles peuvent n rester éternellement dans le silence : qu'elles ne sortent plus du do- » maine de l'histoire (3). »
Combien nous sommes loin de nos adversaires! Nous regardons la
(1) Moniteur, tom. VIII, p. 515.
(S) Rabaut-Saint-Étienne.
(S) U National, naméro da 81 juillet 1S39.
Démocratie comme une religion qui se forme; nous croyons à une loi morale progressive dans THumanité; nous croyons qu'un grand déve^ loppement de la loi morale se prépare; nous croyons enfin, pour répéter im mot de Newton et appliquer au Genre Humain ce que ce grand homme disait de la nature, que a nous sommes comme des en* » fonts au bord d'un Océan, qui prendraient pour l'Océan la goutte » d'eau qu'ils auraient recueillie dans une coquille. » Hais nos adversaires, eux, croient que tout est fini, qu'il n'y aura plus de religion sur la terre. Il y a, di^nt-ils, une loi morale qui suffit auK honnêtes gensl
Arbitres de la presse, ferez-vous donc comme le pouvoir? Entrerea^ vous, à votre façon, dans cette réaction contre les idées, contre le Dix^Huitième Siècle, contre la Révolution, qui a commencé en 94 et qui se prolonge encore? Pour vouloir agir, quand le moment n'est pas d'agir, mais de préparer; pour ne pas vouloir, en d'autres termes, agir par la pensée, prolon^erez-vous à plaisir vous-mêmes cette longue réaction?
Vous attaquez le domaine de César, ou plutôt vous prétendez faire de ce domaine votre domaine. Mais quant à Dieu et à son domaine la religion, vous l'abandonnez à qui voudra le prendre. Vous le laissez au pape, s'il en veut; vous le hdssez à toutes les sectes; vous le laissez au premier venu. Ce n'est rien pour vous que la religion; c'est de la superstition toute pure.
Hais sachez donc qu'il n'y a pas deux domaines, et que quand César a régné, il a prétendu régner par la volonté et la grftce de Dieu. Sachez donc qu'il n'y a qu'une source du droit et qu'un droit. Osez dire que vous êtes par la volonté de Dieu, osez dire que vous êtes le droit, ^ par conséquent la religion; ou n'envahissez pas sur le domaine de César. Les rois se font sacrer encore, tant il est vrai que le pouvoir doit être sacré. Et la Démocratie n'ose pas se sacrer elle-même i Vraiment la Démocratie, si timide, n'est encore qu'un enfant au berceau.
Il y a deux manières de considérer la Démocratie. On peut la considérer comme un fait, et pour ainsi dire comme une attire. On peut la considérer comme un droit et comme une religion.
a II faut, disaient nos pères, élever à la hauteur d'une religion cet » amour sacré de la patrie, et cet amour plus sublime et plus saint de » l'Humanité, sans lequel une révolution n'est qu'un crime éclatant » qui détruit un autre crime (1). »
Nos pères avaient cent fois raison; si la Démocratie n'est pas une religion, toute révolution démocratique est un crime, et toute tentative en ce genre est un essai de crime. Car où est la rehgion, là est le
(1) Voyos U Première Partie de ee Discours.
droit. Si donc la Démocratie n'a pas en elle de quoi devenir une religion^ toute tentative pour la faire triompher n'est qu'une destraction plus complète de la religion, et par conséquent un crime.
C'est bien ainsi (il faut leur rendre cette justice) que l'ont compris tons ceux de nos adversaires qui méritent considération ^ tels que De Maistre, Donald, et, lorsqu'il n'était pas dans nos rangs, M. de Lamennais; c'est ainsi qu'avant eux l'avaient compris tous les martyrs de la religion du passé qui luttèrent contre la Révolution , et lui firent un obstacle de leurs corps. Les Vendéens, qui avaient un crucifix pour drapeau, devraient bien vous apprendre le caractère de cette Révolution, que vous défendez et qu'ils combattaient.
Donc, partisans de la Démocratie, c'est donner raison aux ennemis de la Démocratie que de ne pas oser dire que la Démocratie doit remplacer un jour par une religion véritable la rieligion du passé.
Avec quoi l'Empire et la Restauration ont-ils fait reculer la Révolution, et enchaîné la Démocratie? Avec la religion du passé.
L'homme, en effet , est religieux par nature. Là , je le répète, où est la religion, là est le droit. L'ftme humaine se tourne vers la religion, comme la boussole du navigateur vers le pôle.
Osez donc vous affirmer. Démocrates; osez affirmer que la Démocratie est au moins le germe de la religion de l'avenir, ou renoncez à vos prétendus principes, et abdiquez devant la monarchie du passé.
Quoil vous en êtes encore à la distinction de l'Évangile : « Rendez à » César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, d Vous ne savez donc pas que cette distinction , dans la bouche de Jésus , ne fut qu'une ironie 1
U y a malheureusement à toutes les époques une queue pour ainsi dire du passé, qui obscurcit le présent, et Tempéche de revêtir franchement son vrai caractère. Le scepticisme du Dix-Huitième Siècle est cette queue du passé pour nous; c'est lui qui trouble nos âmes, et nous empêche d'être ce que nous devrions être. Parce que Voltaire et tous les sceptiques nous ont frayé la route, serons-nous donc éternellement douteurs, railleurs, et incrédules I Parce qu'il a été nécessairo à l'esprit humain, pour s'aflRranchir, d'établir une séparati(m entre l'élise et l'État, entro le spirituel et le temporel, entre la philosophie et la politique, devons-nous nous prendre nous-mêmes, comme des enfimts, à ce piège que nos prédécesseurs les sceptiques avaient ourdi? Les sceptiques ont fait leur rôle, tâchons de faire le nôtre. A eux de douter, à nous d'affirmer. U fallait douter pour renverser les rois, les nobles, et les prébres; il faut croire, il fout affirmer pour organiser la Démocratie.
Mais la Démocratie ressemble à ce guerrier de l'antiquité à qui on disait : « Tu sais gagner des batailles, tu ne sais pas profiter de tes
Tictoires. » Nos pères ont renYorsé les rois, les nobles, et les prêtres, parce qu'ils osèrent être incrédules. Nous continuons d'être sceptiques, lorsque les rois, les nobles, et les prêtres, ont perdu leur puissance.
Ce qu'il faut prendre du Dix-Huitième Siècle, c'est son esprit nova* teur, son aspiration d'avenir, sa religion en un mot sous l'écorce de son incrédulité, sa foi à l'égalité, à la liberté, sa foi au progrès, à la perfectibilité t son aspiration vers un changement radical de la condition humaine, son éloignement des idolâtries qui ont pesé jusqu'ici sur l'homme, cet élan enfin de transformation et de métamorphose qui a produit la Révolution Française, et qui ne s'arrêtera pas là. Mais il y a, en revanche, à dépouiller la pensée vivante de ce siècle de la forme qu'elle avait revêtue, le scepticisme. Il faut montrer combien le sce^ ticisme a égaré le Dix-Huitième Siècle, comment il a corrompu, autant qu'il était en lui , le soufQe divin qui animait ce siècle. U faut enrouter le Dix-Neuvième Siècle dans une autre voie. Prendre à la tradition du Dix-Huitième Siècle ce qui n'est jamais fécond, une forme, vrai ciqntf mortuum que les siècles abandonnent ^n cessant d'être, comme la dé* pouille mortelle que nous confions à la terre en mourant, c'est commettre une double erreur; car c'est à la fois se repattre d'une forme vieillie, et, par une conséquence nécessaire, délaisser l'esprit que cette forme recelait.
Les formes se succèdent dans l'Humanité, mais l'esprit de l'Humanité doit poursuivre sa route étemelle. Pour dire toute notre pensée, l'indiflérentisme religieux et le scepticisme nous paraissent déjà tout aussi vieux, tout aussi surannés que le Catholicisme idolâtrique de nos ancêtres.
On ne pourra plus, du moins, parce que nous parlons de religion, nous accuser de mysticisme 1 C'c^ au nom même du Dix-Huiti^ne Siècle, c'est au nom de la Révolution Française, sa fille, que nous soutenons cette controverse contre nos adversaires. Nous avons posé nos bases, et expliqué nos principes. U est bien entendu que lorsque nous parlons d'avenir religieux pour l'Humanité, ce n'est pas que nous at* tendions un Messie; que nous pensions, comme certains, que ce Mes* sie est déjà venu, et qu'il a laissé en mourant un code religieux à i'Hu^ manité; comme certains autres, que le Messie est maintenant vivant, et accomplit son œuvre, qui n'est encore entendue que d'un très petit nombre, mais qui se manifestera un jour à tous ; comme d'autres, enfin, que le Dix-Neuvième Siècle ne peut être qu'une préparation^ et que le Messie viendra plus tard. Ces idées n'ont jamais été en aucune façon les nôtres, quoique nous ayons été associé, pour la proclamation de tous les problèmes que l'état actuel de la société suscite, avec des
hommes qui très sincèrement inclinaient Ters ces idées (l).Mais>8oit considérant l'histoire dn passé et la formation des religions andennes, soit contemplant la réalité actuelle, notre raison se trouvait toujours d'accord avec les mouvements de notre conscience pour nous taire rejeter ce que nous appelions alors, comme nous le faisons aujourd'hui, le plagiat du passé mal étudié et mal compris.
îjoin donc, je le répète, que nous ayons en vue de telles rêveries, notre manière de considérer la politique ne diffère nullement, au point de départ, des opinions universellement répandues sur ce sujet. Nous voyons le progrès des choses politiques comme tous les poMicistes modernes; nos yeux sont tournés dans la même direction que les leurs; c'est le même horizon que nous examinons. Si le but que nous assignons au progrès de la société est haut placé, nous n'en croyons pas moins, avec tout le monde, que c'est par la route suivie actuellement qu'on y arrivera. C'est dans le principe de la souveraineté nationale de mieux en mieux réalisé, c'est dans l'adage : «La v<hx dn » peuple est la voix de Dieu, » que nous mettons la certitude en politique. Nous ne cherchons pas, nous ne voulons pas, nous n'attendons pas un autre souverain que celui que tout le monde reconnaît aiqonrd'hui, la volonté du peuple exprimée par ses mandataires.
Nous pensons, il est vrai, comme Rousseau, que ce souverain, pour prendre possession de sa souveraineté, doit être précédé de ce que Jean-Jacques appelle un Législateur. Mais nous nous sommes expliqué sur ce Législateur. Ce Législateur, ce n'est pas un homme, un révélateur, un messie; c'est une science, c'est la science sociale.
Ce Législateur, nous ne l'appelons pas, comme Rousseau, séduit qu'il était par les formes du passé, un législateur. Nous l'appelons l'esprit humain; nous l'appelons la presse; nous l'appellerions volontiers ItjmimaKime, si le journalisme savait aujourd'hui remplir son rôle, et connaissait sa mission.
Nous l'appelons aussi les révikUeun, les iniiiaUun; et, du même coup, enlevant par là aux révélateurs leur prétendu droit de souveraineté, nous détruisons le faux principe d'une révélaticm exclusive et absolue, et nous affranchissons l'esprit humain du joug des faux prophètes.
Nulle amphibologie, d<mc, et nulle obscurité ne peut régner sur notre pensée. Si, dans ce qui précède, nous avons quelqutfois, avec Rousseau, désigné par le terme de législateur les inspirateurs nécessaires de la législation, les initiateurs, les révélateurs (ce qu'on appelle aujourd'hui la presse, la liberté de la presse, les écrivains, les
(1) Voyex le morceau intitulé : Plus de lÀbéralisme impuissant, dans V Appendice à la suite de ces Discours. (1850.)
AUX POLITIQUES. iW
publicisteg, Topinion, et de vingt autres noms semblables), nous l'ar vons fait pour montrer la grande, et salutaire, et nécessaire mission que cette presse devrait se concevoir, puisque, d'après les principes de Rousseau comme d'après les principes plus exacts que nous avons exposés, nulle démocratie, et partant nul vrai et légitime gouvernement de la société, n'est possible sans l'œuvre préparatoire dévolue à cette presse. C'est en ce sens qu'un homme ou plusieurs hommes peuvent, par un privilège qui n'en est pas un (chacun pouvant le prendre), se montrer législateurs. Mais, dans notre doctrine, la puissance législative n'en reste pas moins identifiée avec la puissaoce souveraine.
Laissant donc à Rousseau son idée sur le Législateur, qui n'est pas précisément la nôtre, nous désignenMis, dans tout ce qui va suivre, par le terme de législateur la représeniation du peuple, identifiant ainm la souveraineté, qui réside dans le peuple, et le droit de faire une lé^ gifllation, qui rende également dans ce peuple, et faisant de ce double apanage de la souveraineté et du droit législatif une seule et même chose; toutes réserves faites, comme nous les avons faites, pour le droit individuel de chacun en tant que souveraineté, et pour le droit de l'esprit humain, ou de quelques uns, en tant qu'inspiration, c'estrà-dire encore en tant que souveraineté.
Notre but, dans ce qui va suivre comme dans ce qui précède, est toujours de montrer que le souverain, le législateur, le souverainlégislateur, le législateurHSOuverain, a besoin d'être préparé par une science capable de le mettre en état de résoudre le problème dont la société, au point où elle est aujourd'hui arrivée, demande la solu*tion.
Écrivains de la Démocratie, nous voudrions vous faire toucher au doigt, par l'examen de la réalité présente, comme nous l'avons fait précédemment par la discussion des principes mêmes de votre science, combien il est vrai que la politique aujourd'hui consiste dans la préparation des vérités religieuses que reconnaîtra l'avenir.
Nous l'avons déjà dit, «c'est à la presse, cet ardent foyer de l'opinion publique qui verse sur les masses qui l'entourent ses flots de chaleur et de lumière, c'est à la presse surtout qu'il importe de se poser hardiment son but et de se créer sa tâche. Jusqu'ici emportée dans le flagrant tourbillon de la politique, entraînée par la fougueuse fermentation des passions et des espérances, remettant à d'autres temps le soin de préparer des coups mieux médités et mieux étucUés, elle s'est donnée tout entière à la marche bondissante de nouvelliste comrmentateur. Ne cherchant d'autre aliment à ses enseignements que des textes puisés aux portefeuilles des diplomates et des ministres, elle semblait en quelque scHrte renoncer à la préséance, et abandonoer vo-
ne TROIS DISCOURS.
lontairement au pouToir l'initiatiTe en toute matière, à la seule oittirdition de conserver pour elle la censure et la réplique. Mais aujourd'hui qu'en Europe tout tumulte s'apaise; aujourd'hui que notre gouTemement, protégé par le calme qui l'environne, semble paisiblement rentré dans toute la jouissance de sa nullité; que sa médiomté est chose convenue, et que lui-même accorde; que ses méfaits, soigneusement recueillis dorant deux ans, forment un tel monceau qu'il est superflu de se baisser pour en ramasser davantage; aujourd'hui que le mépris a si bien imbibé et pénétré toutes choses, que la critique glisse à la surface et ne prend plus nulle part : aujourd'hui c'est en dehors du mouvement de la pensée de l'autorité publique qu'il faut chercher quelque vie et quelque inspiration. Le moment est venu où le salut de la société exige que la presse se place dans une voie plus large; il ne s'agit plus d'escarmoucher et de se fatiguer à des combats d'avant-postes, il faut se porter au centre des queitions (i). t
Et si l'on nous objecte qu'on ne peut se porter au cerUre de$ que$^ fjont sans soulever dans les hautes classes de la sociéte d'énormes répugnances; que dès lors ces classes se montreront plus éloignées encore des idées qui font aujourd'hui la base et l'espoir de l'oppositiim libérale; qu'elles tourneront au pouvoir, au modérantisme le plus absolu, à î'immobilite complète, nous n'aurons plus qu'une chose à répondre.
Alors, Journalistes, s'il en est ainsi, votre tftche est finie, et la presse politique, que vous appelez vainement un des pouvoirs de la sociéte et le régulateur de l'État, doit bientôt périr avec les autres pouvoirs, et tomber dans le même discrédit, dans la même torpeur, dans le même avilissement.
SECTION l.
De la néCMBlté de préparer la mallère de la léflsladon et les eolottam dm léflelacear.
CHAPITRB I. ^
(M tend tonte U polémiqoe des jonraau.
Nous prenons la question politique au point où elle en est aujourd'hui (2), et nous nous demandons quel est le but le plus voisin où as-
(1) De la Nécessité d'une RepréserUation spéciale pour les Prolétaires , par Jean Reynaud [Revue Encydopédiçue, afril 1S3S). — Voyei V Appendice à la suite de ces Diicoiin. (1S50.)
fl) la prie le leeteur da m rappeler que ceci a été écrit en tS$t. Dit ans n'ont Jrien
AUX POLITIOCBS. 477
pirent les partis, el où tend toute la ppléoûque dés journaux. La réponse est facile. Évidemment tout tend à amener, dans un avenir pins ou moins éloignée une. représentation nationale, e'est-à-dire un législateur, capable de comprendre jies maux qui tourmentent aujourd'hui la société, et d'y porter remède. Cest là le but vers lequel convergent et les événements et les hommes : faits et discours, écrits et intrigues, mouvements généraux de l'Europe et agitions intérieures, la paix, la guerre,^toutvi^là.
En effet, pour ceux qui pensent que la situation actuelle pourra suivre son cours sans nouvelle révjolution, il est bien clair que le but de l'opposition ne peut être que de créer à la lc«igue dans la Chambre une nouvelle minorité, qui prenne en main d'autres idées politiques que celles qui y régnent aujourd'hui, et qui fasse adopter au gouver*^ nement une autre mardie, un autre système, cosame on dit En laissant ainsi de côté, comme improbable, toute chance voisine de guerre et de révolution, l'inattendu, l'inespéré serait une prompte rénovation, de la Chambre, qui donnerait aux idées de 89 et de iSdO une majorité respectable, et qui ferait entrer la politique dans la voie où on pense qu'elle aurait dû marcher après Juillet. Or qu'est-ce que cela, sinon perfectionner, améliorer, amender la représentation nationale?
Dans une autre supposition, tous les efforts des partis ont pour but et auraient pour résultat d'amener une nouvelle commotion dans l'État, soit une révolution en avant, comme le désireraient, en ce cas, tous les cœurs généreux portés d'enthousiasme vers l'avenir, soit une révolution rétrograde, ^comme le voudraient les vieUlards qui rer grettent le passé. Mais, dans cette double hypothèse, le résultat serait
changé aux inductions que nous tirions alors de la situation des choses, parce que rien d'important n*a été fait pendant ces dix ans, et que gouvernement et opposition ont persisté dans leurs aUures; seulement lé liial est plus grand. (ISil.) •* En réimprimant ces pages après dix Douvelles années d'intervalle, je ne puis m*emp6eher de remarquer combien J'avais raison, en 1S4I comme en 1S3S, de gémir sur la vacuité de ce qu'on appelait la politique, soit dans rOpposition Parlementaire, soit dans la P^os^e d'Opposition. Une nouvelle Révolutlon'a éclaté en tSiS. A-l-on vu venir ce légîshiieur «r capable de comprendre les maux qui tourmentent la société et d'y porter remède, » dont je parle plus loin? Nullement. Ce qu'on a vu venir, Gouvernement Provisoire, d*abord, pais Assemblée Nationale^ a été au-desaDOB du médiocre. Mais il s'était faii, en dehors de la Presse politique et malgré ses mépriç et ses colères» en dehors du Gouvernement et malgré ses persécutions, un immense progrès dans Tesprit humain; le SociaUsme était né. Qu*arriva-t-i1 ? Gouvernement, Journalisme, se ruèrent aveugléfBont contre lui. Us auraient mieux feit de voir clair dix et vingt ans pins t^t. On me dim que ce n'élaient plus les mêmes gouvernants, les mêmes journalistes; Je pourrais Té|>ondre qu'il y en avait des mêmes, et plus d'un. Dans tous les cas» ceux que le hasard amena cette fois au gouvernement se montrèrent doués du même génie que leurs pré- 4lécessciin. (1S50.}
5» lira. TOfl. I. F* 13.
f7S TROIS DISCOURS.
immédiatouwl mM de ràpparUiim d'itne ChambM qirf pfeadnit mie attitude pin» ou meins énetigique : on aondt, saNant led ehnooMUneee, et ufec lee difléMBoeienorléea par le temps, une Goaaiiliiante, use ConiFeotiim» ou mie Chambfe de 1815.
Donc, dene toutei lee liypettiàBeB poaHblei, le bat le jUm toiaiD, le plus immédial de teM les elibrta des pailla et de tMie la pelémk^ des joanaiB eal toqfoma utte nmdifiealioB plaaeii naataaeonpiMe, plus ou moins rapide, de la représentatioii mttionale. (7esl mie Gtafla» breqoi est an bout de toutes les diseaasioiiset de tous ksétéMmeots; t'est uneChamiare que l'on deaaaade, que Ton appelle, peur réaliaer fea déairs que r 00 easpMt et les amélieiiliMia dont en aent le bdMn ; et si uneCkambfeneeonffenlpm à rcBairfe,mi continuera les mêmes eSsrb, et on pensacra les mêmes cria de donlenr, ponr en amener une •otre^ et toi^Jamrs ainsi, Insqu'à œ qne la MgiaMion que leemaas de kl France rédunant aaaes bant son eommencée.
En d'entrée termea, lona lee fàila qtrf se pasasnl et toutes les conf roi«raas do Jomr doifent être canridéréa cammn ayant pour bot de
GHAFlTai II.
Nous hnons cas, autant que personne, des idées et des efforts qui se rapportent i ce but; rt, comme nous ^lérotts le montrer (f ], cette parGe de la politique, i laquelle se bornent exdusÎYement af^ounThui les journaux, sans qu'ils paraissent même pour la |dupart soupçcmner un but ultérieur, et que le public, k leur exemple, a^est habitué à considérer comaaefnmpnaant tonte la politiqne^ est àneajamidela plus haute impartansn
Hais il y a nn antre onlM d'idMes non moins importanles, et qui môme donnent la rie aux premières^ Ce sont les i^es et les travaux qui ont ponr but de fn^arar ieemliéra de la %ùlalion«f les aolnliom lin jMÙlalSMr*
n 7 a pins: peur penqn'esi "samUe y réOéchir, on ne taMera paa i ^r qnHy «entre cesdenxordrasdetnnnxnnesi étroite connexion, <iuc les derniers, ceux qui ont pour oljet de préparer la matière de la législation, n'étant pas culli^ les premiess sont, par là méaae, praaque cemplitamsnt flmppÉs tfimpnissawja.
Assurément, tnt qne le MgiBlBlenr ne aara pas consfitné, il est bien
AUX POLITiQUfiS. 479
érideokqM ks maux dek sûcîété ne trouferont.paa leur remède. Mais ooounest le légistelear se trouYeraiWiU ou, ea d'autres termes, comment la représentatmi iwtMmale pourrait-^lle avoir l'apUtude nécessaire pour guérir graduellement les maux de la société en entrant dans la route nouvelle de la politique, tant que la matière de la législation ne sera pas préparée, tant que les idées qui doivent s'iacarjier dans les mandaiairea du peuple et. se réaliser dans leurs lois ne seront |)as traitées par les puhlioîstes» Tulgarisées et dûssb dans la circulatioit l^énérale?
U y a plus; en supposant même, ce qui est impossible^ quune rapréanlation nationale ctpaWe pût sortir par enchantement et sans préparation du sein du peuple, comment pourrait^Ue opérer le bien, si le peuple n'était pas largement préparé à ses innovations? o J*ai donné aux Athéniens, disait Selon, non pas les meUleures lois, mais les meilleures qu'ils pussent supporter. »
n est donc bien évident que l'élaboration de la matière de la législation est néoessake penr préparer et farmar et les législateurs ci ic peuple.
Et rédproqwmeniy si aujourd'bm la société s'agite oommo un OMiade, sans réselution el sans audace, c'est la lacune de la science politique qu'il faut surtout en accuser. Le peu de maturité de resprît public sur tofertes les grandes qwstions est une cause d'unmobitilé et é^kUmfiÊo.
Le public denande aux politiqnea qui lui crient £m awmi ! ce que €ynéas demandait à Pyrrlfeos : « Après tant 4b travaux et d'ex|Uoils guerriers, sdgueur, qnefsronMions? »
Yons proposes la république et la gneire. La république et lagucrre pourraient être un progrès, mais ne seraieirf pas une solution.
Nous a^ens <bu la répuUique et la guerre : la Gonveotion remii l:i législation après la p«x; la pafat se fit, et le l^islateur fit cléfaut Et Napoléon, maître absolu d'une saciélé qui se manquait à ellchmême, pot se fhire législateur sans même aborder le problème posé {>ar ic Dix-Huitième Siècle et la Révolution, abandonnant la trace {Nrofonde où les PbMesoplies et les Cmiventionnèls avaient mis la poUtiqua, couvrant d'une sorte de bacUgeonnage cette société an ruine, prenant de Cbarlemagne et de Louis XIV pour l'admfaiistration nsatérielle, relevant le Catholicisme et Fappdant à 90a atde,iaisant enfin, à force d'imitation, cm fimiAme glacé de la société du MoTon-^Age, tournant d'ailleurs toute Tactivité de la nation à l'obéissance et à la guenre(l). Et, à sa suite, lu Bestauralion, campée dans le sfstèma monaretaique et tbéologîque réédiflé par lui, put, pendant quim» ans, détoiuraer du problèns
(I) Voyn ViMe sur Napoiém, dm Vâppenâioe k It suiU 4a M Usstitis. tiSsn)
flocîal raltentioii, occupée de se défendis coatre ce ImUnie do pasK. Ainsi la société est restée en raines; depuis quassnte ans ses maox appellent un législateur, et ses agitations ne sont que les symptômes de ce besoin.
(Test une législation qu'il faut h la Fnince, à l'Europe, ila société moderne; et, nous menons de le yoir, pour que le législateur se forme, il faut que l'opinion publique soit formée. Cela est aussi nécessaire pour le présent que pour l'avenir, pour le premier pas que pour le second, pour la session de la Chambre qui ¥a se réunir cette année que pour la Constituante future que l'on peut imaginer, pour la direction de la polémique qui remplira dans six mois les cokmnes de nos jooraaux que pour la politique de nos enfants. '
CHAPITRI m.
Il rniMe, après U RévotalioB de JaUlai, S'cfllroovée priM tA dépowvB pw ta^Tteioire.
Donc, quelque champ que Ton veuille embrasser, que l'on se mette i aujourd'hui , à demain , ou à dix ans, on arrive toujours et invinciblement à cette question :
s Pourquoi une représentation nationale , et dan» quel but la représentation nationale actuelle doit-^lle étVe modiflée et perièctîonnée? Quelle est la mission de ce législateur que toutes les crises de la société, tous les efforts des partis, toutes les controverses du jour tendent uniquement à évoquer? Le gouvernement représentatif u'est en lui-même qu'un instrument; à quoi doit être employé cet instrument? En un mot dans quel but fera-t-on des lois? quelle sera la tendance de ces lois? i>
Et cette question conduit bien vite à cellenri : « Ou marche la société? vers quel but se dirige-t-elle? quelle est la source de tant de douleurs qui la déchirent, et après quel remède aspire*t-elie? dans quel but providentiel ont eu lieu depuis cinquante ans tant de boule- Tersements et de révolutions? »
Sous la Restauration, et pendant quinse ans de polémique, la réponse è cette question : a Dans quel but fera-t-on des lois? » était formulée en ces termes pour presque tout le monde :
« On fera des lois, disait-on, pour se défendre contre le pouvoir; on se munira , on se fortiflem contre lui ; on protégera contre ses atteintes la liberté de chaque citoyen. »
On conçoit que tel fût alors l'unique horizon de la. politique» La nrance avait à se défendre contre la Restauration.
La Restauration , c*était l'ancien régime, c'était le système féodal et Mtholique qui venait essayer de reprendre la domioation iutelleclueUe
AUX POLITIQUES. . m
et matérielle sur un peuple qui s'en était affkrauGhi viogirciQq ans auparavant.
La France se trouva donc comme une ville assiégée, qui tourne toute son activité à la résistance.
En présence du droit de naissance, du principe féodal, représenté par la légitimité royale, Taristocratie de la Chambre des pairs, et le privilège des places et des honneurs donnés largement à la noblesse vieille ou nouvelle, fausse ou vraie, il fallait bien revendiquer l'égalité, et par conséquent se poster de manière à faire hardiment la guerre au droit de naissance.
En présence d'une religion décrépite et envahissante (autre élément de Tancienne oi^nisation de la société du Moyen-Âge renversée en 89), il fallait bien décréter, pour s'y soustraire, la religion de chaque individu, et par conséquent encore se faire des positions, des retranchements, des forteresses, pour critiquer la vieille religion et protéger le détachement de toute religion dans chaque citoyen.
De là le prix extrême que Ton attacha alors aux institutions de (mre liberté et à tant de lois vivement sollicitées, qui depuis Juillet ne sont même plus demandées, et sont presque sorties du souvenir. Encore une fois, c'étaient autant de forteresses pour repousser et rendre vaines les attaques de l'ennemi.
Certes, nous ne voulons pas dire que les lois et les institutions comprises sous le nom général de libertés n'aient qu'une valeur relative. Hais il est évident que sous la Restauration on dut leur attacher une valeur absolue qu'elles n'ont pas, les croire douées par elles-mêmes d'une efficacité qui n'est pas en elles, comme on ne l'a que trop senti depuis la révolution de Juillet.
Organiser une complète défense contre les envahissements du passé» et par conséquent pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites le système de l'individualisme, afin de se soustraire au régime théologiqne et féodal , n'ayant pas d'autre système organique à lui opposer, telle devait être alors la formule générale de l'opposition; c'était un programnie clair, précis, déterminé, inspiré par tous les sentiments de l'époque, et qui devait rallier des masses immenses, et former contre le pouvoir une coalition compacte malgré ses nuances, depuis l'abstrait doctrinaire jusqu'au r^ublicain, parce que ce programme répondait parfaitement à la situation, et même, on peut le dire, parce que toute tendance allant au-delà, toute tendance organique et religieuse, aurait donné gain de cause sur un point important au système thcologique et féodal , lui aurait fourni des armes redoutables, et aurait ralenti dan& les masses l'ardeur de la défense.
Voilà donc ce qui fut fait, et cette lutte eut son mérite et son importance. Mais elle absorba tellement tous les esprits, que rien ne fut pré-
paré poar le cas édiéant d'one réyolatioo qui empoitoalt, comme ud orage, cette Restauration contre laquelle on s'était fortifié, et contre laquelle on songeaiti se fortifier de joor en jour davantage. La science politique d*était tellement habituée, pendant quinze ans, à regarder ce combat journalier comme étemel , qu'elle atait délaissé toute autre prétision , et abandonné, comme des rêves inutiles, les hardis travaux de la fin du INx*Huittème Siècle, les bases posées par l'école de Turgol et de Condorcet, ces légataires du Dix-Huitiènie Siëde, et les traces politiques de tous ces grands et chaleureux esprits de la €o«titiiaDte et de la Convention qui , placés au point de solution du passé, avaient i)ien mieux senti la nécessité d'un nouvel ordre social, et y avaient médité, au milieu des plus graves oonjonetures, les yeux sur leur poi* son préparé d'avance ou sur leur échahud.
Aussi qu'arriva-t-il après Juillet? Ce que nous avons vu, ce que nous voyons. Tout le prestige qui entourait l'opposition , toute la virtualité qu'on supposait à ses idées et à ses principes, s'éclipsèrent en un clin d'eeH a^ec la Restauration elle-même. Ainsi deux lutteurs qui se font équilibre, et qui mettent toutes leurs forces à se terrasser; si l'un tombe, Fautre tombe avec lui. La Vraiioe s'est trouvée prise au dépounru par sa victoire, et dans un dénuement complet d'idées politiques, dès qu'on a pu Juger de l'efficacité des principes libéraux entendus comme on les entendait sous la RestauratioD , dès qu'on a pu apprécier la valeur du système de l'individualisme pur pour guérir les alftvuses douleurs que la société, débarrassée de ses rois légitimes, des Jésuites^ et de tout ce passé qui l'cAsédait, a cependant ressenties, et qui l'ont fait s'agiter dans de douloureuses conyulsions.
De là, la langueur, le marasme, le décousu de l'opposition parlementaire depuis deux ans (4).
La vOle n'est plus assiégée, et vous continues les mêmes mancsuvres ; TOUS voulez TOUS fortifier, vous barricader. Contre quoi? contre l'œuvre de vos propres mains? contre ce qui n'est pas un principe.
Vous défendre contre le droit de naissance entendu comme sous la Restauration, quand le droit de naissance est «uthentiquement violé par lliomme que vous avez assis sur le trftne, et quand la érection des afltiires a passé des nobles aux bourgeois?
Regarder comme un but la conquête de la liberté de conscience, quand le nom de religion a été solennellement rayé de la constitution, et que tout l'appui donné aux fauteurs et aux agents du Catholicisnie a cessé?
Évidemment toute cette antithèse contre f anden régime n'est plus
(i) le pais dire angûufd'bui depuis dix ans, (Novembre f Sil. ) — le puis dire m* j«mrdriml depuis ^nxe ans, { iSIT. )
AUX POLITIQUES. iS3
poflfiible, depuis qa'oQ des termes a été soUlamœt éliminé par les événements de luiUet. Pour ooqs remettre dans cette ornière, il fan* drait que la monarchie de Juillet fût dans les mêmes circonstances et appuyée de la môme manière à l'intérieur et à l'étranger que la Restauration de 4815. Or cela est impossible, quoi qu'on fasse (1).
Quoi qu'on fasse et qu'on espère, on ne fera pas que quinze ans de durée, terminés par les éyénements de Juillet^ n'aient pas changé radicalement la situation politique. De nouveau l'Europe se coaliserait, triompbeniit et restaurerait les Bourbons, que ce ne serait pas encore la restauration de la Bastauratîoo. Le teonbeaa ne rendrait pas les gé^ nérations qu'il a dévorées. Le temps ne se remonte pas; la vie coule pour les sociétés comme pour les individus*