CHAPITRE I
Le principe du Goavernement de la Société par elleHnème est yrai, et le seal vrai.
J'arrive enfin (I) au sujet qui occupe presque exclusivement Tattenlion de la Presse politique, et qui lui fait négliger et même repousser toute étude un peu profonde de la Science sociale. Je veux parler des questions de Pouvoir et de Gouvernement.
11 y a déjà bien longtemps, dix ans environ, que nous demandions compte aux publicistes de jl'abaissement où est tombé le gouvernement de la société par elle-même, le Gouvernement Représentatif.
a D'où vient, leur disions-nous, que la principe de la Représentation Nationale, qui semble être le sceau de Tallianee des gouvernements et des peuples, et qui devrait, comme Tarche sainte, être religieusement gardé par la vénération universelle et protégé par elle contre toute profanation et t#ute impiété, d'où vient que ce principe, livré aux insolents blasphèmes des ennemis du progrès et de la liberté, est aujourd'iiui abandonné aux outrages, et délaissé dans sa détresse par ses disciple9 le^ plus fidèles? D'où vient que cette Représentation Nationale elle-même, essence féconde merveilleusement distillée de la vie d'une grande nation. Convention puissante qui devrait tenir en elle toute la
(1) Cette Troisième Partie fat publiée en 18is dans la Remue Indépendante, Il a été dit précédemment dans nne note que le fonds de ce Iliscours parut en ISSa dans la Aevue Encydopédique, Il faut entendre cela des deux premières ParUes.
force, toute la sagesse, toute la volonté dont dispose le peuple, d*où vient que cette Représentation Nationïile, placée au milieu des temps les plus fertiles en grands événements et les plus spacieux pour le déploiement des grandes choses, n*a su trouver en elle ni âme ni mouvement? Le principe serait-il faux et méprisable en effet, fait tout au plus pour une Restauration de quinze ans, et bon pour servir de transition passagère vers d'autres destinées? et faut-il donc alors, pour oser croire à la religion du progrès, se déclarer dans Tattente d'un Messie inconnu ou chercher la discipline de quelque génie révélateur? Le Gouvernement Représentatif, qui paraissait à tant de bons esprits, il y a quelques années à peine , renfermer en lui le principe d'une longue existence, dont on admirait le mécanisme comme le chefd'œuvre de Fesprit humain et l'instrument nécessaire au développement progressif de la civilisation et de la liberté, est aujourd'hui publiquement tombé dans un discrédit si profond, qu'il semble que la nation le confonde tout entier dans le même mépris dont elle a enveloppé ce juste-milieu auquel elle a laissé pour sobriquet le nom dont il s'était lui-même décoré. L'état de décomposition auquel il est parvenu dans les esprits est comme une gangrène intestine , et l'on dirait que, rebelle à tout remède, le mal, qui chaque jour s'avance, doit s'étendre de proche en proche jusqu'aux extrémités, et frapper de pourriture les membres doués encore d'un dernier reste de mouvez ment et de spontanéité (1). »
Dix ans bientôt passés depuis que nous écrivions cette plainte ont-ils remédié au mal? Tout au contraire, hélas! à mesure que les moments s'écoulent, cette peinture de notre état politique prend une plus effrayante vérité.
Le principe néanmoins n'est pas faux. Non, le principe n'est pas faux. Le Gouvernement Représentatif est le seul que puisse aujourd'hui reconnaître l'Humanité. La société ne peut pas reculer dans des voi^ rétrogrades. L'oiseau, une fois éclos, et qui a pris des aUes, peut-il rentrer dans l'œuf qui le nourrit d'abord? L'Occident ira-t-il se réintégrer dans le despotisme oriental? La France peut-elle remonter à la monarchie? Le Dix-Neuvième Siècle peut-il reprendre les institutions du Moyen-Age? C'en est fait de César et du Pape, des despote» révélateurs temporels et des despotes révélateurs spirituels. Jésus lui-même n'est plus pour nous qu'un frère; il est ce que S. Paul le voywt, l'homme type, le nouvel Adam. Après Jésus, l'Orient a pu encore consacrer, quoique avec moins d'idolâtrie, un autre prophète, Mahomet.
(1) Revue Encyclopédique, avril 1888. — Voyez le morceau inlilulé : De ia Nécessité d'une Représentation spéciale pow^ les, Prolétaires, dans V Appendice à la suite de ces Discours.
liais après Jésus, TOccident ne connaîtra plus Tanthropomorphisme de Dieu. Le sens des mystères mêmes du Christianisme, mieux compris, et à force de s'insinuer, sous le voile des symboles, dans les intelligences, a détruit radicalement et pour toujours Tadoration de rhomme par Tbomme, et par conséquent tous les genres de despotisme. L'esprit humain, comme on dit, est émancipé; il atteste et Luther, et Descartes, et Voltaire; il atteste Colomb et Galilée; il atteste ses propres découYertes, il atteste son histoire et ses révolutions. L'homme, c'est-à-dire tout homme, ne reconnaît plus de supérieur que la Raison divine et la Raison humaine. Dieu et la Liberté 1 tout homme est baptisé aux noms de ces paroles que Voltaire mourant prononçait sur la tête du petit-fils de Francklin. Tout homme est à luimême son pape et son empereur. Donc désormais et à toujours le seul gouvernement légitime et possible est celui de la société par ellemême, au nom de l'égalité. Du jour où Rousseau écrivit le Contrat Social, l'idéal fut révélé. Partisans des despotes, soit temporels, soit spirituels, vous aurez beau vous révolter, jamais plus homme ne considérera dans son cœur la société humaine que comme un fait brutal, à moins qu'elle ne soit telle que Rousseau l'a conçue ou plutôt pressentie.
Encore une fois donc, le principe du gouvernement de la société par elle-même est vrai, et le seul vrai. Et pourtant quel triste et désolant spectacle présente aiyourd'hui l'application faite en France de ce principe !
Que faut-il en conclure?
Il ne faut en conclure qu'une chose : c'est que nous n'avons du Gouvernement Représentatif qu'un vain simulacre.