CHAPITRE II
Les moines de Uaate-Combe.
Oui, nous n'avons du Gouvernement Représentatif qu'un vain simulacre.
Quand je réfléchis à ce qui se passe aujourd'hui dans le monde politique, la scène triste et grotesque à la fois que je vais raconter me revient, malgré moi, sans cesse à l'esprit. Je commencerai donc par là ce que j'ai à dire. Peut-être le lecteur trouvera-t-il ma digression par trop romantique. N'importe; j'avertis le lecteur que je ne crois pas sortir du grave sujet qui nous occupe. Montesquieu, quand il veut peindre le despotisme, va chercher bien loin le sauvage de la Louisiane, qui abat l'arbre pour avoir le fruit. Ce n'est point la folie
d'imiter ce grand maître qui m'engage à raconter l'impression .qne produisit un jour sur moi la restauration stupide d'une institution du
Je me trouvais à Aix en Savoie. Un ami me proposa d'aller visiter les tombeaux des rois de Piémont. C'était me proposer une promenade sur le lac du Bourget; car le monastère de Haute-Combe, consacré aux royales sépultures, est situé à l'autre bord de ce lac, dans une presqu'île, au pied d'une montagne. Napoléon et Louis XVm restaurèrent Saint-Denys, et le dotèrent de chanoines. Pourquoi; se dit un jour, à leur instar, l'avant-demier roi du Piémont, n'aurais-je pas aussi mon Saini-Denys, moi ? Et il a eu son Saint-I)enys. On fit venir des artiste^ de Turin; on rassembla les débris d'un ancien cloître; on construisit une église gothique; on l'orna de peintures, de statues, de dorures. Quelles peintures, pour le dire en passant, et quelles statuesc'est le style le plus maniéré de Notre-Dame-de-Lorette, traité avec le goût qui règne à Chambéry. Hais il manquait quelque chose : il fallut des moines. Des moines I on en trouvera. L'Italie manque-t-elle de moines? On fit venir des moines d'Italie. Ils se conduisirent comme il paraît que les moines se conduisent en Italie, avec une grande liberté. Il y eut du scandale; Tévéque d'Annecy fut obligé d'intervenir; on chassa ces Italiens, on installa en place des Savoyards : vous allez voir ce qu'on a gagné au change.
Je ne parle pas du spectacle que nous eûmes dans cette promenade. Nous étions sur le lac qui a inspiré à M. de Lamartine un de ses chants les plus suaves; nous avions sous les yeux, au premier plan, le joli vallon que M. de Lamartine habita pendant quelque temps, et, au second plan , les sopimets glacés dels Alpes. La nature est grave et solennelle dans ces lieux où Rousseau passa sa jeunesse! Aussi, après la traversée, quelque attrayant que pût être le Saint-Denys des monarques savoyards, nous ne voulûmes pas y entrer tout d'abord. Nous aimions mieux marcher au bord de ces belles eaux sur lesquelles nous avions eu tant de plaisir à voguer, portant tour-à-tour nos regards des crêtes neigeuses ou bleufttres qui bornent de tous côtés l'horizon sur les sites riants de la verte presqu'île. Entre la montagne qui s'élève comme une haute muraille, et le bord du lac, il y a des coteaux chargés de riches vignobles, et des bois touffus, qu'arrosent çà et là des sources vives. C'est vraiment un séjour enchanté que ce domaine des moines* Jadis un duc de Savoie, Amédée VIII, renonça à son duché pour aller vivre en ermite, d'autres disent en épicurien, au prieuré de Ripaille, dans un site analogue à celui de Haute-Combe, et ce fut à peine si on put l'arracher de ce séjour pour le faire pape. On dirait que le successeur d' Amédée, n'ayant pu avoû* pendant sa vie un ermitage comme Ripaille, qui faisait aussi envie à Voltaire, a voulu qu'au moins ses os
jouissent de cet avantage. Les chapelains qu'il a préposés à leur garde prc^tent seuls de sa folie. Deus nobis hœc otia fecit, voilà ce que ces heureux cénobites pourraient dire comme Virgile, en pensant comme lui à leur bienfaiteur, s'ils savaient le latin.
J'avais pourtant une assez grande curiosité de voir des moines. La vie cénobitique est un des plus grands spectacles de l'histoire^ et qui m'a souvent occupé. Enfin nous en rencontrâmes une troupe qui se promenaient sous de grands arbres. Ils riaient et paraissaient contents. On eût dit les ombres heureuses que Virgile nous peint folâtrant dans les Champs-Elysées. Je découvris ensuite d'où venait cette gaieté un peu bruyante.
Bientôt le prieur nous invita à entrer dans le monastère. Il nous conduisit droit au réfectoire. Alors commença une scène bizarre. Tous les moines, par un secret instinct, affluaient en ce lieu, comme s'ils y avaient été appelés par la cloche du couvent. J'avais vu autrefois à Lyon, au mont Cindre, un certain ermite qui vendait du vin et fraudait les droits réunis. Je fus un peu surpris quand je m'aperçus que les moines royaux, chargés de psalmodier sur les dépouilles des monarques qui s'intitulent rois de Piémont, de Savoie, de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, ressemblaient beaucoup à ce grossier ermite du mont CSndre.
Qu'il est difficile, ou plutôt impossible, de refaire les institutions, c|uand l'heure de leur mort a sonné ! Voilà des moines qui pourraient vivre conome d'honnêtes Bénédictins, moitié dans la dévotion, moitié dans la culture des lettres. Ils ne connaissent qu'une vie toute matérielle. Nulle spiritualité ne les éclaire. Ils sont ignorants, grossiers, et ne sont plus même superstitieux. Nous avions cru rencontrer en ce lieu des moines comme ceux de Cassiodore, ou bien des moines comme ceux d' Amédée vni -, et nous avions sons les yeux de vulgaires fainéants et de vains simulacres de la vie monastique. Je pensai à M. de Chateaubriand, qui a eu la bonté de se laisser donner un brevet de moine honoraire.
Le prieur, sous prétexte de nous faire goûter le vin du pays, entama une dissertation sur les meilleurs crus de France et d'Italie, à l'effet de glorifier le vignoble du couvent, qui rapportait, nous dit-il, douze espèces très différentes et toutes exquises. Il était fier de son vin, et n'était fier de rien autre chose.
Il y avait, suivant la règle, un livre placé sur une table au milieu du réfectoire, mais jamais on ne Usait dans ce livre. Et comment aurait-on fait pour y lire? Il était en latin , et pas un de ces moines n'entendait le latin.
Ils nous montrèrent bien leur ignorance, quand ils nous prièrent de leur apprendre quelque chose sur l'histoire de leur ordre, dont ils ne savaient absolument que le nom.
t04 TROIS DISCOURS.
L'architecte avait eu l'idée d'encastrer dans les murs du cloître de vieilles inscriptions. Les moines paraissaient tout surpris de nous voir les comprendre : ils n'avaient jamais pu, à eux tous, en décfaifirer un mot.
Cependant le prieur continuait infatigablement sa dissertation œnologique. Les moines faisaient diorus avec lui, et insistaient pour qu'il nous fit juger de la vérité de ses assertions par raison démonstrative, a Père prieur, disaient-ils, approchant et choquant leurs verres, encore un peu de ce bon vin qui réjouit h cœur de Vhomme.i» Ils ne savaient, je crois, de toute TÉcriture que cet apophthegme bachique. En les regardant, nous vîmes que leurs libations avaient dû commencer dès le matin; en les faisant causer, nous le vîmes encore mieux.
L'un d'eux nous raconta sa vie; elle était peu édifiante.
Us nous dirent qu'ils étaient dotés chacun de douze cents livres de rente, et qu'ils avaient en outre le très précieux vignoble.
Comme ils commençaient à se quereller d'une façon grossière, nous les laissâmes dans ces ébats, et nous allâmes voir l'église; deux d'entre eux seulement nous accompagnaient. Agenouillés sur les dalles du sanctuaire, de pauvres paysans qui avaient passé la montagne et fait beaucoup de chemin pour venir adorer Dieu en cefsaint lieu, attendaient qu'il plût*aux religieux de commencer l'office. Il y avait aussi quelques jeunes filles qui étaient venues pour se confesser. Nous pensâmes aux moines italiens que l'évéque d'Annecy avait été obligé de chasser. Nos guides, passant lestement devant l'autel, nous conduisirent dans la sacristie, où se trouvait une grande armoire fermée avec soin; et ouvrant tout-à-coup cette armoire, ils étalèrent à nos yeux de riches ornements dont le roi fondateur avait fait présent au monastère. Il fallait les voir en adoration devant ces oripeaux, et supputant la somme d'argent qu'on pourrait en retirer. Ils nous rappelèrent la scène des faux moines de Gil Bios. C'était donc là leur trésor î au moins dans le tréBor de Saint-Denys, il y avait des reliques de martyrs, vraies ou supposées, qui pouvaient inspirer des sentiments pieux et élevés.
Ils nous invitèrent à passer le reste de la journée avec eux. Ils nous promettaient à*expédier en quelques minutes les prières auxquelles leur règle les condamnait. Ils parlaient de tout cela comme de morneries dont ils savaient fort bien alléger le poids. Ils croyaient nous plaire, et nous inspirèrent une profonde tristesse. Nous refusâmes leurs oflhres.
Voilà donc, me dis-j^» ce que c'est que de restaurer des institutions éteintes! Vainement ce roi de Sardaigne a voulu se composer un tombeau avec les débris du passé. Il a dépensé le sang de ses sujets à faire quelque chose d'absurde et de hideux. Il aurait mieux fait de laisser toutes ces vieilles pierres que le temps et la main des révolutionnaires avaient dispersées. Il a voulu qu'un édifice gothique reparût pour abri-
ter ses os et son orgueil; et on lui a fait du faux gothique, n a youIu^ comme au Moyen*Âge, des moines pour prier autour de son tombeau ; et on lui a fabriqué de ffxax moines. Tout est faux en ce lieu. Les prières qu'on y dit sont fausses; les moioes qui les disent sont faux; ce monastère est un faux monastère. L'imitation du passé est empreinte partout^ mais le mensonge aussi. Je m'éloignai avec dégoût de ce lieu d'imposture.
Or maintenant, lecteur^ je soutiens que je ne me suis pas trop écarté de mon si^et.