CHAPITRE I
' Montesqniea est an politique peintre.
II y a précisément [i] un siècle [V Esprit des Lois parut en i74&) que ïtontesqnieu peignit, d'après nature, mais aussi d'après Tidéa], Yancien Gouvernement Français, et le Gouvernement Anglais.
Ces deux peintures ou monographies constituent réellement Vœuvre de Montesquieu.
Et pourtant nous vivons encore aujourd'hui, en fait de gouvernement, sur la pensée de ce grand homme. Pour avoir peint ce qu'il avait î^ous les yeux, pour avoir formulé des réalités que nul avant lui n'avait formulées, Montesquieu est devenu le législateur actuel de la France. Seulement ce législateur nous avait laissé deux modèles, Vancien Gouvernement Français et le Gouvernement Anglais. Aussi flottonsnous incertains, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, entre l'imitation de l'ancien Gouvernement Français et l'imitation du Gouvernement Anglais.
Je parle ici seulement du pouvoir officiel, ou du gouvernement; je ne parle pas de toutes les opinions qui régnent dans la société. Dans celte société, à côté et bien au-delà du principe de l'ancien Gouvernement Français et du principe du Gouvernement Anglais, un troisième ])rincipe s'est montré, qui réclame l'avenir et prétend remplacer les deux autres. Mais Montesquieu n'a rien de commun avec ce principe, dont Rousseau est la source; et, quoi qu'on puisse penser de ce troisième principe, il faut bien convenir qu'il est jusqu'à présent, en tant que théorie du pouvoir, tenu à l'écart et mis hors de concours. Nous en sommes à l'ambiguïté que nous offre l'œuvre de Montesquieu.
Les Anglais, plus heureux que nous, ayant trouvé dans Montesquieu leur constitution célébrée et préconisée, n'ont pas pu voir la même ambiguïté dans son œuvre. Ils étaient bien certainement, au temps de Montesquieu, en avance sur nous d'une révolution; et le simple parallèle entre leur constitution et la nôtre, de la part d'un Français,
(1) Il n'y avait pas, quand f écrivais cela, tout-à-rait un siècle; il s*en manquait de six ans. Au bout de ces six ans, la République a été proclamée. Il est curieux de remarquer que la Bépublique est venue donner tort h Montesquieu et raison à Juan- Jacq^ius juste un siècle après TappanUon de VEsprit des I/hs. (1850.)
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SIO TROIS DISCOURS.
était nn hommage rendu à leur supériorité. Est-ce un sentiment de reconnaissance, est-ce une sainte admiration pour la vérité et le génie, ou bien n'est-ce pas Torgueil satisfait et le désir de constater le triomphe d* Albion y qui leur a fait rendre à Montesquieu ce singulier honneur? Sur le bweau de la Cbaïubre 4eB CaoMiiiuiQftf il y a «a livre sacramentel; c'est rÉvangile politique où se trouve exprimée la pensée vivante qu'on appelle Angleterre. Ce livre est d'un Français; ce livre, c'est Y Esprit des Lois*
Si V Esprit des Lois ne figure pas ainsi en Trance sur le bureau de notre Chambre des Députés, c'est qu'il s'élèverait toujours une minorité pour mettre sur Tautel , à côté de cet Évangile, un autre Évangile, le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau.
11 faut que je dise comment Montesquieu est arrivé à faire, avec la peinture de la Monarchie de Louis XIV et de la Monarchie de la reine Anne, un livre de science générale, tel que V Esprit des Lois, un livre qui prend place immédiatement, dans l'ordre des siècles, après la République de Platon et la Politique d'Aristote, entre cette Politique d'Aristote et le Contrat Social de Rousseau.
La cause de ce grand phénomène d'un livre de monographies qui fait science, la voici.
C'est qu'il y avait dans ce que peignait Montesquieu, la France et l'Angleterre, un rayon de Divinité qu'il a saisi et formulé.
Ne dites-vous pas de toute créature, de tout animal, de toute plante, que cette créature a une organisation, une constitution, c'est-à-dire un certain ensemble d'organes fonctionnant suivant certaines lois, lois qui se rapportent toujours à la loi générale de la vie, et qui en sont dérivées, bien que notre ignorance ne nous permette pas le plus souvent de comprendre cette dérivation. Eh bieni Montesquieu parvint à saisir non seulement ^'organisme des deux monarchies qu'il avait sous les yeux, mais encore, jusqu'à un certain point, le rapport de cet or^ ganisme à la loi générale de la vie des sociétés. Il éleva donc sa peinture des deux monarchies à une haute généralisation. Il tui ainsi vraiment peintre. Car qu'est-ce qu'un peintre? Cest celui qui, en exprimant des formes, rend la vie cachée sous ces formes. Et qu'est-ce que la vie cachée sous des formes dans chaque être particulier, sinon un reflet et un cas particuliefr de la vie universelle, ce qui revient à la vie universelle particularisée et localisée? Aussi un jour, dans son enthousiasme, il se sentit peintre; je veux dire que le sentiment le plus profond qu'il ait eu de sa force et de sa grandeur se révéla à lui sous cette forme : Je suis peintre. Il avait compris que -ses portraits avaient quelque chose de l'idéal métaphysique qui respire dans la République de Platon et dans la Politique d'Aristote; et, au lieu de dire : Je suis pbilmopbe, il répéta le mot du Corrège : Ed io anche son pittore.
AUX POLITIQUES. . 3fi
^ Ce oK>t que MûDtesqoteu a en effet prononoé sur lui-même est admirable de yérité. Oui, Montesquieu «st un politique peintre^ c^est là son trait distinctif • Platon, le fère de la politique, n'est pas un peintre : il met l'idéal avant tout; il ne regarde aucun des gouvernements vivants comme (Ugne de concentrer son attention; il pense au-delà. Aristote, discifde et contradicteur de Platon, n'est pas peintre non plus à la façon de Montesquieu. Sans doute, U décrit , et il observe; il avait même porté la patience de l'observation, dans un de ses ouvrages perdus, jusqu'à décrire le mécanfeme de tons les États connus de son temps. Mais aucun de ces États lui paraissaii-il digne de ce que sa raison lui faisait concevoir? Non , il ne voyait véritablement rajKHmer la Divinité dans aucun; et la preuve, c'est que dans sa FatUxq^ il ne donne comme modèle aucun de ces États qu'il connaissait si bien, mais, prenant des uns et des autres, il fait une utopie qu'il oppose à celle de Platon. L'observateur et le théoricien sont donc distincts dans Aristote. Aristote reproche à son maître, il est vrai, de n'être que théoricien ; maïs lui , il est tour à tour observateur et théoricien , tandis que chez Montesquieu l'idéal et la réalité se confondent dans une même peinture. Chacun sait que Rousseau, qui vint après Montesquieu, eut pour caractère, non seulement de ne pas considérer les faits avec respect et admiration, mais de les anaihématiser au nom de l'idéal et de la conscience.
Tout au rebours de Rousseau, Montesquieu cherchait l'idéal dans le fait , ce qui ne l'empêchait pas de poursuivre l'idéal. Et c'est ainsi , c'est par l'idéal, qu'il s'identifiait avec son sujet, comme un grand peintre qu'il était II mêlait sa vie à celle de son modèle; il ne gardait pas jsa raison ou son sentiment à part; il ne disait pas : Voilà qui est assee bien, mais je conçois mieux. Observation, enthousiasme, raison, tout chez lui marchait du même mouvement et vers le même objet. Il était comme un homme qui aime avec idolâtrie; et il a aimé deux maitresses.
Oui, Montesquieu (était véritablement pénétré de la beauté divine (je me sers à dessein de ce mot] des deux formes vivantes de société politique qu'il a décrites et formulées. Et comment ne l'auraitHil pas été, puisque, je le répète encore, il avait trouvé ou croyait avoir trouvé dans ces gouvernements Xidée absolue d'un gouvernement politique.
Cet enthousiasme sincère se peint partout dans son livre. A la fin du célèbre chapitre De la constitution d'Angleterre, il s'écrie : a Harring* » ton , dans son Oeéana, a aussi examiné quel était le plus haut point » de liberté où la constitution d'un État peut être portée. Mais on peut » dire de lui qu'il n'a cherché cette liberté qu'après l'avoir méconwie, » et qu'il a bâti Chalcédoine, ayant le rivage de Byzance devant les
» yeux. » Ainsi la conslituUon d'Angleterre, c'est Byzance pour Montesquieu : le reste est utopie et rêTe.
Que dis-je? L'Angleterre même est déjà une utopie pour Montesquieu. Il la voit vivre, il a saisi le principe divin qui la fait vivre, et il n'ose en croire ses yeux et son propre génie. L'Angleterre lui parait à rextrémité des choses; c'est pour lui, comme pour les géographes, penitus divisas orbe Britannos et presque Xultinuit Thule. «En peignant » la liberté établie par les lois anglaises, je ne prétends pas, dit-il, ra- D valer les autres gouvernements, ni dire que cette liberté politique » extrême doive mortifier ceux qui n'en ont qu'une modérée. Com- » ment dirais-je cela , moi qui crois que l'excès même de la raison n'est » pas toujours désirable, et que les hommes s'accommodent presque » toujours mieux des milieux que des extrémités? »