CHAPITRE Vil
NapoléOD.
Napoléon fut possible^ le despotisme fut possible ; oui , le despotisme le plus absolu, un despotisme tel que l'Orient n'en a jamais connu de plus insensé» le despotisme du sabre fut possible après la Révolution» c'est-à-dire après tant de solennelles déclarations des droits naturels de l'homme et des droits du citoyen. Le trône de Bonaparte déifié succéda à l'échafaud de Louis XYI ! Pourquoi cela, encore une fois, sinon parce que la science politique avait fait défaut?
De bonne foi, imagine-ion que, si l'art de constituer n'avait pas manqué toutes ses expériences. Napoléon eût pu arrêter ou plutôt annihiler, pour un temps qui dure encore aujourd'hui, la Révolution Française? C'est la faiblesse de cette Révolution pour se constituer qui fit 1« force et la tyrannie de Bonaparte.
Au 18 brumaire» cette Révolution et celui qui devait la museler, comme on a osé dire, se trouvèrent en présence, dans la conférence qui eut lieu entre les deux hommes qui avaient fait ce 18 brumaire, Sieyès et Napoléon : l'un héritier de toute la science politique qui prépara la Révolution, l^ataire des penseurs du Dix-Huitième Siècle, de l'Assemblée Constituante, de la Convention; l'autre, sans aucune science, et si loin de participer à l'héritage de la France, qu'il était même étranger à cette France par sa naissance et par son éducation (1).
(1) Ce n*esl pas le collège de BrieDoe quii^ fait réducaUon de Bonaparte; c'est son paya, c*est la Corse. (tM9.}
SSO TROIS DISCOURS.
Et pourtant Napoléon fut aisément le maître, et il força Sieyès à disparaître deyant lui comme une ombre.
Voulez-Tous un autre symbole? Considérez ce qui s'était passé la veille, le Corps Législatif ignominieusement chassé de l'Orangerie de Saini-Cloud par quelques soldats!
Ainsi, la science ayant fait défaut, nous eûmes un soldat pour législateur.
Les grands guerriers sont des artistes* Dans la République de Platon, comme trop souyent dans l'histoire, les seuls artistes, ce sont les guerriers. En l'absence des hommes de la connaissance, qui avaient manqué à leur rôle, la France accepta pour la gouverner un artiste, un guerrier.
CHAPITRB viu.
Un soldat posr légishtear.
Il y a toujours de la vérité et de la profondeur dans les traits que la passion, même aveugle, inspire aux poètes. M. de Chateaubriand, en 181 4, dans un pamphlet célèbre, appela Napoléon un Corse; et avant lui je ne sais quel personnage politique avait dit : « Nous avons pris pour » maître un de ces Corses dont les Romains ne voulaient pas pour es- » claves. » Ce nom de Corse résume en effet Tespèce de violet d'attentat que Napoléon vint commettre sur la pensée et sur la liberté humaine.
Dn Corse, c'est un homme qui tient plus de l'antiquité que des temps modernes ; c'est un homme qui a participé, dans les générations lointaines, au régime grec et romain, mais qui, depuis que la civilisation a quitté le littoral de la Méditerranée pour l'intérieur de TEnrope, abandonné par cette civilisation , est resté aux confins qui séparent cette civilisation de la barbarie. U n'a éprouvé aucune des phases de transformation que l'Europe a subies. U se rappelle Alexandre et César, et il sait qu'il y a un pape à Rome; car après la Grèce, après l'empila romain, le Catholicisme a été encore assez grand pour venir jusqu'à lui. Mais la s'arrête sa science. II ignore ce qui s'est fait en Europe depuis tant de siècles. Si donc la Providence le prend par la mnn, et le jette dans cette Europe au moment d'une grande commotkm, ilp<»^ tera dans ses actions son ignorance native.
Tel fut Napoléon.
Il n'avait pas naturellement le sens des révolutions antérieures de l'Europe, il ne savait pas où ce moiide européen s'achemine. Les luttes de l'esprit humain, dans cette Europe, ne l'avaient jamais profonde^ ment occupé. Demandez à un homme né au centre de cette Europe ce qu'il y a de plus remarquable dans l'histoire européenne, il vous pailera de la lutte du monde laïque contre la papauté , et de la lutte
lie k4émocrafie«Drtre la féodalité; il r^m p«rlera<dftlaRfimiaiaiice, 4s la Réfonne, de la Philosophie. Na()oléoa n'était p» né daiu cette Htmosphère. L'esprit de la Réforme et de la Philosophie n'^Èètl p«s «ntoaré son berceaa. Il ne marchait pas nalmpeUemeiit aTOcee ^[rand Aettte de req>rit humain qui coule en EuDope vers des destifiées en^ «core inconnues, mais certaines.
Ceux qui ont étudié Napoléon dans les monuments qui nous testent de sa jeunesse, savent qudle profonde ignoranoe forma autour de lui comme une ombre protectrice qui lui permit d'être œ qu'il tak. Car t»t Ignorant, qui vint ee jeter en travers de tout le mMrvwient de fésprît humain en Europe, avait à un haut éegré ee qui avait fini f»r «UMpier aux vrais représentants de l'esprit europ^, la foi* Oh! quelques années auparavant, il n'aurait pas ntossû Sa foi ignorante n'aurait pu supporter la lutte contre des hommes de foi comme lui , mais qu'animait l'esprit des vraies destinées de l'Europe. Devant Rf(H bespierre^ devant Saint-Just, et même devant Danloii et devant Mirabeau ^ NafKAéon se serait écHpsé, comme Sâefès s'éclipsa devant lui. MaÎB, à la fin, il se trouva seul de croyait au milieu de tott ces hommes qui avaient traversé la Révoluti<»i, et qui ne croyaient plwà rien, paice qu'attendant de cette Révolution une Constitution en rapport avec elle et avec les causes qui l'avaient engendrée, ils avaient vu ce résultat radioalem^it manqué. De là vint sa foroe, sa grandeur, ea supériorité , sa puissance. De là vint cette audace de se faire maître , roi, empereur, législateur^ non seutement de la France, mais de l'Europe entière.
Ouand l'AsBembiée Constituante on la Convention pensaient à une ConstitulioD, tout l'esprit des temps modernes s'agitait dans les entrailles de ces assemblées. Montesquieu et Rousseau se trouvaient là en présence; et derrière eux toute l'histoire, les monarchies, les républiques, les religions, les philosophies. Mais puisque rien de solide n'éteit s<»rti de ces débats, il pouvait hmi venir un rêveur qui, étraiiger à l'Europe modenie et à son histoire, penserait par luinooême et agirait toutseuL
U vint, ce rêveur qui croyait à la gloire d'Alexandre, à celle de César, aux héros de Pluterque, mais pour qui toutes les gloires modernes de l'esprit humain étaient restées dans l'ombre. Il vint , et j'ai dit ailleurs (1) ce qu'il vint faire : défendre cimtre l'étranger, consolider en Europe et populariser hors de la France les résultats généraux de la Révolution Française. Mais quant à constituer cette Révolution» son ignorance dans cette œuvre n'eut d'égale que son audace. Sous ce rapport Tcsprit humain recula par lui jusqu'à la barbarie.
(1) Étude sur Hopoléon. Voyez VAppeadkê & la wile de ces DiMoait. (liM).
U faut oonveoir néanmoins que la transition de la fijérelution à Napoléon avait été faite avant lui; ce n'est pas lui qui l'a faite : cela eût été au-dessus des forces d'un homme. Par son impuissance à s'organiser, la Révolution, je: le répète encore, fraya la voie qui conduîât Napoléon à la fouler aux pieds. D'un côté, l'école de Montesquieu n'avait jamais eu pour idéal qu'une monarchie ou une aristocratie : il est vrai que cette école voulait concilier la liberté, et même un peu d'égalité, avec cette forma de gouvernement; mais elle n'avait i»as pu résoudre ce problème. D'autre part, l'école de Rousseau et de Mably avait patronisé les républiques antiques, mais elle n'avait pas pu découvrir le gouvernement républicain; die avait bien restauré le principe de la souveraineté populaire, mais elle n'avait pas su l'organiser, et n'en avait tiré en fait comme en théorie qu'une dictature ou une anarchie. Ainsi mtmarchie, aristocratie, dictature, anarchie, voilà les quatre mots qui surnageaient sur la France, quand Napoléon aperçât dans le ciel ce qu'il appelait son étoile.
Il prit l'un de ces quatre mots pour le mal absolu, et il s'arrangea des trois autres. Il enchafaia, comme on dit, l'anarchie, et se fit monarque, dictateur, et chef d'une aristocratie nouvelle. U dit plus haut que Louis XIV : L'État, c'est moi. Il q>pda sa famille une dynastie (i). U rétablit la féodalité; il renouvda la noblesse; il restaura le Catholicisme. Et c'est ainsi qu'avec le plagiat du passé, il crut résoudre le problème d'une législation à donner au moiode émancipé. Mais pourquoi tant de grands esprits, nés au sein de l'ère moderne et nourris par elle, n'avaient-ils pu le résoudre?
U est important, toutefms, de bien constater le résultat auquel la France arriva, lorsque, se d^oûtant des principes, elle amfla témé* rairement son sort à un dictateur.
Dans la Constitution inventée par Bonaparte, resta-tril un seul trait de l'idéal de la Révolution? Napoléon, on l'a dit cent fois, traita la Révolution comme Néron traita sa mère, et les désastres qui marquèrent la fin de son r^e forent sans doute la peine de son parricide.
Des générations abusées ont applaudi à ce mot de Napoléon : < Je n'aime pas les idéologues. » On peut voir aujourd'hui où cette haine de la pensée nous a conduits.
GHAPlTai IX.
Louis XVm et la Charte.
Napoléon, par son plagiat du passé, avait creusé un abime sous son trône. Au législateur de par Marengo, léna, Austerlitz, succéda le législateur de par Waterloo.
(1) Le not 8'€Bi ooaaenré depuis loi. (ISIS).
AUX POLITIQUES; ft»
Nouvelle preuTe de Tignor^ance qui règne encore en matière de législation générale et de politique constituante : la France est obligée de s'en remettre à Louis XVIII du soin de ses destinées I
Celui-là, certes, ne fut ni un homme de connaissance, ni un homme de sentiment; ce n'était ni un savant, ni un artiste; il n'avait pour lui ni le prestige de l'éloquence, ni celui des exploits guerriers. Qu'étaitil donc? c'était un prince.
Puisqu'il fut prince et que c'est là son titre, je n'en dirai rien. Au surplus ce prince est bien connu. Au bout de tous les éloges que ses courtisans ont pu faire de lui , on trouve cette épitaphe : Ce fut uA homme d'esprit. Mais par un homme d'esprit, ils entendent un égoïste hypocrite et rusé, occupé de tirer parti du présent, sans se soucier de la France.
Hais, encore une fois, qu'importe son ignobilitél qu'importent les hommes! Ce que nous constatons, c'est que les hommes et leurs défauts n'ont eu tant d'empire que par l'absence des principes.
C'est l'absence d'une véritable science politique qui a permis les folies et les malheurs de Napoléon. C'est la même cause qui a donné Louis XYin pour législateur à la France.
H. de Chateaubriand a appelé la Charte réformée de 1830 a une » Constitution bâclée, en trois coups de- rabot, dans une arrière- » boutique, o La mauvaise contrefaçon de la Constitution d'Angleterre que l'émigré Louis XVIII nous rapporta de.son esil fut b&clée sans beaucoup plus de façon. Il est vrai que ce fut dans un manoir féodal.