CHAPITRE III
Faote de sdenee, l'intenralle entre le Contrat Social de Ronsseaa et notre époqoe a M rempU par dea tatfHmenenta.
L'intervalle entre le Conirat Social et l'époque o\\ nous vivons a été rempli par des tâtonnements.
La nature produit de l'or; les alchimistes s'essayent à en faire, mais, faute d'une science véritable, ils échouent. La Monarchie Française s'était formée naturellement et par la lente succession des siècles; mais voilà qu'après avoir parcouru toutes les phases de sa vie, cette monarchie tombe comme un grand chêne déraciné par la vieillesse et le temps, plus encore que par la cognée des hommes. Il s'agissait de reconstruire, c'est-à-dire de créer. Il fallait un principe; malheureusement on n'avait pas ce principe. La science qui aurait permis cette création si nécessaire n'existait pas; la création fut impossible.
CHAPITRK IV.
Je le demande, si, dès 1789, cette science eût été connue, l' Assenablée Constituante n'aurait-elle pas, à la lumière de cette science, organisé la nation qui lui remit si libéralement ses destinées? Mais on chercherait vainement un principe, une science, dans les travaux de la Constituante. On ne trouve pas d'autre science politique dans ses comités de constitution et de législation que les lueurs vagues et incertaines aperçues par Montesquieu un demi-siècle auparavant. Aussi que produisit, à la piste de Montesquieu, l'Assemblée Constituante? Après s'être longtemps divisée en deux camps, correspondants aux deux modèles vantés par Montesquieu, la Monarchie Française et la Monarchie Anglaise, elle arriva, par compromis autant que par hasard, à une Monarchie de nouvelle invention qui n'avait la vitalité ni de l'un ni de l'autre de ces modèles, ou plutôt qui n'était pas viable, et qui ne vécut pas. En un mot, elle enfanta une chimère, une impo^Uité. Certes, je ne veux pas dire que l'Assemblée Constituante n'ait pas fttit d'excellentes
lois pour la destnictioii du passé, te dis seulemoit qu'elie constraisit en aveugle Fédifice politique qu'on appelle sa Constitution, te dis qu'elle n'avaR pas un principe Traiment scientiflkfoe pour la diriger dans cette œuvre. Et la preuve, c'est que, si elle avait eu un pareil principe, ce principe aurait subsisté et subsisterait encore.
GHAPITRK V.
U GoaYOïttoii.
U en est de la Convention comme de la Constituante. A l'école de Montesquieu succéda, dans la Convention, l'école de Rousseau. Les disciples de Rousseau dirent anathème aux disciples de Montesquieu; ils montrèrent toute l'horreur que leur inspiraient les modèles vantés par ce Montesquieu; ils brisèrent ces modèles; ils mirent à néant l'œuvre bâtarde de la Constituante ; ils ne la laissèrent pas vivre un jour; ils réduisirent toutes les méditations des grands esprits de cette Constituante à avoir enfanté une feuille de papier couverte de quelques caractères. Mais que produisirent-ils à leur tour? Une feuille de papier couverte de quelques autres caractères. Leur science était celle de Rousseau, mais leur science n'était pas plus grande que celle de Rousseau. Est-il étonnant que la Constitution de 1793 n*ait pas été plus viable que ne l'avait été la Constitution de 1791? La Constituante ne dépassa pas Montesquieu, la Convention ne dépassa pas Rousseau. L'idée de Montesquieu avait produit un fantôme de Constitution en 91 ; l'idée de Rousseau ne produisit également qu'un fantôme de Constitution en 93. Le principe monarchique n'avait pas pu jouer dans la mauvaise machine construite par l'Assemblée Constituante; le principe de la souveraineté du peuple ne put pas jouer davantage dans la mauvaise machine construite par la Gonvttitioa.
GHAPITRB VI.
S|0yte.
Pmdantqua ces alohimistee iravaillaieiit ainsi empiriqiienieiit à réar liser, les una le iprogratame de Montesqoien, une moaarcfaîe modèle, les autres le, .programme de Rousseau» une république naodèle, un homme pensait ptotondément au problème posé par la HérolttlioQ. Personne n'avtiit mieux lu que lui ï£tpritdê$ Lois et le CmUraiS(mal^ et personne ne savait mieux rinunense lacune que laissent ces deux livres. Oet honune, c'est âieyès, c'est l'auteur de là broehura : Qu'€$i-^
La destinée de Sieyës est la preuve la plus remarqiuUe que ïea puisse doaner de cette vérité, que la politique manque eocore aujowd'bui d'un axiome fondamental sur lequel puisse «e baser uaetionstî- 4ution« Sieyès médita longtemps ^r cette i&nvre de créattion qu'on appelle une Constitution; mais ce fut en vain, et ii se vît frustré de Tespoir glorieux qu'il avait nourri de r^Hser cette grande découverte. Il en eut une telle douleur, que» pendant les dernières années de sa vie, rien ne pouvait lui arracher une parole^ Il ressemUait, disent ceux qui ront connu, à ces ombres de l'enfer que Dante interroge vaioement sur la cause de leur supplice. Son supplice» c'est qu'il n'avait pas trouvé le mot de la Révolution, puisque ni lui ni personne n'avait po donner à cette Révolution une Constitution rationneUe.
Il avait devancé plus que tout autre cette Révolution, il avait contribué plus que tout autre à lui ouvrir la carrière : il la laissa d'abord, comme un coursier fougueux , s'élancer devant lui. 11 savait bien que le peuple nouveau-né aurait besoin d'un (idifice pour se loger. U méditait sur la forme de cet édifice. La Révolution précipitait «es pbases; U méditait toujours. Il laissa ainsi passer la Constituante* l'Assemblée^ Législative, la Convention : il n'avait que dédain pour c&ux qui croyaient l'cBuvre facile, et qui tranchaient le problème sans le résoudre.
Pendant que les disciples de Montesquieu élaboraient leur Constitution, Sieyès les regardait faire d'un air qui semUait leur dire : a Vous errez, et vous ne faites que du vieux 1 U ne s'agit plus ni de monarchie ni d'aristocratie. Il s'agit d'organiser les trois pouvoirs sur une base démocratique, il s'agit aussi de les équilibrer. Votre nonarchie mise en présence du peuple, sans intermédiaire, ne ti^Mlra pas. Vous agissez sans principe. Vous n'entendez rien au grand œuvre qui s'appelle une Constitution, b
Et ensuite, quand ce fut le tour des disciples de Rousseau , il leur disait : a Où sont, dans votre Constitution , les trois pouvoirs? Je ne vois dans ce que vous faites qu'un pouvoir, la représentation du peuple. Quant à votre prétendu pouvoir exécutif, ce n'est pas un pouvoir; et votre pouvoir judiciaire n'en est pas un non plus» Vous n'êtes pas sortis de l'unité confuse. La souveraineté du peuple» c'est bien! mais cette souveraineté, il faudrait artistement l'organiser, et vous n'en savez rien faire. Car vous ne faites que la transporter, par délégation, dans les mains d'une assemblée, qui la mettra dans les main3 d'une msyorité, qui à son tour la remettra à quelques meneurs, peut-être à un eeul. Ainsi vous laissez la nation entre la dictature et l'anarchie. Vous n'êtes pas plus forts en fait de Constitution, disciples de Rousseau, que les disciples de Montesquieu. Vous encore n'entendez rien au grand tBuvrel »
Sieyès avait raison contre ces alchimistes qui voulaient faire de l'or
sans principe : comme critique, il triomphait. Mais il était lui-même un alchimiste semblable aui autres. Car ou Tidée génératrice d'une Constitution adéquate à la Révolution Française n'existe pas, ou cette idée réside dans les hautes régions de Tintelligence; elle ne saurait habiter ailleurs. Il est impossible en effet qu'une idée serve de principe à la politique, si elle ne peut en même temps commander à la morale, à la science, à toutes les sciences. En un mot, ce doit être une idée empruntée à la vie, à la loi de la vie; ou plutôt ce doit être la loi même de la vie. Car, pour qu'elle puisse donner ouverture à une conception politique de premier ordre, telle qu'une Constitution adéquate à la Révolution Française, il faut qu'elle explique et la nature essentidle de la société, et l'histoire tout entière, qui est cette société réalisée : or comment le ferait-elle, si elle n'explique d'abord et fondamentalement la nature humaine? Hais si elle explique l'homme, le microcosme, comment ne s'appliquerait-dle pas à l'univers et au gouvernement de l'univers? Loin de restreindre le problème, il fallait donc l'étendre d'abord; et c'était dans la psychologie et la métaphysique qu'il fallait aller chercher ce principe générateur d'une bonne Constitution politique, si l'on voulait, comme faisait Sieyès, réduire le problème de la Révolution et de ses destinées à une Gcoistitution bien faite. Mais Sieyès aurait cru errer en marchant dans cette voie. Le Dix-Huitième Siècle avait dédaigné la métaphysique, et s'était égaré en psychologie. Sieyès ne chercha donc pas le principe générateur de cette Constitution, objet de son désir, où il gtt réellement; et, ne le cherchant pas là, il ne le trouva pas. Il travailla, comme ses collègues, dans une région basse où il ne put rien découvrir; et cet esprit inventeur s'épuisa dans des combinaisons peu lumineuses, mais qui révèlent pourtant le grand artiste politique. Elles le révèlent tellement, que, tout négatif qu'il ait été, Sieyès tiendra toujours une place éminente dans une histoire philosophique de la Révolution. Tandis que d'autres penseurs, tels que Robespierre, s'élançaient guidés par l'enthousiasme, et se croyaient le droit de transformer rapidement les hommes parla violence, afin d'arriver à une Constitution, Sieyès, qui s'était imaginé que tout reposait, au contraire, dans la confection préalable de cette Constitution, n'eut de violent que la pensée. Mais c'était là même œuvre : Robespierre et lui cherchèrent la pierre philosophale, chacun à leur manière; ils la cherchèrent tous deux vainement.
Enfin qù'arriva4-il des longues méditations de Sieyès? Après qu'il eut vu passer et Mirabeau, et Danton, et Robespierre, il se hasarda. Il fit le 18 brumaire avec Bonaparte, et le lendemain il présenta à son complice l'œuvre si long-temps méditée. Il dut la présenter en tremblant; car, pour avoir tant attendu, il n'était pas plus sûr d'avoir trouvé la vérité.
Que fait Napoléon? 11 se moque de Sieyès et de son œuvre; il trouve, et avec raison , cette œuvre obscure, compliquée; il prétend que la nation ne la comprendra pas. Hais, en homme habile, il aperçoit dans cette Constitution des idées qui lui conviennent. Comme un conquérant qu'il est, il met au pillage la Charte de Sieyès; il s'en empare, il la défigure; et en un instant il fabrique, pour son usage, une Constitution que la France adopte Jusqu'au moment où il plaira à Napoléon de la changer pour une autre. Ainsi disparut Sieyès derrière le jeune général qu'il avait choisi lui-même pour l'aider à constituer la France.
Tout ce travail ne servit donc qu'à produire la Constitution despotique de l'Empire. Que prouve cela, sinon que l'axiome fondamental de la science politique ou constituante n'existait pas avant Sieyès, et que Sieyès ne l'avait pas découvert. Sa Constitution, que nous connaissons, est un grimoire assez obscur. Certes, si la science politique eût existé à cette époque, Napoléon despote eût été impossible.