‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 5 sur 88 · Pacu · texte numérisé non relu

Pacu

AVAJtT-PROPOS

■tWf.

J'exlrame ces p«gM yivtti oeies ifoe j^ai écrites quuid je serf ais dam ta presse périodique. Je ne me demaDde pas si mes pensées auront la nouveauté qo'^es avaâ«nt lorsçue jf teseonçns. Ô«<^^niporte, si elles sent encore utiles f Ce qu'elle» peuvent avoir perdu oeopme orighialifé ne me revient-il pas au centofle par ceax qui k» ont adoptées? N'ai-je pas de plus ce quMls 7 ont ajouté do lew, et ne pms-je pat, à mon tour, jouir des idées analogues qui leur sont nées spontanément ?

D y a dix ans, rAnetCBOora éane du renvenement de Tancien régime religieux et politique em 4uiHel 1990, je ré<Hgeais avec quelques amis la Reî>tie SncyéhpidiquB. Nos ocm^tioBa étaient <iM!les pour toute notre vie. Les vieilles bases de la Société noos punissaient minées, et de nonviemix principes nécessaires. Cea neaveanx principes, nous les sentions lèmenter dans notre cœur. L'idée me vint d'en appeler de la société à la société elle-même, en me plê^ant suecessîvemÉnt a»x diver» points de vue où se trouvent naturellement les menbres de cette société, suivant leurs iMietions de servants, d'artistes ou d'industriels, et leurs condilKDBs de riclies ^u de pauvres*

Ce sont ces articles, laissés alors inaehefës, que j'ai ju^ utile de réunir en un settl corpe: Ils se suivent, ca efi^t, s'éclairent l'on Tantre, et présentent un livre sens Tapparenoe d'un reeueU. En les relisant, je n'ai rien eu à y changer ; mais j'y ai ajouté les développements qui m^ont paru nécessaires (t).

Lecteur, vous prendrei ce livre pour ce qu^il est, la collaboration d'un frère à l'œuvre commune. Je vous demande seolei^ent de vous reporter un peu à l'époque où ces morœaux furent composés.

Aujourd^hoi on oomnaence généralement à comprendre et à admettre la vérité que j'ai surtout (Perché à y démontrer, savoir la nécessité ^une nouvelle sffn^ièMe de Umste la eonmaUaimeè humaine.

(1) L'ouvrage entier devait se composer de sept Discours. Les deux que nous réimprimons, aux Philosophes et aux Politiques, ont seuls paru. Les idées qui devaient former la substance de ceux qui n*ont pas été publiés sont entrées dans la composition d'autres écrits. (18i7.) — Outre ces deux Discours, plusieurs fois réimprimés, on en trouvera ici un troisième, aux Artistes,

i AVANT-PROPOS.

Quel que soit Fëtat de langueur, de marasme, et de trouble, où la société est plongée (et on pourrait dire, à cause de ce trouble même, qui afin! par frapper jusqu'aux esprits les moins sérieux), il s'est opéré depuis dix ans dans les idées im immense changement. De Fesprit d'analyse, nous sommes passés à Tesprit de synthèse. Au lieu de Yoir tout séparément, religion, politique, économie politique, sciences, beaux-arts, nous commençons à Toir tout avec une même pensée, ou du moins nous cherchons à tout embrasser dans la même pensée.

Mais il y a quelques années, quelle différence!

La connaissance humaine, telle qu'elle se présentait il y a quelques années, était non pas un corps, mais comme autant de membres agités de mouvements sjhs unité et sans harmonie. L'esprit humain est un, et cependant chaque pai*lie de la connaissance humaine avait ses barrières, qui la séparaient des autres, ot qui en faisaient un domaine à part. La religion, la politique, l'économie politique, les sciences, les beaux-arts, étaient autant de sphères toutes distinctes, entre lesquelles on n'apercerait aucun lien.

Le peuple vivait, travaillait, souffrait, mourait : qu'avait à faire à cela la politique? On ne se doutait pas que cela la regardât. Le problème social n'était pas posé.

Les poètes chantaient, les uns se lamentant sur le présent, les autresregretlant le passé. On les écoutait, et on disputait sur leur mérite ; il y avait des discussions littéraires, mais qui n'étaient que littéraires : on ne voyait pas que les questions de l'art contiennent implicitement les plus hautes questions religieuses et sociales.

Pendant cela, le Christianisme s'écoulait obacui^ment, sans exciter d'attention, si ce n'est pour les usurpatiims de son clergé en politique. On se disait : a Qu'a à faire la religion avec les choses d'ici-bas? Il y a une loi morale qui suffit aux honnêtes gens. C'en est fait désormais des questions religieuses si longtemps débattues par l'Humanité, elle» peuvent rester éternellement dans le silence; qu'elles ne sortent plus du domaine de l'histoire. »

Et dans chaque branche même de la connaissance humaine, le moreellement, la division, l'amour du fragmentaire, si l'on peut parler ainsi, avait atteint son plus haut degré. La philosophie visait à être narrative, et, réduite à l'impuissance de comprendre la raison des divers systèmes, avait fait de cette impuissance même un système, qu'elle avait appelé éclectisme; la science avait horreur des vues générales; l'histoire voulait être un assemblage de chroniques, Tart un musée ou un cabinet d'antiques.

C'est le cœur profondément attristé de cette incohérence et de cette fragmentation absurde de toute la connaissance humaine, que nous avons conçu cet appel aux philosophes, aux politiques, aux artistes, et aux érudits. En l'écrivant, nous avons voulu montrer un but commun à la (Mosophie, à la politi- .{110, à l'art, à l'érudition, ou au moins signaler les douleurs intoléraUes d'une ipoquc oïl la philosophie aboutit au doute, la politique à l'individualisme, l'art à l'exaltation de l'orgueU, l'érudiUon à la satisfaction d'une vaine curiosité.

PREMffiR DISCOURS.

Le foDds de ce Ditcoan parat eo lUl dans la Bwue Bneyelopédiqite , cahier d*août.

»E Ml situahobi AcrasujE HE vmmmmn miHAiM.

lié Dix-HtiUièifie Siècle lotit entim' peut, Mrtn un eetitàn aspeei, se résomer dans ttne idée. Les jADosophes ont dit aux tei%, ailx noUeS) et aux prêtres : « Tous n'êtes plus dignes de gouTemer les hommes; car tous n'êtes lii les plus aimants, ni les plus intelligents, ni les plus laborieux, n Les philosophes dévetoppèitnil eette pen^ dous mille termes dans tous leurs outrages, ■àîs à péhte 1^ ^ns grands, Rous- -seau, Diderot, Voltaire, étaienMls descendus dans la tombe, que le peui^e, instruit par eux, Incisait ces rois, ces nobles et ces prêtres, 4pk'm lui atait représentés comme des tyrans et des imposteurs.

Qu'en est41 résulté? On appelait autrefois peUtlctue la politique des roiè, la politique des prêtres, la pcAitique des nobks, et même la politique des botô'geois. Mus depuis cette insurrection yictorieuse de nos p^M, il n'y a plus, pour la pensée humaine, ni rois, ni prêtres, ni noues, lii bourgeois. Il y a le peuple, il y a des Citoyens, des égaux, des hommes. La politique n'a donc plus qu'on principe, VégêUiêé, wuree du droit; un but, la MeMé, c'est^è^Kre la liberté de chacun, le perfectionnemeut de chacun, la mauilleislation des fscuHés de chacun; eùOn un moyen d'arriver à ce but^ la flrëiefiéiU. Oui, nos pères, en proclamant cette formule Liberté, ÉgMié, FrùiemUé, Me les ruines de tous k» despoHsmes, ont proclamé la vérité.

g TttOIS DISCOURS.

Et nonobstant cette vérité qu'ils ont proclamée (ou plutôt à cause même de cette vérité), tous ceux, qui, depuis cette époque, ont jeté sur lasociété un regard profond, se sont écriés : « La société est en pous* sière. » Les plus hardis des jacobins, parvenus au sommet de leur œuvre sanglante, effrayés de cette mer qu'ils avaient déchaînée, de ces flots que rien ne gouverne et n'arrête» prirent des vertiges, et cherchèrent, mais en vain, un gouvernement qui pût convenir à cette société nouvelle et affranchie. On essaya d'abord une fausse imitation de l'antiquité gi-ecque et romaine : c'était retourner à l'enfance. Le despotisme de la cité antique pouvait-il nous convenir? Est-ce que le monde n'a pas changé depuis deux mille ans? Ces formes sont tom« bées, deux mille ans ont passé, et on voulait les faire renaître! Hais rendez-nous donc et le Polythéisme, et la barbarie de mœurs, et le fanatisme étroit de la cité grecque ou romaine! Les anciens ont connu la liberté pour quelques-uns; ils n'ont pas connu l'égalité. Ils n'ont pas connu la fraternité humaine, puisque le Christianisme a été nécessaire. Oublie-t-on que les citoyens de Sparte, d'Athènes ou de Rome étaient nourris par des troupeaux d*esclaves ! Oublie-t-on que la guerre était la condition de l'Humanité à cette époque! Qu'arriva-t-il? cette parodie de la Rome républicaine fraya la route à un nouveau César. Napoléon, à son tour, parcourant rapidement les phases de l'histoire, finit par prendre modèle sur le Moyen-Age et sur Charlemagne; et, accomplissant au dehors son œuvre de conquérant et de civilisateur, il garda la France militairement, comme on garde une ville en état.de .siège. La Restauration vint ensuite essayer, par un adroit compromis avec nos idées de 89, de nous remettre dans le moule brisé de la vieille monarchie. Le roi se considérerait comme le successeur de ses aïeux, le maître légitime de son peuple; les nobles se pavaneraient de leur noblesse, et seraient privilégiés ouvertement ou en secret; les prêtres entretiendraient la nation dans l'ignorance; un pacte s'établirait entre tous ces vieux débris de l'ancien régime et l'aristocratie de la richesse ; et cependant le peuple, le peuple immense, travaillerait pour nourrir l'oisiveté, livré lui-même héréditairement à l'immoralité, à l'abrutissement, à la misère. Et voilà ce que des hommes d'esprit ont regardé comme définitir; voilà ce qu'ils ont paré du langage mystique du con* stitutionalismel Fictions, pures flctions,contre lesquelles tantd'bommes généreux ont au contraire protesté de toute manière, et qu'un geste du peuple a fait évanouir au soleil de juillet!

Ainsi la France, après avoir détruit l'ordre théologique et féodal, a été livrée à trois séries d'expériences qui n'étaient tout^ qu'une triste et impuissante rétrogradation, qu'une parodie misérable de l'Antiquiiéj^ du Moyen-Age et de la Monarchie.

Depuis quarante ans, les formes politiques se succèdent, et croulent

les unes sur les autres comme dans un abtme. Cependant le Sphinx de la Révolution tient toiqours écrit sur sa bandelette mystérieuse la formule du problème posé par nos pères : Liberté, Égaliti, Fràiemiié.

Vainement les générations fatiguées apportent les unes après les autres au pouvoir leurs transfuges de liberté : toujours il surgit du sein du peuple de nouveaux combattants qui réclament la promesse.

Certes, aujourd'hui encore il ne manque pas de gens qui voudraient relever les fictions de la Restauration du milieu des pavés de Paris, leur rendre leur clinquant, nous endormir, nous enchaîner, et reprendre eux-mêmes leur repos et leurs voluptés sur cet abtme du peu pie ou s'agitent tant de misères! Hais ces prétentions rallument la haine et la colère des hommes qni croyaient en avoir fini avec le passé, et la lutte continue avec acharnement.

La lutte continuera, et les politiques bfttiront, comme a dit un poète, sur ^incertain du sable.

Nous sommes arri¥é8 à une de ces époques de renouvellement où, après la destruction d'un .ordre social tout entier, un nouvel ordre social commence.

La Révolution Française n'a pas seulement été une révdution politique, elle a été aussi une révolution dans l'ordre moral : elle ne peut se terminer que par une réorganisation morale. Hommes de la liberté, quand vous aurez bien combattu sur des ruines, ce n'en seront pas moins dès ruines. Hommes du pouvoir, tos efforts rétrogrades sont jugés; mais quand vous réussiriez quelque temps à faire de l'immobilité, ce ne serait jamais de l'ordre, ce ne serait qu'un désordre caché. Le sable du désert peut, sous une atmosphère lourde et chargée d'orage, rester immobile sans cesser d'être poussière. La société est en poussière. Et il en sera ainsi tant qu'une foi commune n'éclairera pas les intelligences et ne remplira pas les cœurs. Voyez ! un seul soleil éclaire tous le6 hommes, et, leur donnant une même lumière, harmonise leurs mouvements; mais où est aujourd'hui, je vous le demande, le soleil moral qui luit pour toutes nos consciences?

Ce n'est pas en vain qu'on à appelé Bévolution la série d'événements qui a commencé en 89, afin de marquer par ce mot que rien de pareil n'avait eu lieu jusque-là dans notre histoire, qu'aucune des crises an* térieures n'avait dépassé les limites de l'ordre social et religieux du Moyen- Age, et que, pour la première fois, cet ordre était renversé.

10 TROM Discenuk

FteoMMz kl dMie flièclBB de ràiilom de ISiiMpe depiM te aiioMaioùrÉgllMeiwétteoMMvtildetdéctMbrmde IBa^^ emidi par les BirtHii»^ Josqa'M aiMWiifceii 1* MutaM^hie pon ms tiardis praUènMS, toii§ recomirttwrt à'mm maaièra indubîtalite on caradèro comoMia à loule citi» épefM». Véiw vêrm, pendMk ces doazeMcki, l6iiiéBie«BpritlHinaHi,r |iwraiMidife, «t pMrwméqiimt teiiite0€M8lititliratocitfe,«raDtftt<«ocid6alB, B^ tattrtfoitoaiMMM, eimiM twt ee qui a fitf mèàê mamrtwÊà loujotM ks mètiescaiidiiiww é'eustflMe^ twîloiTsaiift» fMHiiie diierw et niMye 4ftii8saadè«abnieaeiiLLày wmniedaM tottt éInVvfMt, k ▼kest mie sttlk mm tateriMipM de eheagaenak^ nek TeshMe, k jeui6Me, k Yiriiité^ k ▼kttleawi iMrmeal um aérie eetitfaoe que fkat terminer la mort. Que la vie renaisM de k Mer4«eek est eerinn; mais k mort eet un tertte-apfèa kqiiel ks eoodilkBa àmMBma sont changées.

Les oeadHkne faodemeekke d-eiiileMe B'eMpeioielMMfé posr k eociété pendent tout k Bey^^Age; eer eetleaeeiété de Moyea-Age, qei a eu son enfance, sa jeunesse, sa virilité, sa vieillesse,, et qui eet mette ei^eurd'littî, peut se oeoipmidM, mêlgté aee pérkdes difetse», dans une seuk formide que vdcî : c Le krre, Ikrée e» bmI^ était coasidérée oemeee u Iku d'éfire»fety et eoeene k ^eetibuk d'an ckt ew k mel «ereît repavé. » €etk oroyeBee e duré pendent leut k Moyen-Age» et ne été déioiiivensent détraik qne dane k damier sièck. Denc ce qne j'eppelk ks ecMidîtiMs d'eektente ponr k seaiété n'a peint ebengé pendent tout oe Moyen^^Age.

Il y a eu, pendent tout ee Moyeo^Age, on hemme^ e'eBt-A^dine l'homme, qui e cra qne k terra n^'éteit qn-un Ikn d'épMQveeoondoisent soit à renier^ soit an paredis« Bt cet bemmee vécu conformément à eette foî^ et ksociété a éték oontéqnencede cet hemmeeinsî Iwiité; et quand ceik foîedépéri, keoeîélée dépéri; et quand œtk M sTest éMnk, k soekté t'est étemto.

N'est-il pas vrai qne ke pliysklogistca, d'eeceed en cek cvec k vulgaire, distinguent quatre âges ou périodes dans la vie humaine, l'enfance, la jeunesse, la virilité, la vieillesse? Je diviserais volontiers l'histoire de l'Europe, pendant les douze siècles dont je parle, en quatre âges correspondants à ces quatre %es de l'homme. D'abord l'enfance, quand les Barbares se soumirent à la croyance du paradis et de l'enfer : c'est l'ftge des moines et de la papauté, du sixième au onzième eiède. Puis k Jenaesse, cpiend k société laïque cooiniença à ee fermer, «t se mit à réfléchir, à imaginer : c'est l'ftge de la féodaNlé et de la aeekstiqae, mais c'est l'âge anssi des hérésies, depais le doneièffle siàck Jusqu'en qiiinaième. Ensuite lavirillté, qnand.k société produMt suecessivement k RenaisBaiiee, la Referme, k Phlloaophk : c'est l'Age de

A.DX PHIL080PBES. tl

la iMMitMe, nii» c'est l'âge attssi deewmnto, des eHMe»«l des pM^ loeopkes^ oTesi le teiAitoieM l04f»4â|i«iè^ deLutkep, âeShekespeeee el «efiaHMe^ de IMière etde LeHMMt : arl, poésie, seienee, philesophie, rien Be eort encore bien eetenëiMeiMent delà eMeeptkm dekileme otasidétéeesimne un lien Jépfetiys» mefint à l'enfer on m psraéis ; et pefortant qui ne sent ^en tonelM d^à àla HmHeds «elle Mée? Ente vient la vieMiMe, ok la ioeiéléabâlqiie k pensée sens l'empire de iMpteHe éHe s'est élefée et a téeii : elle se rit des tâvee de mmeÊÊrneB^ des idée» de sen Age mÉr; eHe se rit de l'enfsr et du panidie! KelHBe done qo'eHe a donçn, pendantes TirHilé^ le germe de la seoiété neomlle qaî doit la nsnipiaosrT Ventile rs^ naître edisme le papiBon ipiisert de la chrysalide t «Heiirir, rensrttre, dit Stadiespeare, yeilà le preMème I » Ce qni est eerUin, c'est qu'elle abdique sa pensée eenslilntrre, et s'efibroe de FetlMer etnmne une erreur et un nienseoge. C'est l'Age de la desbraetten du ChrtstiaDisme et de la f éodaMté^ dn renTOraement des rois, 4se nsilSB et des prfttres ; c'est leDinlimliènie Siède, c'est l'ftge de VoHaife.

Oui, à traverstonles ce» phases enecesrifes et au milieu de leos les faits qui les ont marquées; à travers cette première époque nébnleose oà l'Église seuaaiilss Bafbares ateo le penr de l'enfsr et l'espérance dti peradii, leaisrpinià mettre leurs f ramée» an senrice de cette idée; comme ètratMS les luttas nrtestines de la léedalité^ ou les eombato de la monarchie et é» la beiirgcitisie. centre la nebksse 4'abefftf et entre ellss eosnile; ooonne à taafers ribsnrrecUon du pouvnir temporel centre la papatité^ et de la société lûqne oonlM lesnrdras tnonafitiques; ooniHie i traters les guerres des provinces et des monarsMes, et les débats sangfaali.des sectes leUgîeuses entre elles; au miMen, dis^Je, de tant d'élévations prodigieuses et de tantde chutes non moins remarquables, toujours (penr qui comprend comment l'esprit humain engendre et renenveUe la société), tcîqoursla société, dans ce grand espace de temps, a été Ihcidamentalcmcnt la même. Bien des oemmeliens, sansdonte^ et d'innombrables changements ont eu lieu dans cet espace de temps si long; ks moencs, les lois, les croyances, se sont modifiées sans cesse : mais toutes ces évolutions s'accomplirent dans le Sein dit même ordre social et reKgienx; et, pendant qn'eites s'aecompiissaient, re sjetème Im-mème, dans son essence, reshril immuable et vivait toujours ds la même vie. Car la ctreonféreneede l'espfM hnmam restait la même; la terre et le ciel ne changeaient pas i la lirre livrée à une kiégaité coumnliei le cM ontert à chacun sutptant ses mérites.

Dans toute cette immense période, en effet, le préjugé des races Mbta; tout homme tronvait juste doTsIsver de ssspères) tetts«ft>faient à la noblesse, à lA aupétiartté in rang; fégalité des hommes sur la

terre n'était pas môme soupçonnée. Mm tous croyaient fermement i celte égalité devant Dieu et dans l'Église. Ainsi l'Église et la vie future qu'elle annonçait, et dont elle enseignât les Toies, étaient le complément on la réparation de la vie séculière et de la vie terrestre. Pour le cœur et Tesprit, la loi chrétienne était souveraine; et si elle n'administrait pas le monde matériel, elle le dirigeait et le dominait. 11 n'y avait pas un incrédule sur un million d'hommes. Aux affligés, aux malheureux, il restait (même après que tout leur avait défûlti) une croyance que rien ne troublait, savoir que cette vie n'était qu'un passage vers la vie étemelle. Le juste et l'injuste étaient définis : quand un homme voilait la loi, on ne se demandait pas avec anxiété si la société n'était pas cause ou complice de son crime; on l'appelait méchant, et on le punissait. En un mol, toutes les ftmes avaient foi dans l'ordre politique et dans l'ordre religieux; et cette toi se manifestait dans tout ce que la poésie, c'esi-ànlire le symbole, pouvait enfanter pour la vue ou pour les oreilles : les cathédrales, les tableaux, les poèmes. Ainsi Thommc tout entier était rempli; tous les problèmes que son esprit pouvait soulever avaient leur solution; toutes les maladies de son âme, leur remède.

Et qu'on ne croie pas que je veuille faire de ce Moyen-Age une peinture agréable et fausse. Je dirai, au coutraire, que ce qui a fait imaginer ces grandes et sublimes fables du Christianisme, c'est là souffrance horrible des hommes à cette époque. Plus la condition des hommes était mauvaise, plus leur foi dans le ciel équitable devait être grande. Le ciel et la terre se correspondaient et se suppléaient; l'un était la conséquence, la déduction sentimentale et logique de l'autre : tous deux étaient, pour ainsi dire, le produit d'une pensée unique; et tous deux devaient disparaître et tomber en même temps.

Admirez, en effet, la logique de l'esprit humain durant tout le Moyen-Age, ou, pour mieux dire, depuis la venue du Christ jusqu'à la Révolution Française. Ce que l'homme n'avait pas et ne concevait pas possible sur la terre, l'égalité, la justice, le bonheur, il le plaçait dans le ciel, et en jouissait par anticipation. Ainsi la conscience et l'intelligence humaines étaient satisfaites.

Mais, pour comprendre combien ce système était complet, il faut rapprocher du dogme du paradis le dogme de la chute. L'inégalité de naissance et de races existait sur la terre ; on était prédestiné de père en fils; le fils souffrait à cause de son père : pourquoi cette iniquité? redoutable problème, dont voici la solution : C'est que toute l'Humanité relève d'Adam, et a péché avec lui. ^

Puis encore nouveau problème et nouvelle solution; car on se demandait comment l'Humanité pourrait être sauvée. Entre la chute ori-

ginelle et le paradis, il fallait bien un lien qni les unit, qui servit de pont à THumanité : de là le dogme de l'incarnation de Jésos-Christ et sa passion.

On put alors dire aux hommes : « Vous vous plaignez de souffrir ; et le juste par excellence, le Fils de THomme, le Fils de Dieu, n'a-t-il pas souffert aussi, n a-t-il pas souffert plus que vous? Voyez sa croix ! Et n'est-il pas venu pour tous racheter, vous et tous ceux qui souf^ frent? Ne Yous.a*t-il pas ouvert, par sa mort, la porte d'un s^our d'où la douleur sera bannie, et où tous seront rétribués suivant leur mérite et pour leurs souffrances mêmes? » Je le demande, comment l'esprit humain aurait-iî pu douter de ce ciel en voyant la terre^ et comment aurait-il pu rejeter la loi terrestre en voyant ce ciel? Vous vous éton* nez que l'Humanité ait pu rester si longtemps emprisonnée dans ce redoutable cercle; ahl je m'étonne bien plus qu'elle ait pu en sortir.

Oui, je le comprends nettement, tout le travail d'édiflcation du Christianisme est en germe dans la pensée que je viens d'énoncer. Pourquoi THumanité s'est-elle rattachée, par tant de travaux et avec tant de soumission et d'amour, aux vieilles traditions du Judaïsme? c'est qu'elles seules pouvaient alors lui donner Texplication de son origine, et en même temps la prophétie de sa destinée, en lui enseignant et l'unité de Dieu et l'unité de la race humaine. Pourquoi l'Arianisme a-t-il été vaincu? c'est parce qu'il était impossible de concevoir que l'homme, puni et condamné par Dieu, pût se sauver par lui-même : donc le Sauveur était Dieu.

Passé, présent, avenir de l'Humanité ; Adam, Jésus, le règne de Dieu, voilà les termes d'une série où tout est clair, lié, enchaîné; série où le monde réel d'alors, le monde de l'inégalité et du malheur, se trouve expliqué, entre un passé qui l'a produit, et un avenir réparateur. Douleur dans le présent, donc crime dans le passé, mais espérance et justice dans l'avenir : c'est ainsi que le cœur humain a senti, que l'esprit humain a raisonné; et, recueillant avec joie dans l'univers entier tous les vestiges de son histoire, s'inspirani de la terre, des cieux, et de tous les phénomènes tels que l'homme les concevait alors, THumanité a bfiti l'immense édiQce du Christianisme, et elle y a vécu.

Ne séparez donc pas la religion de la société : c'est comme si vous sépariez la tôle d'un homme de son corps, et que, me montrant ce cadavre, vous osiez me dire : Voilà un homme. La société sans la religion, c*est une pure abstraction que vous faites, car c'est une absurde chimère qui n'a jamais existé. La pensée humaine est une, et elle est à la fois sociale et religieuse, c'est-à-dire qu'elle a deux faces qui se correspondent et s'engendrent mutuellement. A telle terre répond tel ciel; et réciproquement, le ciel étant donné, la terre s'ensuit.

Cette vérité pourrait se démontrer pour toutes les périodes du déve*

tdppMiwl Jiti tUmmÊxàié, OMune pour tafiérioAi flhffMeaM. Itak fieiit-étfe «iMm teat^dm-dotitar an wfMtm» f« a» f&m tviMV* «rbui, comme si Tétai présent n'était pas, au contraire, k-plméelalaqtedéaiMilraliaa qu'il n'f a fnBM de nôélé omm vdligteB. Voua deinandaz oà est aii^ourd'hiiî lamlifiaii, et moi |t voua demanda eu est af«mird'JMMla société. Me v^fmnmm («a «pie l'erdre îMial aaldétrril, comme l'oidfe w^mxî Ja miMde l'an Joint ta noBa da l'anlpe. Encore ima faia, rédMhie iMumitt est à la fnaiial durent, et tonabast en mémo lampa.

IIK

a Tu aimaraa IHea de tenta ton âme et ton pfodudn camme toi- • Blâme. Uluimmeaiiti«feWapéché,e(wilàponafimlaviet«rrestre » est une yaUée de Jaomes» Haîsee n'est <|n'un fTweaga; il y anraune » autre vie; car Jésus, par sa mort, a racheté los faenHnes du péché. » Avec cela, tout homme avait, pour ainsi, dire, une honsaoio pour toue les événements de sa vie. Pauvre ou riche, houvamcou malheureux, il avait la raison sufilMate de toute chose* Ainsi jalooné en avant et en arrière, il q'avail plus qu'à barmooîser sa vie avec ce point de départ et ce but. Sa naissance, sa eoaditian, était un fait qu'il devait accepter t6l qu'il lui était donné. Heureuse, elle ne devait lui paraître qu^une occasion plus lavorable de s'avancer vers la destinée étemette par ses mérites envers ses frères; malheureuse, il n'avait pas le droit d'en murmurer. L'inégalité des conditions, la rigneur incessante du sort pour le grand nombre, le scandale de la richesse avec tous les vices chez quek|ues*uns, l'iniqwté, la tyrannie des gouvernants et des maP très, tout ce chaos enfin qui pèse si atrocement sur nos âmes et sur noire imaginatiou, à nous que la Philosophie da Dix-Huitième Siècle et la Révolution ont émancipés du passé en esprit, mais non pas en fait; ce chaos, di»îe, u'existait pas pour l'heninie qui portait gravée dans son cœur, dès ses premiers pas dans la via, la solution chrétienne. Avec cette si^tion, il n'y avait même sur ia terre aucun mal absolu, puisque tout mal était amplement réparé. IVMit, an contraire, était épreuve et occasion de salut, pour cette autre vie qui absorbait les âmes. Ajoutez que les institutions répondaient de toute part à cette éducation, et qu'à chaque inataot il ne tenait qu'à vous de fortifier et d'éclairctr votre foi, de la retremper, de la regraver en vous-même, ^ vons adressant à l'Église, qui, incessamment, jour et nnit, et par toutes sortes de voies, appelait chacun à venir se purifier et se reposer un instant dans son sein on s'y oqnfier pour toujours.

AUX PKiLOSOPBCS. ih

Or, iMnABiiHit» io todmmde, ofi «mit les prineipes qm wm donndrarooomie use temoie i ^vo» JmnMs genéwrli— lit

Cnyot-imw, par hawvd, qo'il Wmt leil pat hmsin, que «e soit chose supof&ie ol dont te temmw se paaenwt désomiB»? Grofar-yorn que rhonme, après s'Mre toujaws fsît ana sohrtioB du proMème hoiiiam et divin, soit arrivé, de |m^^ ea pragfèSy à «Qe époque eu il vivra sur la terra» ee«HM raoiflMd, sbm œsseioiiee et sans soaci de la deslnée générriè? et ngardei-wiisoHMne le dernier jeniie des lumières et de la raison de nédsrire treste^deux mittiom d'hommes à une eiistsBce purement phéfiomésalef Puis, eoMeva^-vous la sedété sans aucune base reoomrae? jeuîr, diront te uns; souffrir, diront les antres; hasard, feiialité, diront^ls tons en chœur. Mais n'entende^vons pas eeui>ci s'écrier en murmurant : Pourquoi toujours souffrir?

Le simçisme et TépicuréiraM ont pu être, comme Montaiffue le dit de répieuréisme du doute, un <MPeiUer domi et sufHsaut à quelquesuns, car l'evgueil oslme du sicieien a aussi sa douceur. Hais ce n'est qu'une ^ception, un cas particulier intiriment rare. L'immense majorité des tètes humaines est incapable de reposer sur cet oreiHer. Il faut pour s'y appuyer des dispositions «anéès toute particulières. L'épicurien qui sait vivre cahne dans des bornes vertueuses est un pro^ dige; le stoicien qui sait religiensem^at souffrir en est un autre. Laissons donc les prodiges, les exceptions, et considérons le grand nombre, la multitude, devant laquelle les exceptioRs sont comme si dte n'existaient pas.

Or, sans même parier de l'immense muHitnde, riiandonnée, Comme un vil troupeau, à rinstinct desespasrions aux prises avec la nécessité et le hasard social, qu'est-ce aujourd'hui que l'éducation pour le petit nombre qui en re$(^¥ C'est la lutte des traditions du passé avec la science moderne, la lutte des dogmes chrétieus, auxquels la société livre l'enfance (comme si le rebut des hommes mûrs était assez bon pour l'enCinee), et de la philosophie, qui ne sait encore que détruire; c'est un mélange hét^gène de toute sorte de principes qui ne sont pas des principes, de vérite et d'erreurs mêlées a dessein, lia synthèse nouvelle, n'étant pas faite, laisse de toute part un vide inmiense; et, pour remplir le vide, on met à dessein l'erreur, comme si die pouvait tenir la place de la vérité, et comme si l'erreur et la vérité ne devaient pas se combattre, en telle sorte qae le tout devienne creux et vide. Ainsi se forment de fragiles caractères, pleins de trouble et d'incohérence, ou de stérite et ingrMes natures, n'ayant d'autre règle que l'égotome. Et une fèis la vie ainsi commencée, elle continne de faux pas en faux pas. L'enfant devient homme, époux et père; il voit s'élever autour de lui des berceaux et des tombes; et, à mesure, son cœur s'atrophie et se resserre, ou se désole et se lamente amèrement;

car plus sa pensée deyienl grave, plas risidement se fut sentir, plas la misère de rhomme réduit à ses propres forces dans la scdUade de celte société devient pénible et affreuse. Sur tous les grands mystères qui enserrent la vie humaine, comme sur tous les devoirs de cette vie, la société silencieuse l'abandonne a lui--méme : pas une leçon, pas un conseil, pas un appui. Si son œil plonge dans la profondeur de son cœur, s'il se reporte aux souvenirs de son enfance pour chercher les principes que la société lui a donnés, afin de le préparer à ses lois, qu'y trouve-t-il? Des puérilités, des mensonges, que plus tard la société elle-même a effacés en s'en moquant. On s'est joué de ce qu'il y a de plus saint au monde, la naïveté de l'âme humaine arrivant à la connaissance et à la vie. Son imagination lui retrace des hommes noirs qui ont pris son «itànce malléable et crédule , et lui ont gravé dans la tête des idées superstitieuses ou des débris de vérités antiques dont •eux-mêmes n'avaient plus le sens. Voilà ceux qui lui ont dit quelque chose sur la destinée générale, sur le pourquoi de la vie, sur le passé, sur l'avenir; voilà ceux qui lui ont parlé de Dieu; et plus tard d'autres éducateurs, les savants, les philosophes, le monde, l'ont pris à leur tour, et ont tout effacé. 0 douleur de l'âme humaine, souillée d'abord des superstitions du passé, à l'âge où elle* est tendre et naïve, et ensuite détrompée et abandonnée! Les Scythes, dilK>n, crevaient les yeux à leurs esclaves : de même faisons-nous à nos entants; nous les élevons d'abord avec les dogmes du Christianisme, pour qu'ils restent ensuite toute leur vie privés de la vue. Ainsi isolé au milieu de THumanité du dix-neuvième siècle, l'homme est plus pauvre en science, en certitude, en morale, qu'il ne le fut jamais dans des âges moins avancés de l'Humanité. Déjà la vie, déjà la mort l'assiègent de leurs mystères; à qois'adressera-t-il? Retoumera-tr-il vers ses éducateurs les honunes noirs? ira-t-il faire consacrer, par ces parias de la société qu'il méprise, et son union sainte avec une femme, et ses enfants nouveaunés? et ne sentira-t4l pas un froid mortel et une profonde horreur«à entendre leurs prières stipendiées retentir sur les bières de ceuxqu*il a aimés? Ck)mme Young en terre étrangère, il est obligé d'ensevelir lui-même les restes de ceux qui lui sont chers; mais il n'a pas, comme lui, en mémoire les rites de sa patrie et de sa religion; il est au milieu des hommes, il est sur sa terre natale, et il est seul en esprit sur la terre. Héritage de THumanité, n'a-t-il donc pas droit à une part dans tes richesses? science de l'Humanité, ne devrais-tu pas le soutenir et rtlluiiiiner? art de l'Humanité, ne devrais-tu pas faire couler dans son cœur quelques gouttes d'enthousiasme? Pourquoi avez-vous vécu et souffert, âmes généreuses qui dans tous les siècles avez pensé à la postérité? Était-ce donc pour que l'Humanité aboutit à ce que tout homme f At seul en esprit sur la terre ?

AtïX PHILOSOMÊS. il

Il y a des hommes véritablement aveugles qui ne voient rien par le cœur ni par la pensée» qui tie voient que des yeux du corps. Si vous leur demandez : Babyloue ou Palmyra ont-elles existé, et sont-elles détruites? ils vous répondront : Ctai ; car ils peuvent vous montrer des ruines matérielles, des débris d'édifices enfouis dans le sable du désert» des inscriptions brisées ou à demi efTacées par le temps^ et écrite» dans des langues qu'on ne parle plus. Mais si vous leur dites que la société actuelle est détruite» ils ne vous comprendront pas, et se riront de vous, parce qu'ils voient de tous c6tés des champs cultivés, des maisons et des villes remplies d'hommes. Que dire à ces aveugles, sinon ce qua Jésus disait à leurs semblables : Omlos habentes, non videtis.

An temps où prophétisait Jésus, Jérusalj&m aussi était plàue d'habitants; Hérode régnait^ et les publicains percevaient l'impôt; les marchands trinquaient jusque dans' le temple, et les scribes et les pharisiens débitaient hardiment le mensonge. Mais le Prophète, lisant au fond des cœurs, ne voyait dans ces hommes que des morts, ou, comme il disait, des sépulcres blanchis; et quand on lui montrait les hautes murailles du temple et les maisons de Jérusalem pleines d'habitants, il gémissait sur les enfants et sur les mères destinés à voir le temps de désolation.

Ce n'est pas quand tombent les murailles, quand les maisons s'écroulent, quand la désolation est dans les vities, quand les habitants se livrent aux dernières convulsions de la ruine des empires, non, ce n'est pas alors que la mort vient pour les sociétés ; lorsque cela arrive, les sociétés sont déjà mortes. Quand la pensée constitutive de la société est éteinte, on peut dire, comme Jésus, que Jérusalem périra jusque dans ses maisons, parce que Jérusalem a péri dans le cœur des hommes.

Je ne m'adresse pas à ceux qui ne voient que des yeux du corps, je m'adresse à l'intelligence. Quel est l'homme doué d'intelligence qui me niera que le ciel et la terre dont je parlafe tout^-l'heu^e soient aujourd'hui détruits? Où est^lle cette pensée organique et constitutive de la société du moyen-âge, qui faisait du ciel le supplément de la terre, et qui, réparant la terre par le ciel promis, satisfaisût ainsi la justice ? Cette pensée est détruite ; ce ciel et cette terre n'existent plus pour nous.

Aujourd'hui les croyances de nos pères sont etisevelies et dorment

1" IIVR. TOM. I. p« 3.

avec eux dans les tombeayx. Nous avons grandi, nous avons rejeté bien des erreurs, découvert bien des vérités; nous avons soulevé bien des voiles. Mais, de pas en pas, à quelle nuit profonde nous sommes arrivés 1 Ainsi; quand on s'élève au sommet d'une haute montagne, il semble que l'œil, plus près des étoiles, va jouir d'une éclatante lumière et de ravissants spectacles; mais, arrivé au sommet, on est tout étonné de se trouver dans les ténèbres, et le soleil qui brille dans cette obscurité nous envoie une lumière qui nous blesse.

La terre est changée ou plutôt bouleversée, car l'inégalité suivant la naissance n'est plus consentie. Écoutez ce que disent vos livres, vos codes, vos constitutions : « Le préjugé des races est aboli ; plus » de noblesse, plus de privilèges héréditaires ; tous les hommes sont i> égaux : » voilà la clameur universelle. Mais montrez-moi donc cette égalité réalisée sur la terre ; ne voyez-vous pas que le fait est en opposition avec le droit, et que l'ordre ne sera rétabli que lorsque le fait marchera d'accord avec le droit ou s'acheminera pour le rejoindre?

Le ciel du moyen-âge aussi a disparu ; la croyance au péché originel, à la rédemption, et au paradis, est tombée. 11 n'y a plus aujourd'hui qu'incrédulité pour ce Christianisme si fermement cru par nos pères.

Comme l'eau qui bouillonne et brûle, et, à la fin, refoule tout-àcoup le poids de l'atmosphère, et s'élance en souffle insensé ; ainsi l'esprit humain , après avoir bien bouillonné, a brisé les limites qu'il s'était données à lui-même : le ciel qui comprimait la société, et la maintenait, et l'éclairait, et réchauffait, et la fécondait de rosées, ce ciel est vaincu; mais la société est détruite, et le doute, le doute insensé, parcourt et sillonne la terre en tous sens.

Et comment en serait-il autrement? La terre est toujours une vallée de larmes, mais les malheureux n'ont plus le ciel; et plus le cœur et l'intelligence humaine se sont agrandis, plus le spectacle de cette Humanité sans paradis est repoussant et cruel.

La vie présente, ainsi privée de ciel, est un labyrinthe où tout homme doué dé sympathie et d'intelligence est destiné à être dévoré par la douleur et le doute.

A quoi me sert que la vie antérieure de l'Humanité ait développé mes sympathies et étendu mon intelligence, quand toutes mes sympathies sont blessées et mon intelligence confondue ?

Inégalité sur la terre, mais égalité dans le ciel ; en d'autres termes.

injustice sur la terre, mais justice dans le ciel, voilà ce qu'on disait autrefois. Mais aujourd'hui, que l'égalité terrestre est proclamée, et que Ton ne croit plus ni à Tenfer ni au paradis, que Youlez-vous que fasse la logique humaine avec une terre où régnent pourtant l'iniquité et l'inégalité I

Elle ne peut en conclure qu'une chose, cette logique : c'est que tout dépend du hasard et de la fatalité^ qu'il n'y a par conséquent ni droit ni devoir; que rien n'est vrai, que rien n'est juste ; que vérité, vertu, justice, sont des mots et ne sont que des mots.

Vous dites que tous les hommes sont égaux : dites-moi donc pourquoi tant d'hommes sont marqués au front toute leur vie du stigmate de leur naissance ; expliquez-moi cette horrible fatalité qui pèse sur les dix-neuf vingtièmes de l'espèce humaine. Quoil ne voyez-vous pas que votre égalité devant la loi n'est qu'un leurre d'égalité véritable et une absurde chimère , quand , pour la satisfaction d'oisifs, tant de millions d'hommes travaillent sans relâche, n'ayant pas un instant pour penser , pour s'élever à Dieu, pour sentir, et sacrifiés à des machines quand celles-ci coûtent moins cher à ceux qui exploitent et les hommes et les machines I Que voulez-vous, dis-je, que conclue la logique humaine de cet écrasant despotisme exercé par quelques privilégiés sur tout le reste des hommes, sinon que les biens et les maux dans la société sont l'effet du hasard ?

Le crime aussi, dans la société, est hasard, et la vertu hasard. Car quels sont ceux qui peuplent les prisons, les bagnes, et dont le sang coule sur les échafauds? Tous ces criminels l'auraient-ils été, si le hasard de la naissance les avait favorisés? et ne seraient-ce pas les classes élevées, ces classes qui les méprisent, qui en ont horreur, qui les jugent; ne seraient-ce pas elles qui paieraient le tribut au bourreau, si la roue de la fortune avait tourné différemment? Quel frein d'ailleurs avez-vous laissé à ces misérables, et quelle règle de vie leur avezvous donnée? Vous avez effacé de leur cœur Jésus-Christ, qui commandait aux hommes, au nom de Dieu, de s'aimer les uns les autres, et qui promettait un port aux affligés. Mais savez-vous que c'est une horrible chose que de conserver le bourreau après avoir ôté le confesseur I

Je porte mes yeux sur les heureux de la terre. Plus de caste guer-* rière, plus de caste théocratique. Avec la croyance au .ciel, les prêtres sont tombés; avec la croyance à l'inégalité terrestre, les nobles sont tombés. Mais qui les remplace? Jésus chassait les marchands du temple : aujourd'hui ce sont les marchands qui ont chassé Jésus du temple. Le comptoir a aussi remplacé la lice. Je vois des hommes de lucre et de propriété qui luttent avec acharnement les uns contre les autres, spéculent sur leur ruine mutuelle, exploitent les misérables qui^ sous

le nom de prolétaires, ont succédé aux esclaves et aux serfs, et se livrent solitairement à leurs passions. Pourquoi veu1r-on que je les honore? Ne serais-je pas exposé, cent fois pour une, à honorer la fraude, Tava* rice, et la cupidité? Et pourquoi d'ailleurs les honorer? ils n'otit tra* vaille que pour eux.

Ils n'ont travaillé que pour eux, ces puissants sur la terre aujourd'hui 1 Le prêtre travaillait ou était censé travailler à conduire ses frères dans le ciel. Le noble travaillait ou était censé travailler à protéger sur la terre ses frères pendant leur pénible acheminement vers le ciel. Mais les puissants d'aujourd'hui ne travaillent et sont autorisés à ne travailler que pour eux, pour eux sur la terre, pour eux sans l'attente d'un ciel reconnu chimérique.

Ce qui consolait de l'inégalité autrefois n'existe même donc plus. L'inférieur autrefois pouvait respecter et aimer le supérieur, et nominalement le devait; car celui-ci n'érigeait pas en principe qu'il n'existait que pour lui*même, qu'il n'avait d'objet que lui-^même, de mobile que sa cupidité, de règle que son égoïsme. La société laïque reposait, comme on l'a dit, sur l'honneur. Rendre l'honneur et le recevoir était la satis^ction du cœur humain dans la période de l'inégalité consentie. Aujourd'hui ces mots d'honneur et de considération n'ont plus même de sens, puisque, d'un côté, l'inégalité n'est plus consentie quoiqu'elle subsiste, et que, d'un autre côté, le supérieur n'a de règle que son égoïsme.

La société autrefois avait au moins d'une famille la forme et l'apparence. Les rois se disaient les pères des peuples, les prêtres s'en disaient tes éducateurs, les nobles s'en disaient les atnés. Quel que fût donc le sort qui vous était échu en partage, fussiez-vous serf et le plus illettré des hommes, vous vous trouviez relié à la famille humaine, et vous aviez au moins le droit d'aimer vos maîtres. A l'inférieur aujourd'hui on a enlevé jusqu'au droit d'estimer ses supérieurs.

L'honneur, comme le plus riche de tous les métaux^ circulait dans kl société, reliant les hommes entre eux et leur servant de moyen d'échangé. Le plus pauvre, en rendant l'honneur, avait droit lui-même à la considération; car cet honneur qu'il rendait était une richesse de son âme, que reconnaissait celui qui acceptait cet honneur. Il n'y a pfais d'autre matière d'échange entre les hommes que l'or; et celui qui en est privé n'a rien à donner aux autres, et par conséquent rien à en recevoir.

Ainsi rinégalité, qui n'a pas droit de régner, règne, et rien n'en console. Ce n'est plus même l'homme qui règne sur l'homme, c'est du métal qui règne. C'est la propriété qui règne, donc c'est de la matière qui règne; c'est l'or, c'est l'argent; c'est de la terre, de la boue, du fumier. Supposez un amas de fumier couvrant dix lieues carrées de

terrain; quel que soit rbomine auquel appartiendrait cet anaas de fumier, cet homme serait un des princes de la terre aujourd'hui, et il aurait le droit de faire passer à un autre, fû1r-ce un scélérat couvert de crimes, sa puissance. Autrefois on possédait la matière parce qu'on avait UQ titre dans la société; aujourd'hui c'est l'inverse : on a titre dans la société à titre de la matière que Ton possède. Donc, encore une fois, c'est la matière qui règne. La Bible nous représente les Hébreux, tandis que Moïse, monté au Sinaî, demandait à Dieu invisible la vérité et la loi, et se tenait prosterné au milieu des tonnerres et des éclairs, dans le silence et dans la crainte, dansant eux autour du veau d'or. La société aujourd'hui danse ainsi autour du veau d'or; idolâtre comme les Juifs, après être sortie comme eux de l'Egypte de domination où elle a été asservie si longtemps par des pharaons orgueilleux, de^ prêtres charlatans, et des guerriers dominateurs.

Je ne veux pas adorer le veau d'or, s'écrie l'âme humaine , au milieu de cette société qui l'adore. Je ne veux pas être à titre de matière; je ne veux pas rendre honneur à ceux qui n'existent qu'à ce titrp. J'avais autrefois une richesse qui n'était pas matière; j'avais pour richesse l'estime dont je {k)uvais payer les travaux des autres. A tout homme qui me servait en servant la société, roi, noble ou prêtre, je décernais cette estime. Je payais un tribut de mon admiration, je donnais de l'amour, et je vivais ainsi; car aimer, sous tous les aspects, c'est véritablement vivre, et la vie n'est que là. Rendez-moi donc ma richesse, rendez-moi mon droit de donner, même quand je ne veux pas m'a«* vilir à n'exister que par la matière, en vertu d'elle, et pour elle.

Aveugles, à qui le Christ disait : Vous avez des yetiXy mais vous ne voyez point! m' obiecieTez-yous donc que la propriété n'est pas d'aujourd'hui seulement, et qu'elle existait pendant tout ce moyen-âge que je compare à notre état présent? Elle existait sans doute, mais elle n'existait pas seule; elle existait avec une société et avec une religion. Or, vous n'avez plus aujourd'hui ni religion ni société ; vous n'avez plus que cette propriété, ou, en d'autres termes, le respect de la matière.

Aveugles ou sophistes, ne voyez-vous pas que ce qui n'était qu'une chose permise par la religion et la société a pris aujourd'hui la place de la religion et de la société, et a tout envahi, comme la mauvaise herbe qui pullule là où devait croître le bon graip I

Quand il y avait une religion et une société, la propriété existait avec la sanction de cette religion et de cette société; et ainsi placée à son rang, à Tombre de cette religion et de cette société, elle était légitime. Dépouillée aujourd'hui de cet abri et de cette sanction, elle n'est plus qu'un fait sans droit, et, en présence de Tégalité proclamée, qu'une sorte de spoliation des pauvres par les riches.

Quand il y avait un autre droit, la propriété pouvait avoir droit. Mais aujourd'hui qu'elle veut être le seul droit, elle n'a pas droit, et il n'y a pas de droit.

Puisqu'il n'y a plus rien sur la terre que des choses matérielles, des biens matériels, de l'or ou du fumier, donnez-moi donc ma part de cet or et de ce fumier, a le droit de vous dire tout bonjme qui respire.

— Ta part est faite, lui répond le spectre de société que nous avons aujourd'hui.

— Je la trouve mal faite , répond l'homme à son tour.

— Mais tu t'en contentais bien autrefois, dit le spectre.

— Autrefois, répond l'homme, il y avait un Dieu dans le ciel, un paradis à gagner, un enfer à craindre. Il y avait aussi sur la terre une société. J'avais ma part dans cette société; car, si j'étais sujet, j'avais au moins le droit du sujet, le droit d'obéir sans être avili. Mon maître ne me commandait pas sans droit, au nom de son égoïsme^ son pouvoir sur moi remontait à Dieu, qui permettait l'inégalité sur la terre. Nous avions la même morale, la même religion. Au nom de celte morale et de cette religion, servir était mon lot, commander était le sien. Hais servir, c'était obéir à Dieu et payer de dévouement mon protecteur sur la terre. Puis, si j'étais inférieur dans la société laïque, j'étais l'égal de tous dans la société spirituelle qu'on appelait l'Église. Là, ne régnait pas l'inégalité, là tous les hommes étaient frères. J'avais ma part dans cette Église, ma pari égale, à titre d'enfant de Dieu et de cohéritier du Christ. Et cette Église encore n'était que le vestibule et l'image de la véritable Église, de l'Église céleste, vers laquelle se portaient mes regards et mes espérances. J'avais ma part promise dans le paradis promis, et devant ce paradis la terre s'effaçait à mes yeux. Je. reprenais courage dans mes soufihrances, en contemplant dans mon âme ce bien promis à mon âme ; je supportais pour mériter, je souffrais pour jouir de l'éternel bonheur. Je n'étais pas pauvre alors, puisque je possédais le paradis en espérance. J'étais riche, au contraire, de tous les biens que je n'avais pas sur la terre; car le fils de Dieu avait dit : Bienheureux les pauvres sur la terre! Et je voyais autour de moi toute une hiérarchie sociale qui, prosternée aux pieds de ce Fils de Dieu, m'attestait la vérité de sa parole. Dans toutes mes douleurs, dans toutes mes angoisses, dans toutes mes faiblesses, dans toutes mes pas-

sîons, et jusque dans le crime, la société veillait sur moi; j'étais entouré d'hommes, mes égaux ou mes supérieurs, qui, comme moi, croyaient au Christ, au paradis, à Fenfer. La milice de FÉglise terrestre était à mon service, pour me diriger et m'aider à gagner FÉglise céleste. J'avais la prière, j'avais les sacrements, j'avais le saintsacrifice, j'avais le repentir et le pardon de mon Dieu. J'ai perdu tout cela. Je n'ai plus de paradis à espérer; il n'y a plus d'Église; vous m'avez appris que le Christ était im imposteur; je ne sais s'il existe un Dieu, mais je sais que ceux qui font la loi n'y croient guère, et font la loi comme s'ils n'y croyaient pas. Donc, je veux ma part de la terre. Vous avez tout réduit à de l'or et à du fumier, je veux ma part de cet or et de ce fnmier.

— Travaille, lui dit encore le spectre qui représente aujourd'hui la société, travaille, et tu auras ta part.

— Travailler ! Je vous entends : vqus voulez que je continue à travailler pour des maîtres, des supérieurs, comme je faisais autrefois. Hais je n'ai plus de maîtres, je ne suis plus sujet. Nous sommes tous libres, tous égaux. N'est-ce pas vous-mêmes, mes anciens maîtres, qui me l'avez appris? Il y avait autrefois une raison pour qu'il y eût des inférieurs dans la société : il n'y en a plus. Et vous voulez que j'obéisse encore ! Je le veux bien néanmoins, mais à condition que vous me montrerez ceux à qui je puis légitimement obéir, obéir sans me dégrader, sans mentir à ma conscience, sans honte enfin et sans infamie. J'obéissais au roi, et le roi s'appelait fils aîné de l'Église, tenait son pouvoir de ses pères, et reconnaissait le tenir de Dieu. J'obéissais aux nobles, qui eux-mêmes obéissaient au roi, et qui tenaient également leur puissance de leurs pères, mais, comme le roi, se soumettaient, dans la morale et la religion, à l'Église. J'obéissais aux prêtres, qui étaient les ministres de cette Église, et qui servaient d'éducateurs à tous. Hors de là, je ne devais obéissance à personne. Je devais au roi service pour la sûreté et les intérêts du royaume ou de la Chrétienté tout entière, redevance aux nobles sur la terre desquels j'étais né, foi à l'Église et à ses représentants. Hais jamais on ne me força d'obéir à des hommes de lucre et d'égoïsme, à des hommes occupés de leur intérêt privé, à des hommes livrés à une seule passion, l'avarice. Qu'un homme autrefois livrât son âme à l'avarice, cela n'en faisait pas légitimement un des princes de la terre. Bien plus, il était obligé de se confesser de son avarice, et le plus pauvre serviteur du. Christ avait le droit de le moraliser. Donnez-moi donc d'abord des supérieurs que je puisse respecter, ou souffrez que je haïsse les supérieurs que vous me donnerez... Hais pourquoi parler d'obéissance, pourquoi parler de maîtres, de supérieurs? ces mots-là n'ont plus de sens. Vous avez proclamé l'égalité de tous les hommes : donc je

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n'ai plus de m^tr^ purmi les hommes. Vai$ vous «'avez pas réalisé régaîité proclama; doac je n'ai pas même ce souverain abstrait que vous appelez, tantôt» par un mensonge, la uatiou ou le peuple, et tantôt» par une autre fictiou> la loi. Donc, puisqu'il n'y a plus ni rois, ni nobles, ni prêtres, et que pourtant l'égalité ne règne pas, je suis à moi-même mon roi et mon prêtre, seul et isolé que je suis de tous les hommes mes semblables, égal k chacun de ces hommes, et égal à la société tout entière, laquelle n'est pas une société, mais un amas d'égoîsmes, comme moi-même je suis un égoïsme. Et quand il y aurait, sous ces noms de rois, de nobles et de prêtres, ou sous d'autres noms, des remplaçants de mes anciens maîtres, je ne leur devrais pas obéissance; car entre mes anciens maîtres et moi, il y avait un contrat qui n'existe plus. Ceux-là reconnaissaient une religion que je reconnaissais aussi. Au-dessus de nous tous, il y avait un juge; et tous, même sur la terre, nous faisions partie de la môme cité, l'Église, Rendej^moi l'égalité dans l'Église, ou donnez-^inoi l'égalité dans la cité laïque. Vous m'avez ôté lé paradis dans le ciel^ je le veux sur la terre.

Vainement les sophistes gagés ou les partisans ingénus du propriétarisme ont répondu à cet homme, qui réclame sa part intégrale dans le mobilier actuel de la société, que si on obtempérait à sa demande, il ne serait pa^ dans le premier moment très riche, et deviendrait bientôt fort pauvre; que sa part serait, comme dans Iq conte de Voltaire, de quelque cmt éeu9, et qu'à tout prendre, il a plus de profit à vivre dans la société telle qu'elle est, qu'à se faire octroyer la loi agraire.

Ah! ^phiste?, ou bonnes gens, je vous remercie; vous jetez là, sans le savoir, un grand jour sur cette question de la propriété qui vous point si fort.

Qui, vous ave^ raison, chacun de nous serait pauvre, si la terre, et tout ce qui compose le mobilier social, était divisé en parties égales entre tpu^ les homme$. Chacun de nous aurait à peine de quoi vivre quelques mois, une année peuirêtre, et bientôt nous retomberions tous dans le dénûment des sauvages. Vous avez raison, mille fois raison; c'est la société, c'e^t l'union des hommes entre eux, c'est l'organisation QUân qui produit U richesse, Sans la société, la terre se couvrirait bientôt de ronces, Sans la société, l'homme deviendrait bientôt stupide et féroce. Ce prolétaire qui se plaint, et qui réclame sa part de l'héritage QpaimuQ, a donc besoin de la société, comme vous, riches, en avez besoin. Comment donc $e po^ la quesljnn entre vous et ce prolétaire? C'est une question de gouvernement, une question de politique, en même tenip^ qm d'économie politique. Il vous dit : Je suis pauvre, je veux être riche, puisqu'il y a des riches; je ne suis pas libre, je veux être libre, puisqu'il y en a qui somt libres. Vou^ réponde;? : Tu serais

AUX PHaOSOPQES. 3K

plus pauvfQ encore et moins libre saos la société. Alors il vous demande où e9t la sociid, c'est-à-djre où est le droit, où est la sanction de votre richesse et de sa pauvreté, de votre liberté et de son esclavage? Vous ne pouvez pas le lui dire. Reste donc la conséquence : Pourquoi les pauvres ne prendraient-ils pas la place des riches? A cela vous ne répondez plus que par le fait; et c'est précisément ce fait qui est en question ! Vous êtes de mauvais logiciens.

les religions anciennes, en consacrant ou en permettant l'inégalité de fortune et de conditions, reconnaissaient pourvut régalité humaine, puisque, par le ciel et le paradis promis, elles réparaient, sur la terre, hnégalité qu'elles autorisaient; et c'est ainsi qu'elles constituaient le droit, lequd, vu la similitude de notre nature, ne peut être que Téga* lité. l»e droit restait ce qu'il est, ce qu'il est en essence, VégaMé; et pourtant finigoMé des conditions était de droit.

L'égalité reparait donc aussitôt que la religion est enlevée au peuple. Le peuple alors est dégagé de toute obéissance; et voilà ce qu'ont entrevu grossièrement ceux qui ont érigé cet a:i;iome hypocrite d'une politique infâme : Il faut au peuple une religion.

Oui, il faut au peuple une religion.... ou l'égalité; c'est-à-dire que de toute façon il faut à l'esprit humain, l'égalité, qui est sa loi. 11 faut à l'homme, a l'esprit humain, l'égalité par l'ordre ou l'égalité par le dé-* sordre; l'égalité par le consentement mutuel et l'harmonie, ou l'égalité par la discorde et l'anarchie; l'égalité enfin par la société, ou l'égalité par la dissolution de la société. Il faut au peuple l'égalité la plus grossière, la plus matérielle, la plus fausse par conséquent et la plus décevante, si vous ne pouvez pas constituer religieusement les différences qui existent entre les hommes.

Dieu, en nous faisant tous semblables, en nous donnant à tous des besoins et des facultés, non pas identiques, mais semblables, nous a donné pour principe unique du droit l'égalité, et pour moyen de réaliser cette égalité la société.

A aucun instant de la durée de l'Humanité, f identité des conditions ne sera l'égalité véritable; car nous ne sommes pas identiques. Nous n'avons identiquement ni les mêmes besoins, ni les mêmes aptitudes, ni par conséquent les mêmes droits. Cette prétendue égalité par identité serait la destruction de la liberté de chacun.

Mais, pendant toute la durée de l'Humanité, l'égalité sera la base et

le fondement du droit; car si nous ne sommes pas identiques, nous sommes semblables, et, étant semblables, nous ayons yirtuellement le même droit.

Voici donc notre loi, notre loi étemelle, qui a été notre loi dans le passé, qui Test dans le présent, qui le sera dans l'avenir :

Chacun a droit, tous ont droit; unité et différenciation; même nature chez tous et personnalité de chacun; similitude et non-identité; liberté pour tous et égalité de tous : voilà; je le répète, notre loi, la loi que Dieu nous a faite.

Mais comment le droit peut-il s'accorder avec lui-même? c'est-àdire comment le droit de l'un peut-il s'accorder avec le droit des autres?

Vous le demandez au ciel, à la terre, à tous les échos, Politiques de mon temps; mais le ciel et la terre, et tous les échos, sont muets pour vous. Liberté... égalité : voilà le terrible problème qui réduit à l'an&rchie et met aux abois votre prétendue société. C'est qu'il y a un troisième terme, fraternité, qui pourrait servir de lien aux deux autres, si tous les trois étaient réunis dans une pensée qui a nom religion.

Malheureusement pour vous, avec la religion, la fraternité est remontée dans le ciel, et a laissé aux prises sur la terre la liberté de l'un avec la liberté de l'autre, c'est-à-dire les deux principes par eux-mêmes inassociables qu'on appelle aujourd'hui la liberté et l'égalité.

Mais en a-t-il toujours été ainsi? Eh ! non. Je viens de vous le montrer par l'exemple du moyen-âge, tout grossier et imparfait qu'ait été ce moyen-âge. Vous l'avez bien vu, que la religion harmonise ce que vous ne pouvez pas harmoniser sans elle, puisque, dans ce moyenâge, les conditions terrestres étaient les plus distinctes, les plus distantes qu'on puisse imaginer, et que, pourtant, grâce à la religion, l'égalité restait le droit.

C'est que nous n'avons pas que le présent, et que le problème, insoluble au point de vue du fini absolu, est soluble au pointde vue de l'inflni.

Ayez donc une religion, ou souffrez la réclamation de ceux sur qui pèse l'inégalité. Vous ne pouvez pas me donner l'égalité par l'ordre, c'est-à-dire par une différenciation consentie et fondée sur notre égalité même ou sur notre similitude de nature ; je l'aurai par le désordre.

Au nom de la liberté même, de la liberté de chacun, c'est l'égaUté qui est la loi de tous. Donc, s'il y a dans la société un inférieur en puissance, en richesse, en quoi que ce soit, il a droit de réclamer. Et si vous ne pouvez pas lui donner la raison de son esclavage et de votre liberté, de son malheur et de votre prospérité, il a le droit de se mettre à votre place et de vous mettre à la sienne; en termes consacrés, l'insurrection devient un droit. C'est ainsi que tout principe d'ordre et toute règle d'obéissance est détruite aujourd'hui.

On entend un horrible bruit de combattants qui se heurtent et se déchirent. Un spectre pâle et tremblant se présente, et dit : Rentrez dans Tordre, je suis la Société. Une multitude de voix s'écrient aussitôt : Vous dites que vous êtes la Société, faites-nous donc justice; nous souffrons, et en voici qui jouissent; donnez-nous autant, ou dites-nous pourquoi nous souffrons. Le spectre se tait, immobile et la tête penchée vers la terre. Alors ces hommes, voyant que ce n'est qu'un fantôme impuissant, s'écrient en reprenant leurs armes : A bas tout ce qui nous opprime ! Pourquoi les inférieurs ne renverseraient-ils pas leurs supérieurs? pourquoi les pauvres ne se mettraient-ils pas à la place des riches? pourquoi des inférieurs, pourquoi des pauvres?

L'anarchie civile et politique est donc la loi de notre temps. L'anarchie morale vient s'y joindre.

Il est une moitié de l'Humanité qui a toujours partagé jusqu'ici le sort des parias, des esclaves, et des prolétaires, en ce sens qu'elle a été, comme eux, dépouillée de son droit d'égalité : ce sont les femmes. A ce sexe aussi vous ne pouvez plus promettre le ciel, et vainement vous le menaceriez encore de l'enfer. Souffrez donc que ce sexe aussi renonce à l'obéissance.

N'est-il pas vrai que c'est également un joli et moral axiome, dans le sens où on l'entend communément, que celui-ci : Il faut une religion aux femmes. Eh! sans doute, mais par la même raison que je viens de montrer qu'il en faut une au peuple, et non par une autre raison. Si bien que moi je dirais volontiers qu'il faut une religion à tout le monde, aux hommes comme aux femmes, aux aristocrates comme au peuple.

Les femmes, de même que tout ce qui a été asservi jusqu'ici sur la terre, trouvaient, au sein de la religion, le nécessaire supplément à leur inégalité; elles partageaient en cela le sort du peuple. Comme lui, donc, elles sont aujourd'hui dégagées de l'obéissance; mais, comme lui, elles sentent plus que les autres portions de la société l'absence d'une religion.

Esprits forts qui consentez à ce que les femmes et les enfants aient une religion, t7 faut une religion aux femmes signifie, dans votre bouche, que vous aurez le droit de satisfaire vos passions, mais qu'elles n'auront pas le droit d'écouter les leurs. C'est comme t7 faut une religion au peuple, ce qui, pour vous, signifie que vous voulez avoir

des esclaves dociles, aTeug^es comme ceux des Scythes, et bien muselés.

Les honnêtes politiques qui yeulent une religion pour les femmes et les enfants, mais qui n'en veulent pas pour eux-mêmes, considèrent la religion comme un frein, comme le mors avec lequel on gouverae un cheval fougueux. Souvent les femmes elles-mêmes appellent la religion à leur secours, uniquement aussi comme un frein dont elles ont besoin pour se gouverner. Cette idée qu'elles se font, ou qu'on leur donne de la religion, est assez mesquine, mais elle est vraie : la religion était un frein, et ce frein n'existe plus.

Seulement, pourquoi étaitr^lle un frein, sinon parce qu'elle donnait satisfaction aux légitimes désirs de bonheur et d'égalité qui sont dans l'âme de tous, des femmes comme des hommes? Mais allez donc aujourd'hui prendre un frein pour le plaisir d'en avoir un, c'est-à-<lire faites-vous esclave pour le plaisir d'être esclave !

a Je serai ton serviteur sept ans, dit Jacob au père de Rachel^ mais au bout de ces sept ans, tu me donneras ta ûUe en mariage, d On conçoit que les femmes aient fait comme Jacob, et qu'espérant Rachel dans le ciel, elles aient servi Laban sur la terre.

Après que la femme eut été longtemps traitée comme une proie et une chose matérielle, on lui prêcha le dévouement, l'abnégation, et l'obéissance. d1i harem oriental, du gynécée de la Grèce, elle passa par le Christianisme dans le mariage. Hais remarquez combien ce mariage suppose le ciel pour correctif. Voilà S. Paul qui explique ce grand mot de la Bible : a Vous serez deux dans une même chair -, t> l'expliquet-il par l'égalité? Non. Il l'explique par l'esclavage de la femme. Il est bien vrai qu'il commande aux maris la fidélité; mais il donne au mari l'empire, la domination sur la femme, dominium. a L'homme, diUil, est le chef de la femme ; Mulxms caput vir. » Or voyez les consé-^ quences de cette domination : L'homme est le chef de la femme; donc la femme dépendra de l'homme; donc les pères disposeront de l'amour de leurs filles; donc les maris auront leurs femmes en propriété. Voilà l'esclavage de la femme sur la terre. Aussi parcourez dans votre esprit les siècles de Christianisme : des deux commentaires de S. Paul sur le précepte delà Bible, le second n'a-t-il pas anéanti le premier?

Qu'il n'ait pas pu en être autrement, et que celte domination tempérée par le précepte de la fidélité coigugale ait été supérieure à la polygamie et à la domination conjugale antique, ce n'est pas la ques-^ tion. Je dis uniquement que la religion chrétienne venait, avec son paradis, corriger cet esclavage qu'elle admettait comme la condition nécessaire de la femme sur la terre. S. Augustin termine un sermon sur le mariage par montrer aux femmes que le vrai mariage est celui qu'elles doivent contracter dans la céleste Jért^salm. Tous

AUX PBlLOSOPaiES. Ô6

les prêtres chrétiens ont fait comme S. Augustin. Tous ont dit à la femme : Souffre sur la terre, sers ton maître, ton dominateur, ton chef, l'homme; tu es l'épouse du Christ. Jacob, qui sert Labati pour épouser Rachél, est ton image.

Mais aujourd'hui où est l'époux promis aux femmes par le Christianisme? J'ai dit plus haut, à propos de la justice, qu'il est horrible de conserver le bourreau après avoir ôté le confesseur. Je dirai ici,i du mariage, qu'il est absurde et inique de conserver dans vos codes le serment d'obéissance de la femme, quand vous ne pouvez plus lui montrer le prix de cette obéissance.

Ce qu'il y a de plus beau, suivant moi, dans la peinture que Michel- Ange nous a faite du Jugement dernier, et ce qui corrige à mes yeux l'horreur d'un tableau où l'enfer domine, où les damnés abondent, c'est le groupe de femmes, à la droite du Christ, qui s'élèvent de terre et montent au ciel, non pas seules, mais en emportant des hommes avec elles.

Gomme si leurs souffrances, en tant que femmes, les avaient af-^ franchies de ce lien de la pesanteur qui attache l£S hommes à la terre, elles s'élèvent par leur propre poids, pour ainsi dire^ vers la céleste demeure , sans ailes et sans anges qui les supportent et les aident à monter. Au contraire, elles-mêmes supportent et font monter avec elles des frères, des amants. Ceux-ci, afTaissés sur leurs épaules et sur leur sein, indiquent bien la merveilleuse propriété qu'ont ces femmes de monter, comme s'élèverait un corps plus léger que l'air, un aérostat par exemple, aussitôt que l'on aurait brisé sa chaîne.

Pourquoi Michel-Ange, voulant peindre des êtres à cet état de cha^* rite qui leur fait sauver les objets de leur amour, n'a^t^il donc représenté que des femmes? Pourquoi pas d'hommes embrassant ainsi et emportant au ciel leurs sœurs, leurs amantes? Pourquoi ce divin poids vers le ciel, qui remplace Fattrait vers la terre, se trouv^t^il ainsi l'apanage des femmes? Je ne sais si je me trompe, et si, n'ayant pas le tableau sous les yeux, je ne prête pas au peintre des idées qu'il n'a pas eues; mais il me semble que la nature particulière de la femme et sa condition particulière sur la terre pendant la loi du Christianisme sont exprimées là avec un art sublime.

Souffrance, esclavage, subaltemisation sur la terre; mais rédemp^

tion proportionnée lorsque la trompette du jugement dernier sonnera, et que le Christ, le divin roi d'équité, paraîtra sur son trône, escorté de ses anges : voilà Farrêt du Christianisme sur la femme.

J'ai cité tout-à-rheure le législateur S. Paul. Mais tous les monuments du Christianisme, sans exception, sont unanimes pour abaisser la femme sur la terre, la déclarer inférieure, sujette de Thomme et sa servante, non pas sa compagne. « Homme, dit S. Augustin, tu 0 es le maître, la femme est ta servante. Dieu t'a fait pour commander, » elle pour obéir. Sara obéissait à Abraham, qu'elle appelait son » maître. C'est samt Pierre qui le remarque, et saint Paul a souscrit à s> cette loi. Oui, vos femmes sont vos servantes, vous êtes les maîtres » de vos femmes (4).... » Que m'importe le tempérament que S, Augustin ajoute ensuite à sa sentence, en recommandant, d'après S. Paul, la fidélité aux maris? La sentence n'est pas moins rendue.

En interprétant le mot de Jésus : Ma royauté n'est pas encore venue, par Mon royaume n'est pas de ce monde, le Christianisme avait accepté le fait de l'inégalité sur la terre en général ; mais en interprétant le mythe hébreu de l'androgyne humain comme si Dieu avait d'abord créé Adam et puis Eve de la côte d'Adam, il accepta et sanctifia en particulier le fait d'inégalité de nature relativement à la femme (2).

(1) Voici le passage tout entier : « Fratres mei, filii mei, estote casti, amate castita- » tem, amplectimini castitateni, diligite munditiam : quia Deus auctor munditis in tem- 9 plo Stto, quod estis vos, eam quœrit, procul a templo expellit immundos. SulBciant » vobis uxores vestrae, quia sufflcere vos vultis uxoribus vestris. Non vis ab illa fiât ali- » quid prêter te : noU faaere aliquid prœter ipsam. Tu dominus es, illa anciUa : Deus i> fecit utrflmque. Sara, inquit Scriptura (Petr. m, 6), obsequebatur Abrahse, dominum » eum vocans. Verum est : istis tabulis subscripsit Episcopus. Ancillœ vestne sunt uxores 0 vestrœ, domini estis uxorum vcstrarum. Sed quando venitur ad illud negotium, quo j» sexus discernitur, et sexus sibi uterque miscetur : Uxor non habet potestatem corpo' » ris sui, sed vir, Gaudebas, erigebas te, jactabas te. Bene dixit Âpostolus, optime dixit » Vas electionis : Uxor non habet potestatem corporis sui, sed vir. Quia ego sum Domi- » nus. Laudasti : audi quod sequitur, audi quod non vis, rogo ut velis. Quid est hoc? » Audi : Similiter et vir, dominus ille, Similiter et vir non habet potestatem corporis » ^t, sed mvlier (I. Ck>r., vu, 4). Hoc libenter audi. Vitium tibi tolUtur, non domi- » nium : adnUeria tua prohibentur, non fœminœ subriguntur. Tu vir es, ostende. Vir » enim a virtute, vel virtus a viro. Habes ergo virtutem? Yince Ubidinem. MulieriSj in^ 9 quit, caput vir (I. Cor., xi, 3). Si caput es, duc, et sequatur : sed vide quo ducas. » Gapnt es, duc quo sequatur : sed noli ire qno non vis ut sequatur. Ne in prœcipitium » ruas, vide ut recto tramite gradiaris. Sic vos parate intrare ad illam novam nuptam, I» ad iUam pulchram, ornatam viro suo, non moniUbus, sed virtutibus. Si enim casti, et » sancti, et boni intraveritis, membra îpsins novae nuptœ, beats et gloriosœ oœlestis Je- » rusalem, et vos eritis. » {Sermo 3SS, in natali Martyrum,)

(2) « L'bomme, dit S. Paul, est le chef de la fenune... Car Thomme (Adam) n*a pas » été pris de' la femme (Eve), mais la femme (Eve) a été prise de Vhomme (Adam), et » Thomme n*a pas été créé pour la femme, mais la femme a été créée pour l'homme, » (L Ck)r., XI, V. 3,8,9.)

Vainement on essaierait de nier cette Yérité. Si aujourd'hui même^ enfants illogiques et passablement barbares que nous sommes, nous avons conservé dans notre Code la sentence de S. Paul sur le mariage, sans pourtant ni la sanction de S. Paul, ni aucune sanction, n'est-ce pas parce que le Christianisme avait consacré Fesclavage réel de la femme, et que nous qui avons rejeté le Christianisme de nos lois comme de notre cœur, nous trouvons bon néanmoins d'accepter en cela son héritage, faisant profit (misérable profit I) de ses taches et de ses imperfections?

De tous les sacrements sociaux de Tère précédente, nous n'avons conservé que le mariage, et nous n'avons pu le conserver que parce que la sentence de S. Paul ne rencontra point d'opposition dogmatique pendant toute la durée du Christianisme.

On peut même remarquer que le Protestantisme fut plus dur, plus intolérant pour la femme que le Catholicisme* Le culte de la Vierge, si fervent du treizième au seizième siècle, était évidemment un retour vers l'égaUté des deux sexes; mais les protestants traitèrent la Vierge comme une Astarté et une Vénus païenne, et remirent le Christianisme dans sa vraie jurisprudence. Est-ce qu'à chaque page, pour ainsi dire, du dernier poëte chrétien, de Milton, l'infériorité absolue de la femme n'est pas proclamée ? N'est-il pas dit cent fois dans ce poëme qu'elle est un appendice, une propriété de l'homme; qu'elle a dans l'homme sa raison d'être; qu'elle ne peut s'élever directement à Dieu, que l'homme seul a ce privilège :

He for God only, she for God by him.

Voyez comme Dieu lui-même, dans Milton, élève l'homme au-dessus de la femme. Après la désobéissance, c'est par cette idée de la supériorité naturelle de l'homme sur la femme que le poëte trouve moyen d'introduire la damnation dans la bouche de Dieu :

Adam. « Cette femme m'a présenté de cet arbre, et moi j'ai mangé. >) La Souveraine Puissance répliqua : a Était-elle ton égale, pour lui résigner ta » dignité d'homme, ce haut rang où Dieu t'éleva au-dessus d'elle? Elle était )) faite de toi et powr toi, toi dont les perfections excellaient si fort au-dessus » d'elle en réelle dignité. Les qualitésdontelleaété comblée convenaient à la » dépendance, loin d'être destinées à la domination. L'autorité était ton par- » tage , réservée à toi seul, si tu avais su la connaître (1). »

Encore une fois, donc, rien n'est plus certain : le Christianisme n'avait pas seulement accepté le fait de l'esclavage et de l'humiliation de la femme, il l'avait dogmatisé et sanctionné. Il subaltemisait la

(1) Chant X.

3i TROIS biSCOU&S.

femme à l'homme, et limitoit, d'une façon absolue, la femme à la Condition que le hasard ou la force lui faisait sur la terre. Tu serviras l'homme, lui disait-il; tu n'auras pas de liberté ; tu détourneras tes regards de ton propre cœur, tu feras abnégation de tes idées, comme de tes désirs, comme de tes instincts; l'homme fera la loi, et tu t'y assujétiras; ton père te choisira un époux, et tu suivras ton époux; ton époux sera ton maiti*e, tu lui obéiras. Les autres esclaves ne sont pas esclaves par leur âme, mais seulement par leur corps; toi, tu seras esclave par l'âme, et en outre tu seras plus esclave par le corps que ne le sont les autres esclaves; tu donneras ton amour et ton corps en perpétuel esclavage à celui qu'on t'aura imposé pour mari, et tu seras fidèle à ce contrat de servitude tous lei jours de ta vie (car la moindre infraction serait un crime sur la terre, un crime dans le ciel], sans que ni les infidélités, ni les vices, ni les dérèglements, ni aucun forfait, ni aucune abomination de l'homme, puissent briser ta chahie et te séparer de ton maître. Et c'est ainsi que vous serez deux dans une seule chair.

Mais voyez l'admirable loi de compensation ! En même temps que le Christianisme sanctionnait le plus atroce des esclavages, il rétablissait l'équilibre, la justice, l'égaUté, en disant à la femme : Je te connais, tu es un être de dévouement et d'amour; sache que j'ai pour toi une récompense digne de ton cœur. Dieu te veut pour épouse; tu seras l'épouse du Christ. N'est41 pas vrai que si tu aimais sur la terre, tu saurais réellement aimer, que tu garderais ta foi, que tu subirais toutes les tortures pour ton amant, que tu voudrais mourir pour lui à tous les instants de ta vie? Apprends donc mon secret, qui est le tien : cet amant existe, le plus grand, le plus beau, le plus divin de tous; et il veut que tu soufi'res pour lui. Garde-lui seulement ta foi, et tu le verras uù jour. Ne prends sur la terre de t'amour que œ que tu peux en prendre là, une image, une ombre. Sers ton mari que l'on appelle ton maître; mais tu sais bien dans ton cœur que l'obéissance n'est pas l'amour, quoique rien ne soit plus cher à l'amoUr que l'obéissance.

Et Michel- Ange, le sublime peintre, traduisait cette pensée, lorsqu'il représentait ces femmes de son Jugement dernier qui s'élèvent naturellement vers le ciel, comme le fer est attiré vers l'aimant.

Mais aujourd'hui qu'il est détruit cet aimant qui les attirait Vers le ciel, vers quoi voulez-vous qu'elles gravitent? Je prends pour exemple la plus grande âme peut-être ^ui, depuis

l'apparition de Jésus, ait incarné Tesprit divin sur la terre, sainte Thérèse, et je vous demande : Vers quoi voulez-vous que Tâme de Thérèse gravite?

Ou souffrir. Seigneur, ou mourir, était l'aphorisme de cette femme qui porta Tamour divin au plus haut degré dont le cœur humain soit capable.

Ou souffrir, ou mourir; c'est-à-dire, souffrir sur la terre, ou mourir pour aimer dans le ciel, c'est-à-dire encore, souffrir sur la terre, parce que souffrir sur la terre c'est aimer dans le ciel, c'est aimer même actuellement; c'est-à-dire encore, toujours aimer, aimer actuellement en souffrant, ou aimer en trouvant le véritable objet de son amour : voilà l'effusion de sainte Thérèse, voilà la femme, et voilà aussi, comme je l'ai dit, la condition de la femme soi^ le Christianisme.

Elle comprenait bien son arrât, l'arrêt rendu par toi sur la femme, ô Christianisme, cette sainte entre toutes les saintes qui forment ta couronne étoilée.

Mais, encore une fois, le Christianisme détruit, quel but d'un côté, et quel frein d'un autre, donnez-vous à cette âme?

Sainte Thérèse définissait les tourments de l'enfer en disant de Satan : Le malheureux ! il n'aime pas. En lui ôtant à elle-même Jésus-Christ à aimer, n'est-il pas évident que vous la réduisez à l'enfer?

Mais non, dites-vous, nous lui laissons l'amour; nous lui laissons Dieu à aimer, sa famille à aimer, son mari à aimer.

Dieu ! où voulez-vous qu'elle le trouve, quand vous l'avez banni de vos croyances, de vos lois, et de vos mœurs; quand toutes vos sciences matérialistes proclament que Dieu est une erreur; quand \otre poUtique et votre industrialisme le proclament; quand vous détruisez vousmêmes l'idée d'un culte véritable, en méprisant, pour votre propre compte, comme pure superstition, la religion que vous laissez aux femmes, aux enfants, et au peuple? Croyez-vous que sainte Thérèse ne soit pas en état de vous comprendre, de lire les livres de vos bibliothèques; et lui interdirez-vous D'Holbach, Fréret, Voltaire, ou Cabanis !

Encore une fois, où voulez-vous qu'elle trouve Dieu à aimer, quand votre athéisme social semble donner raison à l'athéisme? Elle pouvait comprendre et ainftr Dieu, lorsqu'elle pouvait avoir avec elle-même cemonologue sublime : aCinq sous restent à Thérèse; cinq sous et Thé- » rèse ce n'est rien; mais cinq sous, Thérèse, et Dieu, c'est tout, d Or, aujourd'hui, je vous le demande, qvi'sûoute Dieu à cinq sous? Cinq sous avec ou sans Dieu, n'est-ce pas pour vous, Politiques et Industriels d'aujourd'hui, absolument la même chose? Donc, si les Lovelaces du jour rencontraient "Thérèse avec cinq sous, Thérèse jeune, belle, et digne de leurs désirs, ils pourraient bien voir sa misère et chercher à en profiter^ mais assurément ils ne verraient pas Dieu à côté d'elle.

2* LIYE. TOM. I. F* 4.

Le Chmtiwisme avait fait de TaiDOur le frein mâine de Tamour, en substituant Famour de Dieu à Tamour de la terre. Alors pouvait venir une femme aussi pleine d'amour que Thérèse; le Christianisme ne la redoutait pas ; il lui disait : Soufllre ; et elle-même, traduisant aimar par soufDrir, s'écriait : Non seulement je consens à souffrir, m^is je veux souffrir. Alors la société pouvait lui donner un maître, un mari, et lui dire : Quels que soient les vices de cet homme, quelle que soit sa bassesee de cœur, tu lui serviras d'esclave. Ou bien elle-même pouvait dire : Je renonce à la terre, je renonce à aimer et à être aimée sur la terre ^ j'aimerai le ciel sur la terre ; mais je serai aimée dans le ciel.

L'amour est une forme de l'égalité ou de la justice, de même que l'égaUté ou la justice est une forme de l'amour. Le Christianisme donnait l'égalité, sous la forme de l'amour, à la femme dans le paradis promis, comme il donnait l'égaUté aux pauvras et aux inférieurs en ce monde sous la forme des biens qu'il leur promettait.

Mais sf vous dites aujourd'hui à cette âme où respire l'amour, c'està-dire encore l'égalité : Tu serviras un maUre, ne voyez-vous pas que l'amour se révolte, et que l'égalité défie ses chaînes?

Ne voyez-vous pas qu'au seul signal de cette tyrannie, tout le désordre de votre société retombe de tout son poids sur le cœur de la sainte, et, comme la goutte.d'eau jetée sur un métal précieux que le feu a rougi, produit une explosion qui détruit et renverse?

De Maistre a dit : a Le cœuc de la femme est l'instrument le plus actif » et le plus puissant pour le mal comme pour le bien. » De Maistre a raison.

De Maistre a dit encore : « S'il pouvait y avoir sur ce point du |dus et 9 du moins, je dirais que les femmes sont phis redevables que nous au B Christianisme. » Il a encore raison, dans l'hypothèse de l'inégalUé consentie sur la terre ^ il a raison dans le cercle de l'ère chrétienne, et pour toute l'étendue de rhori2X)n embrassé jusqu'ici par l'esprit humain. Le Christianisme, comme je l'ai dit, sanctionnait l'esclavage de la femme, mais il lui donnait une compensatioa équitable; et, cette compensation donnée, il devenait ainsi pour elle une règle, un frein, et faisait produire plus de bien que de mal à « ce cœur, l'instrument ».le plus actif et le plus puissant pour le bien comme pour le mal. »

Il y a des penseurs, De Maistre entre autres, qui, prenant pour une base solide l'imperfection du Christianisme relativement à la femme, ont, à l'exemple du Christianisme, condamné la feomie, ou du moins l'ont déclarée, sauf le salut par le Christianisme, inférieure de nature à l'iiomme, et produisant plus directement le maL C'est une erreur, mais qui cache une vérité.

Vainement ces penseurs dènontrmt que quand le mal moral se répand sur la terre, c'est par la femme, et que c'est d'elle que vient prin-

cipalement la ruine des empires : il ne s'ensuit pas la condamnation de la femme comme ils Fentendent Mais le fait de la destruction des sociétés par la fenmie est yrai. Vainement aussi les plus protonds ou les plus mystiques d'entre eux, remontant aux mythes des antiques religions, TOient leur idée confirmée par le péché d'Èye, qui précéda et amena lepéclié d'Adam. On peut leur répondre que si Eve pécha la première, il est dit dans la Bible qu'il est réservé à Eve d'écraser la tête du serpent. Hais ce qui est vrai encore, c'est que la femme, étant douée en prédominance de sentiment ou d'amour, devient, comme dit De Maistre, plus active et plus puissante que l'homme pour le mal comme pour le bien. Donc, si le mal doit naître de la nature humaine, laquelle est formée de l'homme et de la femme (1), c'est par l'aspect de cette nature que représente la femme qu'il naîtra, de même que le bien, si le bien doit naître. De là le double Ynythe de la Genèêe, le péché commençant par une fanme, et le salut définitif promis à une femme.

Les femmes sont inspûratrices en bien ou en mal.

La femme est le mal quand le mal existe autour d'elle; elle est le mal quand la société doit s'abîmer dans le mal.

La femme est le centre d'attraction de l'homme. C'est ainsi que la femme se trouve la cause du mal, sans en être plus cause que l'homme. Encore une fois, le profond mythe génésiaque n'a pas d'autre sens.

Quand le Christianisme naquit, les femmes furent sublimes; elles produisirent plus de martyrs à proportion que l'autre sexe, vu le peu de liberté qu'elles avaient. Mais quand le Christianisme est tombé, elle se sont précipitées, et l'ont précipité avec elles. Les Borgia trouvèrent dans leur propre sdn une femme qui ferait douter si le mal vint pour eux d'Alexandre VI ou de son fils César, ou de ses trois autres fils, fous dignes de leur père, tous dignes de leur sœur! Le dix-huitième siècle n'a pas su discerner quel était le plus inf&me et le plus souillé du Régent ou de sa flHe, de Louis XV ou de ses maîtresses.

Laissons donc De Maistre s'écrier : a Toutes les législations ont pris s des précautions plus ou moins sévères contre les femmes. De nos » jours encore elles sont esclaves sous*l'Alcoran et bêtes de somme i> che2 le sauvage. L'Éyangile seul a pu les éleyer au niveau de X» l'homme, en les rendant meilleures. Lui seul a pu proclamer les 0 drwts de la femme après les avoir fait naître, et les faire naître en » s'établissant dans le cœur de la femme. » Il est faux que l'Évangile ait proclamé les droits de la femme; il a proclamé, au contraire, son

(f^ « L'homme, dit adminM«meiit 8. Paul, n'est pas sans la femme, ni la femme » sans riM»me, en notre Seigneur (L Cor. xi, 11). 0'Voili, en effet, le Ibnd de la nt^ ture homaine. S. Paul aurait dû en condnre Tégalité de ces denv aspects^ indivis de notre nature, l'homme et la Cemme. Il ne le fit pas. La Révélation est successive, et le Christianisme n'a pas tout rétélé.

asservissement : mais il est vrai qu'en ouvrant le paradis aux femmes et en répondant par l'amour à Tamour qui est leur nature^-il s'est établi dans leur cœur, et a développé leurs droits, qu'il n'avait pas su tout d'abord reconnaître. Laissons > dis-je, à De Maistre son anatbème contre la femme, qu'il termine par ces paroles : a Aucun législateur ne doit » oublier cette maxime : Avant et effacer l'Évangile, il faut enfermer les » femmes ou les accabler par des lois épouvantables telles que celles de » l'Jnde. »

Mais reconnaissons tout ce qu'il y a de profonde vérité dans ce qu'il ajoute : « Éteignez, affaiblissez seulement jusqu'à un certain point » dans un pays chrétien l'influence de la loi divine, en laissant subsis- )» ter la'liberté qui en était la suite pour les femmes; bientôt vous ver- » rez cette noble et touchante liberté dégénérer en une licence bon- » teuse. Elles deviendront les instruments funestes d'une corruption » universelle, qui atteindra en peu de temps les parties vitales de l'État. )> n tombera en pourriture, et sa gangreneuse décrépitude fera à la fois )» honte et horreur, i

Or vous avez effacé V Évangile, et vous n'avez pas enfermé les femmes, comme le veut en ce cas De Maistre, ni vous ne les avez accablées par des lois épouvantMes telles que celles de findé. Vous n'avez pas seulement affaibli, mais vous avez éteint l'influence de la loi divine, dans un pays chrétien, et pourtant vous avez laissé subsister la liberté qui en était la suite pour les femmes. Est-il étrange qu'étant ainsi devenues les in* struments funestes d'une corruption universelle qui a atteint les parties vitides de l'État, cet État tombe en pourriture, et que sa gangreneuse décrépitude fasse à la fois honte et horreur ! .

J'ai dit et prouvé que sous la loi du Christianisme, qui disait à la femme : a Asservissement sur la terre, mais rédemption dans le ciel, i> l'aphorisme normal de la femme devait être ce vœu, qui sortit en effet de l'âme de sainte Thérèse : Ou souffrir. Seigneur, ou mourir I vœu qui revient à celui-ci : « Je veux souffrir, parce que souffrir en vue du ciel, c'est aimer, et qu'aimer est ma loi. » Or, passez par-dessus deux siècles, et, de l'époque de sainte Thérèse, arrivez à la Régence : que deviendra cette sublime formule de l'âme de la femme, et comment se transformera-t-elle? De Dieu, bn n'en connaît plus. Donc l'apostrophe à Dieu disparaîtra; le terme de Seigneur sera éliminé de la formule. Il resterait donc : souffrir ou mourir. Mais souffrir, c'est une absurdité!

Pourquoi souffrir? la loi naturelle des êtres est de chercher à jouir, et non pas à souffrir. Aimer à souffrir, vouloir souffrir pour rien, c'est insensé. Donc, au lieu de souffrir, il faut mettre dans la formule jouir. Cette formule devient donc jouir ou mourir. Cela seul est raisonnable. On aimerait mieux, sans doute, jouir et ne jamais mourir. Hais puisque mourir est une loi nécessaire, Feffort des grandes âmes sera au moins de ne pas languir dans une triste apathie, dans une morne existence, dans une demi-vie, dans une demi-mort. Donc, pour ces âmes, point de milieu : jouir ou mourir.

Or, voyez comme la logique est intraitable, et comme l'histoire réalise exactement la pensée humaine dans ses phases, semblable à un parfait miroir où Tesprit humain se réfléchit. Quel est, je vo\is le demande, le grand mot de la Régence? N'est-ce pas le mot de la flUe du Régent : Courte et bonne, c'est-à-dire a jouir ou mourir. »

Ainsi sainte Thérèse voulait souffrir : la duchesse de Berry veut jouir. Sainte Thérèse posait ce dilemme : ou souffrir ou mourir; la duchesse de Berry ne connaît que celui-ci -.jouir ou mourir.

Ne voyez-vous pas la ruine de la société sortir de cet élan Impétueux de la femme vers le bonheur I Pour rappeler encore le souvenir des mythes antiques, cette femme de la Régence, n'est-ce pas Eve qui touche à l'arbre de la science avec une ardeur insensée?

L'homme aime la femme, et toici que la femme n'accepte plus la souffrance : donc l'amour va bouleverser cette société qui s'oppose au désir de bonheur qu'a la femme. La femme cherchera le bonheur, et l'homme, entraîné après elle dans cette recherche, prendra avidement de sa main le poison qu'elle lui offrira. Que fut la Régence, que fut le règne de Louis XV, sinon une bacchanale antique, où la femme, la bacchante, portait le flambeau?

L'homme fut bien inférieur à la femme dans cette orgie fameuse. La duchesse de Berry, avec sa devise : Courte et bonne, est bien supérieure au marquis de La Rochefoucauld, qui prépara cette Régence avec la sienne : Légdtsme est le mobile de tout.

On peut remarquer que l'aphorisme de La Rochefoucauld se forma absolument par la même nécessité logique que l'aphorisme de la fille du Régent. La loi sous le Christianisme était : c( Tu aimeras Dieu de » toute ton âme et ton prochain comme toi-même. » Otez Dieu, quelle raison de conserver le prochain? Donc il reste : Tu fjaimeras toi-même: axiome de La Rochefoucauld.

Alors vient la fille du Régent, qui dit : Puisque l'égoïsme est le mobile de tout, et que pourtant je me sen^faite pour aimer, je veux du plaisir ou le néant.

Au fond, elle ne dit pas autre chose que sainte Thérèse; elle dit qu'elle veut aimer, et, même en professant l'égoïsme, elle proteste

contre régoïsme; car à La Rochefoucauld, qui lui dit de s'aimer soimême, elle répond : Non; je ne peux point m'aîmer moi-même; ma loi est amour, il faut un objet à Tamour; il n'y a plus de ciel, donnezmoi la terre; il n'y a plus de bonheur, je veux le pfadsir; je yeux au moins l'ombre de l'amour; et, si je ne peux atteindre cette ombre, je ne veux pas du supplice de m'aimer, du supplice de l'égoisme, je yeux mourir : ma loi est d'aimer ou de mourir.

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