XI L
Un des grands traits de l'Évangile, un des grands caractères de son auteur, et auquel THumanité a instinctivement reconnu en Jésus un inspiré de la vérité divine, c'est la justification de cette loi de la femme.
Le Christianisme, comme je l'ai dit» transportant Tégalilé dans le ciel, dont la venue paraissait d'abord si voisine, maintint et consacra l'asservissement de la femme; mais le Christ proclama implicitement le droit de la femme, en justifiant son besoin d'amour.
Pourquoi Jésus pardonne-t-il à la Pécheresse? Parce qu'elle a beaucoup aimé {i).
Et pourquoi ne condamne-t-il pas la Femme adultère (2)? Parce que la nature de la femme est d'aimer, et que la Femme adultère avait le droit d'adultère devant une société adultère. La nature de la femme est d'aimer : donc ou la société pourra lui donner la règle du bien, en lui montrant la voie véritable de l'amour, ou elle ne le pourra pas. Dans ce dernier cas, la femme adultère est en droit l'égale de ses juges;
(1) s. Luc, c. vu, V. 47.
(S) « Alors les scribes et les pharisiens lai unenèrent ane femine qui avait été surprise i> eli adtdlère, et, l'ayant mise au imBeu, ils lui dirent : Maître, cette feasme a été snr- » prise coBMnettaiU a^ltère. Or Moïse nous a ordonné, dans la loi, de iapider les aduà- » tèr£S. Toi donc, qu'en dis-tu? — Ils disaient cela pour l'éprouver, a&n de le pouvoir » accuser. Mais Jésus, s'étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre. Et comme ils con- » tinuaienl de l'interroger, s'étant redressé, il leur dit : Que celui de vous qui est sans » péché jette le premier la pierre contre elle. — Et s'étant encore baissé, il écrivnt sur » la terre. Quand ils entendirent eala, se sentant repris par leur conscience, ils sortirent » l'un après l'autre, depuis les plus vieux jusqu'aux derniers; et Jésus demeura seul avec » la femme, qui était là au milieu.^-^Alors Jésus s'étant redressé, et ne voyant personne » que la femme, il lui dit : Femme, où sont ceux qui t'accusaient? personne ne t'a-t-il » condamnée? ^ Elle dit : Personne, Seignenr. — Et Jésus lui dit : Je ne te condamne lù paswm phu, Va^i'en, et ne pôcbe plus à raveoir. » ( S. Jean, c viu, v. 8*11.)
ilB n'ont pas plus droit qu'elle : a Que celui de vous qui est aaas pér B ché lui jette te première pierre, d
La femme pécheresse, comme la courtisane dans S. Luc, ou comme l'adultère dans S. Jean , a non-seulement droit contre un^ société dépourrue d'idéal, mais elle a le droit au pardon deyant le mattre de l'idéal, devant son vrai juge. Pourquoi? C'est que le Christ sait que cet amour même, qui l'a perdue, doit tôt ou tard la sauver; que l'amour est sa loi; que c'est la lumière qu'elle a reçue primitivement du Créateur; qu'elle a raison de suivre cette lumière; qu'elle n'a pas encore la vcaie lumière, mais qu'elle a pourtant la lumière, et qu'ainsi, si elle est condamnable dans l'idéal et par l'idéal, elle estéga*lement pardonnable de droit, et par conséquent absoute, par la loi même de cet idéal, puisque, encore une fois». c'est l'amour qui tôt ou tard doit la sauver : a Parce quetuaa becMCoup aimé, tes péchés te se- » ront remis. »
La société aujourd'hui a-t-elle, en pareil cas, un droit quelconque de condamner?
Je sais bien qu'elle condamne, de même qu'elle marie, et qu'elle fait prononcer serment d'obéissance à la femme dans le mariage. Mais les forts, les puissants, se rient ouvertement de la société sur ce chapitre du niariage. On s'en rit dans les livres, aux spectacles, dans las salons, dans les tribunaux, partout; et ainsi la société se rit d'eUe-r même et de ses arrêts.
Non, je ne me ferai pas l'avocat du vice pour dire à la société qu'estant dépourvue de religion, elle n'a aucun droit pour imposer à la * femme l'esclavage.
Quel lien existe entre ces deux aspects de la nature humaine, l'homme et la femme? L'amour. Donc la seule règle que l'homme puisse donner à la femme doit être tirée de l'amour. Donc, si la société ne peut pas donner à la femme l'idéal de l'amour, elle n'a rien à imposer i la femme.
Voilà le jugement du Christ; et, comme c'est la loi du Oirist qui, en donnant à la femme un idéal de l'amour, a éiMi le mariage, la loi du Christ étant détruite, le mariage, en tant que servitude, est détruit du même coup.
« La corruption des mœurs, » dit un sage de notre temps, f ne préa cède pas celle de la reUgion ; elle n'en est qu'une oonaéquanfie... Où
D le matérialisme triomphe, où le profane a étouflé le sacré, comme le x> lien conjugal n'est plus un sacrement, mais \in bail, l'adultère n'est » plus traduit que deyant le tribunal de l'avarice ; on le blâme comme » une déloyauté commerciale, obligeant un homme à débourser des » frais qu'il ne devait pas faire, et à payer devant la loi pour des en- » fants qu'il n'avait pas causés et dont la nourriture ne devait pas être » à sa charge. Dans une pareille société, l'adultère est flagrant, public, » effréné, frappant à toutes les portes; il est reçu, salué, fêté; on en » rit : le mariage n'existe plus. )>
Lorsque la femme, qui est le sentiment dans la nature humaine, se lance dans le mal, parce qu'elle ne sait plus où est le bien, et que, l'ancien bien n'étant plus le bien, la règle du bien lui fait défaut, il est impossible que la société ne s'abîme vite et avec fracas.
L'égoïsme pour loi, le plaisir pour but : va, Société, avec ces deux pilotes tu ne peux manquer de trouver bientôt le naufrage que tu cherches!
Mais ici vient se poser, en morale, la même question de droit qui s'est posée en politique. De quel droit arrêter l'anarchie?
Vainement, comme De Maistre, séparant dans la nature humaine ce qui est inséparable, l'homme de la femme, le principe d'im sexe du principe de l'autre, appelleriez-vous l'attention du législateur pour qu'il accablât le second sexe de lois impitoyables. Le premier sexe, s'il faut l'appeler par ce nom, aussi démoralisé que le second, et démoralisé avec lui (de quelque côté que vienne primitivement le mal), consentira-t-il à accabler de lois impitoyables l'objet de son amour ou de sa démoralisation? Âh I je crains bien que le législateur ne manque pour une pareille œuvre, ou plutôt je suis certain qu'il manquerait; car le vrai législateur, dans des époques semblables, c'est l'égoïsme, et par conséquent la volupté ou plutôt le vice.
Donc vous ne pouvez faire de cette question une question de force, de tyrannie, de violence; donc c'est le droit qu'il faut examiner.
Or quel droit, encore une fois, avez-vous à opposer à la liberté dans les mœurs poussée jusqu'à la plus extrême licence?
On dit, tout le monde dit : La société croule par les mœurs; la volupté a tout envahi; l'amour du plaisir a tari toutes les sources pures où la vie sociale s'alimentait. Après la cour de Louis XIV, la Régence; après la Régence, le règne de Louis XV. Avant 89 la corruption avait déjà atteint toutes les sommités de la société, la cour, la noblesse, le haut clergé, la magistrature, la finance. La Révolution suspendit peutêtre un moment cette décomposition morale; mais bientôt le Directoire amena les saturnales dans la rue. L'Empire aussi parut une trêve, parce que la brutalité était de mode, et que la guerre couvrait tout. Sous la Restauration, le libertinage se cacha dans les oratoires et les
sacristies. Mais, aujourd'hui licence complète, toutes les barrières sont brisées. Il est évident qu'en un siècle et demi le mal a été sans cesse croissant; il semble aujourd'hui envahir la nation tout entière. La littérature, expression de la société, révèle ce mal, et l'augmente encore.
Tout cela est vrai, mais qu'y faire? Vos remèdes, quand vous en trouvez, sont atroces et pires que le mal. Sublime effort de la vertu et de la sagesse de nos législateurs I II restait du Christianisme l'asile ouvert par S. Vincent de Paule sous cette invocation sublime : Beaiœ Mariœ Virgini Matri et Infantiœ Jesu. Ils l'ont fermé I Vous croyez que vos statistiques vont voir diminuer le nombre des enfants trouvés; ce nombre croîtra, et vous aurez de plus créé l'infanticide.
Où poursuivez-vous le mal quand, sous prétexte d'argent et de budget, vous détruisez ainsi la cliarité publique? Je vous comprends : à défaut d'une loi morale, vous voulez, comme dit De Maistre, remédier au mal par des lois impitoyables; mais, au lieu de séparer les deux sexes et de frapper le second sexe tout entier, vous tracez une ligne entre les classes, et vous dites : D'un côté de cette ligne le vice sera permis, de l'autre prohibé. Ainsi le vice n'est vice que parce qu'il vient de telle classe et non de telle autre. Le vice, ce n'est pas le vice en luimême, c'est le défaut d'argent. Vous n'avez dans la tête queia fiscalité! Vous craignez que le paupérisme ne s'introduise en France sous cette forme de l'abandon des enfants, et vous voulez interdire au peuple ce recours à la charité publique.
Mais laissons ces velléités cruelles. Vous sentez que le mal est au-dessus de toute votre puissance» au-dessus de toutes vos lois. Le mal, il est en vous, il est dans votre sein. La société aujourd'hui porte en elle la Régence et le siècle de Louis XV, puisqu'elle n'a pas d'autre religion, d'autre lumière, d'autre frein. Seulement le mal n'est plus çà et là, il n'est plus concentré dans une sphère, il est partout.
Savez-vous où est précisément le mal? De Maistre, que j'ai cité plus haut, vous l'a dit. Il est dans la femme; et moi j'ajoute : il est dans le droit de la femme.
Il est dans la femme, ce qui veut dire qu'il est aussi dans l'homme; car la femme, c'est le cœur de l'homme. La nature humaine a deux aspects unis et indivisibles, l'homme et la femme. Si l'homme représente plus particulièrement la connaissance dans cette unité, la femme
représenlâ plus particulièrement le sentiment. Le mal a donc envahi le coeur humain, comme il a entahi la connaissance humairte. Qiuind l'homme, représentant de la connaissance dans l'unité humaine, a dit : a Je ne vois d'autre loi que Tégoïsme; » la femme, représentant du sentiment dans cette même unité, a dû dire : « Je ne vois de vie que » dans la volupté et le plaisir, o Donc aujourd'hui l'unité humaine proclame par ses deux aspects cette indivisible formule : Égoïsme, Volupté.
Si vous voulez condamner la formule tout entière, à la bonne heure. Ayez une religion, ayez une société; abandonnez Fégotsme, et vous pourrez vous sauver de l'immoralité.
Mais si, scindant la formule, vous dites : Nous voulons conserver régoïsme, et nous voulons pourtant que les mœurs régnent, vous êtes d'absurdes tyrans.
Car si l'homme dit égoïâme, la femme, à l'instant même, dit indépendance, liberté, plaisir, bonheur dans le présent, dans le fini; ce qui se traduit en fait par volupté, vice, débauche, immoralité.
Voyez donc ce qui est dans votre âme (car encore une fois, Homme, tu ne peux te séparer de la femme; la femnie est en toi, elle fait partie de ta nature) : vous avez dans l'âme deux maux synallagmatiques, si je puis employer cette expression des légistes : Tégoïsme, et la vo* lupté.
Et il m'est permis de les tourner l'un contre l'autre, afin de les dé^ truire l'un par l'autre. 11 m'est permis de me faire le représentant du droit de la femme, et de vous dire, en son nom : Puisque vous n'avez d'autre Dieu que l'égoïsme, je ne veux avoir d'autre Dieu que le v6tre ; je marcherai donc, comme vous, sur la terre, à la lumière de mes passions. Vous cherchez votre bonheur, je chercherai le mien. Votre science est devenue la mienne. Vous ne connaissez que le présent, je ne connaîtrai plus l'avenir. Je ne veux plus souffrir pour jouir dans l'autre monde. Vous ne croyez pas à l'autre monde; ni moi non plus. Quand je croyais à l'autre monde, je pouvais m'assujettir dans celui-ci à la condition qu'on m'avait faite. Je rejette cette condition. Je n'ai plus d'idéal, je ne veux plus de frein.
— Vois, peut-elle encore dire à l'homme, vois comme la terre serait triste, aride, et dépouillée, si tu toulais me conserver mes anciennes chaînes. Songe, malheureux, que puisque nous avons perdu les joies du ciel, au moins nous faut-il celles de l'enfer. ConGe-toi donc à moi, et à mon instinct de bonheur. Laisse-moi briser et brisons ensemble les lois que, dans d'autres pensées, dans de chimériques espérances, nous nous étions faites. Plus que toi j'ai besoin d'infini ; laisse^moi chercher au moins l'ombre de cet infini qui m'est nécessaire dans le fini qui seul nous reste.
Et le Christ, cette pensée drrioe toujours rivante, dit encore aujourd'hui à la femme : a Parce que tu as beaucoup aimé, tes péchés te » seront remis. »
Dans quelques générations, les hommes contempleront avec pitié 'cette France du dix-neuvième siècle, que quelque»*uns présenteraient volontiers comme le dernier terme de la civilisation; ils la considéreront, dis-je, avec la même tristesse et le même dégoût que nous considérons la pourriture de l'empire romain; et voyant nos masses de prolétaires, vingt ou trente millions d'honmies sur trente-deux millions, déshérités de tout dans une patrie qui depuis cinquante ans a écrit sur son drapeau le saint nom à! Égalité^ ils ne comprendront pas plus ce contraste que nous ne ocHnprenons l'esclavage antique. Mais ce n'est pas seulement la situation des masses profondes et obscur/^s de la nation qui fmppera alors d'étonnenent et de pitié : la triste situation de cette petite couche d'aristocratie bourgeoise qui couvre et cache tout le reste, n'inspirera pas moins d'étonnement et de commisération. Cette routine aveugle d'hommes pleins de vices et de douleurs, et s'attachant à perpétuer dans leurs en&nts les mêmes vices et les mêmes douleurs; cette lâcheté de l'esprit qui pose des principes et qui ne conclut pas; cette vie égoïste, individuelle, sans force contre les fléaux qui assiègent l'Humanité, sans grandeur, sans variété, sans poésie, bornée au gain, et toujours exposée à la ruioe, courant après de sottes distinctions qui ne sont fondées sur rien, pas même sur la naissance, sur la pureté du sang, sur la transmission du courage et de la force par voie de génération : tout cela fera gémir profondément nos descendants sur lesirs pères. Quand la société sera ondonnée, que dira4H)n d'une société où le hasani, comme la Folie qu'Érasme foitait reine du monde, décide de tout) préside à tout; où les inégalités naturelles et les différences de génie et d'inclinations, seuls éléments véritables, sont à pmne comptées pour quelque chose, et sont tout-à-fait subalternisées par la naii^ance, que cependant toutes nos opinions proclament un préjugé ? Concevrat-on alors q[ue Thabitude puisse nous fasciner au point de ne pas voir la contradiction de nos principes, et nous cache tous les maux qui résultat pour tous, exploitants ou exploités, maîtres ou esclaves, de cet étonnant désordre et de cette lutte acharnée 1
Biens de la terre, charmes du ocrar, délices d'un amour partagé, sctence, honMur, considération, gloire, c'est la fatfldité qui distribue tous les lots.
Et pourtant jamais les sympathies humaines n'ont été plus développées, jamais plus d'hommes généreux n'ont senti battre leur cœur de l'amour de l'Humanité.
Mais, encore une fois, à quoi me sertril d'avoir des sympathies plus larges et plus de lumières que les hommes d'autrefois, quand tout, dans le spectacle que j'ai sous ]es yeux, blesse mes sympathies et confond mon intelligence?
Je voudrais voir le bonheur et la paix régner parmi les hommes, et je vois de toutes parts la guerre et l'adversité. J'aime la justice, et je ne trouve que le hasard.
Par quelle fatalité se peut-il que la société ne repose que sur la lutte et l'égoïsme, qu'elle fasse une loi à chacun de ne songer qu'à luimême, que le malheur de l'un soit exploité avidement par l'autre, que les riches y vivent somptueusement de la faim des misérables, que les méchants y dominent sur les bons, que les plus généreux ne puissent la plupart du temps enrichir et avancer l'Humanité qu'au prix de leurs souffrances, que les sages soient gouvernés par les insensés, qu'un sexe tout entier soit encore tenu dans l'abaissement, et qu'il y ait encore sous une apparence de liberté une multitude innombraUe d'esclaves?
Ainsi la terre est devenue un mconcevable problème. Il semble que la nature avait donné à chaque homme sa destination; chacun avait un but à atteindre; ils devaient y marcher tous ensemble, se secourant, s'animant, se guidant les uns les autres : mais, faute d'un soleil qui les éclaire, ils prennent chacun une route différente de celle que la nature leur avait donnée; ils se heurtent, se combattent, s'égorgent; et les plus heureux, marchant sur le corps de leurs frères, arrivent à la fin de leur vie sans avoir vu autre chose qu'une horrible et ridicule mêlée dans d'épaisses ténèbres.
f)ui, voilà la vie; et, comme s'il fallait un signe pour en montrer l'aridité et le froid glacial, vous entrez dans cette vie sans solennité, sans bénédiction, vous en sortez de même. L'homme ne sait plus dire un seul mot sur le berceau ni sur la tombe; la statistique y a remplacé la religion et la poésie : quand un homme natt, quand un homme meurt, on inscrit son nom sur un registre. Oh I quel est celui qui ayant aimé, et perdu l'objet de son amour, n'a pas senti sa tête s'égarer de folie en voyant comment se consacre la double initiation de la vie et de la mort!
Et quel est celui qui a pu parcourir vos cimetières sans essuyer la sueur de son front dévoré par la douleur et le doute? La ville des morts ressemble à la ville des vivants. Pour le riche, des inscriptions fastueuses, méprisées de ceux qui les lisent; une phrase chrétienne auprès d'une phrase athée; d'absurdes légendes d'un culte mytholo-
gique, des mots abstraits dont on a fait des divinités : et pour la multitude des pauvres^ une fosse commune^ qui engloutit eu une minute tout souvenir d'eux. Pour les riches, des tombeaux de toutes les formes, empruntés 'gauchement aux siècles passés, indices d'un siècle qui n'a pas une pensée d'art à réaliser pour la tombe ; des pyramides égyptiennes, des tombeaux romains, des pierres qui dessinent la forme du cadavre, comme dans le moyen-âge; des croix de bois fragiles et à demi brisées sur de lourdes constructions de marbre; d'obscurs emblèmes de résurrection pris aux philosophies ai^iques; et plus souvent encore, rien que des ossements figurés sur la pierre. Non, il n'y a rien au fond de toute cette pompe, qui, sans la mort qu'elle recèle, ne serait guère plus sérieuse qu'une décoration de théâtre; il n'y a rien, dis-je, qu'une épouvantable confusion, où vient se réfléchir dans toute sa hideur le désordre de la société. Là, sur des cadavres, régnent encore l'injustice, le mensonge, l'inégalité, la discorde; le doute est gravé sur toutes ces pierres, et les paroles qui s'élèvent des tombeaux se combattent entre elles dans leur silence éternel, sans qu'il sorte de leur lutte aucune solution. Vainement vous avez choisi, pour déployer sous le ciel vos tombes privilégiées, un site pittoresque, des coteaux couverts de gazons et d'ifs funéraires : ce squelette d'une société sans foi, sans espérance, et sans 'charité, n'eu est que plus hideux dans sa fosse, et l'aspect de la nature contrastant avec cette misère de rhomme et cette inanité de l'esprit humain n'en est que plus douloureux.
Donc, Société actuelle, tu n'as rien dans ton sein que l'avenir,
sans doute. Tu n'as ni Dieu, ni droit, ni loi. Plus je te contemple, plus je vois que tu es folle et insensée. Tu crois au hasard, et tu ne crois pas à autre chose. Tu ne veux plus du passé, et tu t'efforces d'échapper à l'avenir qui t'invite et t'appelle. Tu es dans cet état semblable à la mort qui précède et prépare la vie. Tu vis mécaniquement, comme un automate, ou comme un homme endormi. Tu ressembles à la chrysalide, où le ver s'est enfermé pour renaître un jour avec des ailes, et qui, en attendant la métamorphose, n'est ni chenille, ni papillon, mais un être informe où les deux vies dont elle est le centre se disputent pour ainsf dire et entrent en conflit. Les chimistes ont un axiome : Corpara non aguni nisi soluia : « La dissolution précède néces- 0 sairement la formation de nouveaux corps. » Tu es cette dissolution,
cette dissolution aécesseire, entre une société véritable et une antre société véritable. Mais combien il est douloureux de te contempler, ô Dissolution!
Et si des hommes je passe à Tunivers, si je porte mes regards vers rinâni, je trouve encore le doute, toi^ours le doute.
Dès mon enfance, j'ai ouvert vos livres, ô Philosophes! je m'en suis nourri vingt ans. Jamais Babel ne vit une plus grande confusion et tant de discorde. Au milieu de tous vos systèmes, rien n'est certain pour personne que l'incertitude de toute chose. Le que saisie f de Montaigne, pris dans sa mauvaise acception, est devenu l'axiome universel; et la grande vérité du sîède est le proverbe espagnol : De toi omm mtu seyuraê, la ma$ segura e$ éudar (i).
Je demande aux philosophes qui gouverne le monde? Us me répondent : Le hasard.
Quel est le mobile des actions humaines? L'égoïsme.
Qu'est-ce donc que l'Humanité? Nous n'en savons rien.
D'où vient-elle, où va-t-elle? Nous n'en savoDS rien«
Quoi ! n'y a-t-il donc pas une vérité à laquelle je puisse m'attather? Pas une. La terre est pleine de confusion et en proie à mille fléaux; l'immense majorité des hommes vit et meurt dans la souffrance; on rencontre à chaque pas l'iniquité triomphante et la vertu sacriGée et méconnue : n'y a-t-il pas, oh! n'y a-t-il pas quelque part un lieu de réparation? Non, me crient les philosophes; et ma raison, éclairée par eux, est obligée de convenir que le paradis des chrétiens est un monde imaginaire.
Fatalité donc! Et voici la science elle-même qui est une éclatante révélation de cette fatalité qui pèse aiifourd'hui sur les hommes* En effet, après tant de travaux de la philcnophie matérialiste, qui pourrait nier que chacun de nons n'apporte en naissaist des déterminations, des
(t) « des ofaotet les plus sûres, la plus iftrc est de douter. 9
pencbants> des facultés diverses? La fatalité n'est donc pas seulement hors de moi, elle est en germe en moi. Quand Gall émit ses idées^ on ne s'y trompa pas; le monde eut un instant d'horreur et d'efliroi; on sentit que la justice humaine telle qu'elle est aujourd'hui, distributive ou pénale, n'avait plus de base.
Oui; Gain, ses devanciers, et ses successeurs, ont ramené parmi nous l'idée de la fatalité antique. L'enfant est déterminé dès le ventre de sa mère. Il me semble que je vois la main du physiologiste passer sur la tête de tout homme pour faire une horrible expérimentation. « Va, lui dit-il, tu te crois un agent libre, mais j'ai découvert dans les plis de ton cerveau les motifs de tes actions. Va, marche au milieu de ce monde ennemi ou embarrassé d'obstacles; tu portes en toi une force fatale, et il y a tout à parier qu'elle ne produira que du mal. d
Aujourd'hui quand des têt^ de criminels sont tombées sur des écbafauds, nos savants recueillent ces têtes, qui vont enrichir leurs précieuses collections. Us les montrent à leurs élèves dans leurs ampfai* théâtres, et disent : « L'hcNoime qui avait ce cerveau a obéi à sa nature; il était déterminé fatalement au crime.» Bien, Docteurs! vous parlez au nom de la science; mais pourquoi n'avez- vous pas paru au tribunal pour dire, au nom de cette même science : « Cet homme, que vous allez condamner, a obéi à sa nature; il était déterminé fata« lement au crime. »
Que, pour échapper au fatalisme, des sophistes s'épuisent à démontrer que la science de Gall s'accorde parfaitement avec la liberté humaine, que m'importe leur bavardage? Oui, dans une autre sodété cette science pourrait s'accorder avec la liberté humaine, mais non dans celle-ci. Vainement vous reculez, Matérialistes, devant vos propres conceptions ; vainement, devenus lâches à force d'avoir été audacieui, vous essayez de rassurer la conscience ébranlée du juge et du bourreau. Vous feriez mieux d'imiter les plus forts d'entre vous, qui ont au moins la franchise de leur système.
Il y a deux sortes de liberté : la liberté naturelle, et la liberté qu'on appelle morale.
La liberté naturelle est celle des animaux, qui obéissent à leurs instmcts.
La liberté morale est celle de l'homme, qui dirige ses instiacts. . Mais, pour diriger ses instincts, il faut pouvoir les comparer à quelque chose qui en difière. Pour se conduire, il faut une lumière. Toute force a besoin d'un point d'appuL Donc, pour jouir de la liberté morale, il faut un idéal. Or, cet idéal, cette lumière, ce point d'appui, ce terme de comparaison nécessaire, manque aujourd'hui à l'homme; l'homme ne sait plus ce que c'est que la vertu, la vérité, le devoir : donc la liberté morate n'existe plus poux loi. Faire un calcul entre ses
passions, voilà tout ce qui lui reste; tnais calculer entre ses passons sans notion supérieure; ce n'est pas être libre moralement, c'est au contraire être esclave moralement; c'est être au plus haut point esclave de son égoïsme.
L'homme, aujourd'hui, dénué de liberté morale, s'abandonne donc à la liberté naturelle. Il cherche le bonheur dans la satisfoction de ses besoins, sans autre contrepoids, sans autre lumière. Il n'a plus d'autel dans son cœur où il puisse immoler ses passions ; il a un autel où il leur sacrifie, liais qu'arriye*t-il? Déclaré libre dans le sens de la liberté naturelle, il ne rencontre, dans ce sens même, que des obstacles.
Ceux qui soutiennent que, dans l'état actuel de la société, la science de Gall ne renverse pas fondamentalement la justice distributive ou pénale, devraient bien nous montrer que l'homme est libre aujourd'hui de s'abandonner à sa liberté naturelle, ou, en d'autres termes, que ces prédispositions fatales, qu'ils reconnaissent, peuvent être, dans tous les cas, satisfaites «ans crime au sein de la société actuelle. Ne voit-on pas que, pour qu'ils eussent raison, il faudrait qu'une providence harmonisât les déterminations intérieures de chaque homme avec les penchants des autres hommes et avec le monde extérieur? Or, cela est-il? Jugez-en vous-mêmes : voyez vos codes, vos gendarmes, vos prisons, vos bagnes, vos échafauds; entendez la plainte universelle; et ditesmoi si l'homme possède la liberté natureUe.
L'homme aujourd'hui ne possède donc ni la liberté morale ni la liberté naturelle. Hais il a ses penchants innés, ses prédéterminations fatales. Donc la fatalité règne.
Voyant qu'il n'y a plus de société véritable, je m'étais réfugié dans la famille. J'avais rétréci mon^cœur, et concentré toutes mes afTections sur quelques êtres chéris. Hors de ce cercle, tout était pour moi indifférent ou hostile. Je rapportais tout à eux ; tout leur était sacrifié. N'aimant rien hors eux, ne connaissant ni Dieu ni l'Humanité, mon amour était devenu monstrueux; et cependant, comme Ugolin, à qui ses enfants demandent à manger, et qui, dévoré lui-même par la faim, n'a que des larmes, je n'avais que des doutes à donner à ceux que j'aimais; et par eux ces doutes faisaient encore mon supplice. Et comme ces objets de mon amour étaient tout pour moi, que pour moi l'Humanité se bornait à eux, le temps à leur durée, toutes leurs misères, toutes leurs imperfections déchiraient mon cœur, sansiiue la consolation pût
me Tenir du dehors. Ab, malheureux ! je ne me suis attaché à rieu d*c(erneK Ce que j'ai aimé, je l'ai tiré du monde, etf ai dit : a Là est loot mon amour, toute mon espérance, toute ma Tie; i> et voilà que la douleur et la mort me flétrissent ce que j'avais voulu sauver du naufrage universel de mes idées et de mes sentiments; et le monde tout entier n'est plus pour moi qu'un désert, etces sphères infiniesqnî remplissent l'espace sont le néant pour moi, et cette marche étemelle du temps est pour moi le désespoir ; et je ne peux fixer mes regards ni mr le passé, ni sur le présent, ni sur l'avenir. Je ne vois plus qu'une affreuse fatalité, des éléments en désordre ou un mauvais génie qui rit d'un rire infernal sur les maux du genre humain!
Avez-vous au moins des chants pour endormir mes douleurs? Les philosophes ont engendré le doute ; les poètes en ont senti l'amertume fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir.
L'ordre social autrefois se peignait dans tous les arts ; l'art était comme un grand lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Tous les arts qui sont l'expression d'une société véritable font défaut aujourd'hui, comme cette société. Hommes de mon temps, où sont vos fêtes religieuses où le cœur des hommes bat en commun? Vous vivez solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures alignées géométriquement; mais vous n'avez plus de temples. Vos architectes vivent de plagiat; vos peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal, et aucune pensée ne dirige leur pinceau. Hais, je le reconnais, la poésie de la parole est venue fleurir dans vos ruines; elle est venue, seule, célébrer des funérailles.
Cest Slinkspeare qui conduit le chœur des poètes, Shakspeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la philosophie. Werther et Faust, Child-Harold et don Juan, suivent l'ombre d'Hamlet, suivis euxmêmes d*une foule de fantômes désolés qui me peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la terrible devise de l'enfer : Lasciaie ogni speranxa. Que tu es grand, ô Byron, mais que tu es triste ! Et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois la terrible pensée de ton siè-cle (i): tu semblés avoir voulu t'arracher au tourment qui t'obsédait, en T-emontant les figes, te contentant de promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre comme un écho à tous les poètes
(I) Dans Wert^ et Fmut.
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ipB temps pÊÊÊbê. D'aotresy plm hiMci» Mlété moiaiMgti. L'Aagleterre a enteado/aotovr te m< kcs, boutdomMr, cemme des onkres ptaôntiTcs, on esMîm de pvMes aMmés dant pnemyBtiyw ooirtenifdattoD. Gombieii 1* AUenagm a-t^lt ▼« de mb enboli patlteiper dv pansant délire d'Hoffknan et de la folie de Weriierl
Et la Pranee, après aifair produit et répandu sar rSorope la philo- Sophie du doate, la poésie du doole lui était fessn due, qurique douloureuse qu'elle tât Four la preanèr» Ms Mire laoguea enfin eonnu la poésie lyrique. Ce ne sont plus, cenme dans lessièoles préeédents, quekpes acceots dMicats et purs» quelques valaur» hemeui à Tanftqaité, de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie riia^nsdoie qui a paru. Mais contemplez ceux à qui nous la devons, sondez le fond de leur cœur : ne voyez-vous pas que leur front est empreint de tristesse et de désolation? C'est le doute qui les assiège et qui les inspire, comme il inspira Goethe et ByroYi. Ou bieu ils essaient vainement de se rejeter en arrière et de se rattacher aux solutions du Christianisme; ou bien ils prodiguent leurs forces à peindre l'aspect matériel de l'univers; et quand il s'agit du divi», de rabaohs, de l'éterod, ils fsut du foatasiique sans ouyauce, unlqueuMut peur (airs de Fart
Que telle soit la misère profonde de l'homme en notre temps, c*est ce que personne n'osera nier. Et qui le nierait? Certes» ce ne sont ni les poètes, qui ont tant répété sur toutes les variations ce cri de doubleur : Mon âme est triêie jtuqtià ta luerl; ni les philosophes, que tant de scepticisme accable ; ni les politiques, que tant de perplexité dévore ; ni les moralistes, qui ne savent quelle base donner à la morale; ni les philanthropes, qui vwent tous leurs efforts vains comme la fumée que le vent disperse; ni enfin aucun de ceux qui ont réfléchi attentivement sur le caractère de notre époque. Doute, incertiltidei fatalité/ voîLà la raison profonde de toute chose en ce temps; voilà la devise écrite à chaque page dans les livres et dans les journaux, dans les émeutes des .peuples comme dans les conseils des rois et dans les difMaiSBions des parlements, dans les cours d'assises et à chaque foyer domestique.
Et celte plainte n'est pas nouvelle : le DizrHuiUème Siècle eoinmeuça à la faire entendre au milieu des cris de guerre qu'il poussait contre le passé ; car les philosophes pressentaient bien que l'Humanité à leur suite allait se trouver quelque temps comme déshéritée. Toutes nos plaintes, à nous, et tous nos rires amers, ne sont que L'écho pcoLsofé
AUX PHILOSOPHES. Si
de cM^ moqusne de débease de VeiMne, m Mmnt rmniehéeA; lorsqu'il qttiUait un luttant ses armes de desfarueUoti, et de cette lamentable vaîx de JeaiHJaoc|fie6, diaaiil «natbème à ki soetété, et se rejetant dus la Nttture, comme si la Nature sans rHumanHé, c'étaft le sein de Dieu. Unnnhnes aujourd'hnt^ poètes, philosophes, et peuples, ne fbnt que répéter dfuae y^m immense, et comme à plein chœur, le rire sardooiqmatlagémimemeBt deoes deux grands génies : inquiets comme Jean-Jac^Ms» iiookinea conun» Voltaire.
Or cet état peut-il dm^r ? Peul*on raisonnablement soutenir que la divisKM^ etramarcUa dans la cmnmflsanee humaine soient l'état normal de la aaciétè? Chaque homme n'a4-*il pas le droit de dire à cette sociétét €|ui, priée ccdlecti^smeot, n'est sur tiMife chose qu'une négatiaa, ua néant, et dont l'anarchie eet telle, au m<M^l comme au physique, que tout homme qui y nait y puise néceseairement le germe d'une anarchie qui dévore ensuite aon cxBur et fait de sa vie nn long sup- |dice : c Ou reeennaînes l'anAlque religion, on résumez votre science, vus kimièrea, votre philoeoptaie, et donner à chacun de vos citoyens des prineîpee qui puiteent le guider. A cette condition seulement il peut y avoir une patrie, «m soeiélé. Sans cela, tout bormne est libre dans son cœur de mer vos lois, et, s'abandonnant à ses passions, de les violer. Faax-sembtant de société, ne parle pas d'honneur, tu ne peux esk décerner; na parle pat de honle, tu ne peux ett infliger; ne parle paa deiuatio^ car, aussi aveugla, anasi dénuée de principes que te malfaettremi ou U coupable que tu eondamnes, quand tu punis tu n'es qu'une tarée brutale, et ton Juge n'est qu'un bourreau. »
Ghosa aîBgulièfa, contraste bizarre! on en est arrive h croire qu'il est utile i vue nation, et ménaa qu'il aansrft utile au g^nre humain tout antiar d'employar un syaAèaae mnfbrme de poids et de mesures, et en même temps i ne pas sentir qu'il y ait besoin pouf utie nation, que dis-je? pow deux baamneay d'avoir un aycAème uniforme de croyance morale, et un €riurium colnmnn de vérité et de certitude ! Voilà Tépoque, v^ eu elle est tombée ^ et voilà d*l>ù elle dbit sertir pour s'élever à la plua haide forme d'association et de communion qui ait encore régné panni les bommea et oaérité le nom ék société.
AiuL grandes époques de rénovation, latequ'on ordre social tombe et qn'un monde nouveau va natlra, le génie du mal semirfé se décbatnef sur la terre. Cest que tous ks éléments de la pensée humaine hittent confusément^ comme dans le chaos. 1> y a alors une crise de dot^
leur et d^enfantement, de nnîsëre monde et physique excessive, de pleurs et de griticemento de dents. Cesi la dissolution qui précède la vie nouvelle; c'est l'agonie, la mort : mais c'est aussi l'indice certain de la renaissance. Ce que l'Humanité attend, c'est l'initiation à une nouvelle vie, c'est le programme de sa marclie nouvelle, c'est le signai de son départ pour un nouveau ciel et une nouvelle terre.
Quand les hommes commencent à douter de ce qu'ils ont cru, quand ils détruisent ce qu'ils avaient élevé, ce travail s'appelle philosophie. Alors ceux qui ne pensent pas comme les autres s'appellent les sages, les philosophes. Mais quand l'Humanité, après avoir bien cherché avec les philosophes, a trouvé la solution du problème qui l'occupait, elle se réunit, s'accorde dans cette solution; et alors la philosophie s'ap* pelle une religion. Les phiiosophies détruisent les solutions inoo^nplètes adoptées par l'Humanité, et cette œuvre hnportanle prépare les religions qui doivent leur succéder et les ensevelir.
Oui, et j'en ai pour garant la même loi de compensation nécessaire et d'équilibre inévitable dans l'esprit humain qui m'a servi de boussole et de preuve dans tout ce Discours; oui, celte douleur de notre époque annonce l'enfantement d'une société nouvelle. L*esprit humain ne peut pas concevoir l'enfer tout seul, l'enfer sans compensation, l'enfer sans paradis : donc, puisque la science lui a ravi son paradis imaginaire, il cherchera de nouveau et trouvera ce paradis qui lui est nécessaire. L'esprit humain ne peut pas concevoir le présent sans avenir : donc il délaissera l'idolâtrie du présent pour chercher l'avenir. L'esprit hu* main ne peut pas concevoir la réalité sans idéal : donc il reviendra à l'idéal. Il ne conçoit le désordre que parce qu'il conçoit l'ordre : donc l'ordre renaîtra. 11 ne croit au hasard que parce qu'il est de sa nature de croire à la Providence : donc il abandonnera le culte du hasard pour le culte de la Providence. U n'est athée que parce qu'il est de sa nature de croire en Dieu et d'aimer Dieu : donc il quittera l'athéisme et reviendra à Dieu. De même que l'ombre n'existe que par la lumière et à cause d'elle, de même le fini et tontes ses formes n'existent que par l'infini et à cause de lui. La mort est l'ombre de la vie, le mal est l'ombre du bien, l'idée de hasard est l'ombre de l'idée de providence, Talhéisme est l'ombre de la conception naturelle de Dieu. Tontes ces idées de fini absolu, de présent absolu, de désordre absolu, de hasard absolu, d'athéisme enfin, sont des idées négatives qui n'ont par ellesmême aucune existence. C'est, dans notre ftme, l'ombre d'un nuage qui passe entre Dieu et nous.
La vie reviendra à cette société, quand elle aura bien compris toute sa misère, et goûté jusqu'à la lie son adversité. Croyez-vous que la longue série de nos malheurs n'ait d'autre but que de fournir des récits à l'histoire, et n'ait pas un sens providentiel pour nos âmes?
Le mal est grand, me dira-t-on ; vous venez voii&-ménie de le proaver. L'excès du mal, répondrai-je de nouveau, amène le bien. Qgi sdit? Dieu est peut-être plus près de nous que nous n'oserions l'espérer. S. Paul était bien loin de Dien, lorsqu'il repoussait l'avenir en martyrisant les Chrétiens; il rencontra Dieu, la vérité, l'avenir, au chemin de Damas. S. Paul, c'est la société qui se transfigure.
Le Mosaisme s'était déjà transfiguré en Jésus, et S. Paul ne l'avait pas compris. Ebl que savez*vous si la vérité ancienne elle-même, nous apparaissant de nouveau, mais sans voile et sous une nouvelle face, n'opérera pas notre résurrection et notre salut?
Ne disons-nous pas nous-mêmes tous les jours que THumanité était fort abaissée quand le Christianisme vint, et qu'elle se releva par le Christianisme? Nous avons donc encore conscience en nous-mêmes du Christianisme et de sa valeur, puisque nous parlons ainsi. Il y a donc au fond de notre âme un je ne sais quoi de religieux qui est invincible, quelque chose qui n'est pas le Christianisme et qui le juge et l'apprécie. Que savez-vous si ce n'est pas le Christianisme lui-même qui se transfigure dans nos âmes?
Ce qui est certain, c'est que la connaissance que nous avons déjà de notre état est un grand pas pour en sortir. Or que viens-je de dire de la société actuelle que chacun ne. pense et n'avoue! Il suffit de rentrer en soi-même dans le silence des passions, pour reconnaître qu'il n'y a dans ce triste tableau de l'époque où nous vivons ni exagératimi ni mensonge.
Les Chrétiens faisaient, avec raison, descendre le pardon céleste sur le pécheur qui examinait sa conscience. Telle est en effet la vérité psychologique. Dieu, le beau éternel, le soleil de vie, éclaire instantané* ment l'âme qui se repent.
Et que faisons-nous encore chaque jour nous-mêmes, individuellement, quelque éloignés que no^s soyons du Christianisme et de son culte? que faisons-nous dans nos fautes et dans nos douleurs? Nous rentrons en nous-mêmes, et nous nous livrons au repentir. Le repentir nous lave et nous purifie. Ensuite la vie nous revient.
La vie reviendra |>our la société quand elle se connaîtra bien elleinêmey et que, sentant le mal qui est en elle, elle se repentira.
Se repentira-t-eUe comme l'entendent les prêtres de là religion déchue et tous les partisans du passé soit politique, soit religieux? Aprèa
awir détroit nm kM», ta rdèmn^t-rtief RmtrerM-elle dans la YOÎe d'où die est mrtit'i Repreadra-i-eRe ms anciesnei erreim? Via-t-eUe de imiveau ciom au ciel eemm eHe 7 crayattf Ré?era-t-dle eaeefe uo paradâSy un eoier, etim pttrgaMre, en débonde la i^IHé? DînM^elIe eneoM que le rof aame de Oie« n'eat pas de ce monde? Aura-t-elle deux ordres d'idées essenMelleflMiil dtsUnefs, le règne de la nature el k règne de la grAceY Admettra-t^le le mal akaohi dans Tordre de la nature, et en oonséqnence eeneédera«4^Ue eoeere UnegaUté snr la terre? V«4relie deoe réédifler le passé, et rendre i la tian et aux sceptres leur poiasMMef
Oh! non. Ciee taUsmans ont perdu à jamais lenr puissance, etce n*est pas ainsi que la société actuelle se régénérera. Encore une Ims la terre et le ciel du passé, cooiflae TlMMune les a compris, sont à jamais dé-* tnuits*
Gomnimit donc se régénérera«4^1e?
L'heoime, dit le myf be jnif, mit la main sur l'arbre de la commissanee, et il perdit le paradis. Hais Dieu hii*méme prévit dès lors que l'homme retrouverait le paradis perdu.
Ce qu'on appelle la cbiila est, 4ans la €mim, un progrès en mèra^ temps qu-'nae chute. L'homme arrrre à la connaissance avec égoîsme» et «>eilison péché ; c*est par la manière dont il acqui^t la connaissance cp'îl y a chnie. Mais la connaissanee qu'il a aoqnise n'en est pasmeins un progrès^ et par eUe l'homme, suivant la lettre même du symbole, devient semblable à Dieu : a Et l'Étemel Dieu dit : Voici, l'homme est 9 devemi comme l'un de nous, sachant le bien et te mal (I). •
Or que dit ensuite la Gmim? Oe progrès^ qui est un mal, on pédié, une ehnis à cause de rinspiraHon qui l'a coo^n, étant accompli, Dieu, suivant la Bible, nous provoque à un divin eomhat : « Et l^Étemel » Bicu dît : Voici, rbomme e«t devenu comme l'un de noue, sschmt n le bien et te mal. Maïs maintenante fant prendre garde qu'il n*a* » vance sa main, ei ne prenne aussi de l'arbre de vie, et qu'il n'en » mange et ne vive à toujours (9). • Ainsi Dien lui-même nous indte à détruire i'eflet du péché sans détruira la science acquise, sans retonfn(^ anx lenevroB.
Et nous UMri, oomme l'Adam de la tfenêÊe, qui n^est que le type de l'Humanité, nous sommes sortis de la demeure que le Christianisme nous avait faite, et nous en sommes sortis en portant la main sur l'arbre de la science. L'Ëden magique a disparu à nos yeux, et nous sommes aujourd'hui errants sur la terre.
Mais nous ne retournerons pas pour cela aux ténèbres.
AtlX PHILOSOPHES. KS
Qjtà nMs a pevdoi? Un progrès, «p-ûid nous MiTera? Ud oouTeau progrès.
Nous avons la flcience, ayons la TÎe. (Test sur Tarbra de la vie, dit la Gmèi^ ifoOk faut nettie la laain quand oo a porté la main sur Faitee deUi
ÏXIV-
Ils sont bien vieux, roe dira-t-on^ ces mythes que vous alléguez pour nous donner courage et confiance!
11 est vrai; entre nous et ceux que nous supposons les avoir écrits, quatre mille ans peut*êtrel Mais qu'importe t Vieux, ils sont jeunes : car la vérité est toujours la même ^ essence, éternelle, infinie, im* muable; Tesprit humain aussi est le même en essence. La lumière» dçnc, n'a pas changéy et Vml reçoit toujours la lumière.
La science, c'est l'analyse.
La vie, c'est la synthèse.
Le mal, c'est la séparation, la division, la fragmentation, Végoïsme.
Le bien^ c'est l'unité.
Ainsi^ le cœur affligé des maux de notre époque, nous concevons cependant une grande espérance, et nous pressentons le temps où l'Humanité renaîtra en comprenant l'Unité; car l'Unité, c'est la Vie.
11 en est de la société comme de tous les êtres, et aussi comme de toutes les œuvres du génie de l'homme, de tous les ouvrages de l'art, de toutes Jes machines. La vie ne se manifeste que dans Y unité; elle disparait quand l'unité cesse, a Dans la vie, dit Hippocrate, tout concourt et tout consent. ». C'est une des plus profondes définitions qu'oB ait encore données de la vie ; et elle s'applique aussi bien à la vie collective ou sociale qu'à la vie organique de l'individu; elle est vraie de l'être métaphysique $aciéii comme de l'être physiologique qu'on appelle aniinal ; elle est vraie de cette création secondaire qui est donilée à l'homme, et dont le chef-d'œuvre est incontestablement la SOCIÉTÉ, comme de la création divine, prise soit dans son ensemble, soit dans chacun de ses détails^ elle est vraie» eu un mo^ que vous considériez
r>6 TROIS DISCOURS.
une plante, un animal, une œuvre d'art, une machine, une société, ou 1 univers.
Or il y a des époques où l'unité règne dans la connaissance humaine, d'autres où c'est la discorde et l'anarchie. Dans le premier cas, il y a société; dans l'autre, une simple agglomération d'hommes, et une crise de douleur semblable à ces crises de notre corps où les principes de deux âges différents luttent confusément dans tout l'organisme et mettent l'existence en danger.
Alors gisent séparés les difTorents membres de la connaissance humaine, la politique d'un côté, l'art d'un autre, la science d'un autre, et d'un autre encore l'industrie, qui n'est qu'une application de la ^ience à la nature extérieure. Rien ne concourt, rien ne consent, pour répéter l'admirable expression d'Hippocrate. Ce n'est donc plus uu corps; ce sont les membres séparés d'un cadavre, lesquels, en tant qu'on les considère en eux-mêmes, peuvent encore vivre d'une vie propre, mais n'ont plus de vie commune. La relation qui les unissait étant détruite/ la société est par là même détruite, puisque la vie, c(ui ne pouvait couler dans la société qu'à cause de cette relation, ne le peut plus.
Quelle est la vie d'un membre séparé du corps, et ayant perdu les relations où il était dans la vie générale du corps? C'est de pourrir, de se décomposer, pour passer ensuite, par ses éléments, dans de nouveaux corps. Et ces phénomènes, que nous appelons mort, sont encore de la vie, de la vie à part, si je puis parler ainsi, mais de la vie ; car la mort absolue est une pure conception de notre esprit.
Et de même, séparés et ayant perdu leurs connexions qui constituaient le corps social, quelle est la vie à part de la politique, de l'art, de la science, de l'industrie?
L'industrie produit la richesse; mais la richesse mal distribuée engendre tous les vices et toutes les misères. La science amasse une immense érudition de faits, découvre d'importantes vérités; mais la science, absorbée dans les détails et privée de la vue de l'ensemble, devient la plus aveugle des cécités, et la science sans la charité produit tous les doutes et toutes les misères morales. L'art, c'est-à-dire le sentiment, ne voyant autour de lui que cette décomposition du corps social, tombe dans le spleen et dans l'athéisme, ou revient aux conceptions du passé, et produit mille monstres semblables aux rêves du malade que la fièvre dévore dans une crise terrible... qui va le sauver.
Quant à la politique, elle est nulle évidemment, puisque sa fonction était de présider à cette unité qui n'existe plus, puisque c'était elle qui établissait dans la réalité vivante ces relations, ce concours qui ne sont plus. Elle se réduit donc, pour les hommes que Ton appelle encore gouvernants à de telles époques, et qui n'ont pas le sens de la restau-
ration de la société, à je ne sais quelle agitation égoïste, qui n'a d*autro mobile que leur intérêt ou leur vanité. Et néanmoins, quoique alors la politique soit bien véritablement nulle et complètement anéantie, à tel point même que son essence est niée et que son idée est tout-à-fait obscurcie pour tous, il arrive cependant que toutes les douleurs que la société ressent dirigent presque exclusivement son attention de ce côté : et, chose singulière, mais évidemment nécessaire, jamais on ne s'oc-^ cupe tant de la politique que lorsque la politique est anéantie.
Toute cette fermentation de la mort pour engendrer la vie, toute cette agitation inquiète et sombre, hagarde et comme insensée, qui a lieu à ces époques, principalement dans la sphère des idées politique.': et dans l'art, peut tromper celui qui n'y regarde pas de près; il peut prendre les phénomènes qui se passent sous ses yeux pour de la vie. son époque pour une époque semblable aux périodes antérieures. Hais celui qui contemple attentivement n'en prononce pas moins que c'est la mort du corps social, et sait en n)ême temps que ces phénomènes sont nécessaires pour former l'unité nouvelle.
On répète tous les jours que les sociétés ne meurent pas ou ne meurent plus, par opposition aux petites sociétés de l'antiquité. Autant vaudrait dire que rien ne meurt, puisqu'on effet les éléments ne meurent pas. Certes les générations ne s'éteignent pas sans se reproduire. L'erreur vient de ce qu'on ne considère pas ce qu'il faut entendre par société. La société, ce ne sont pas les hommes, les individus qui composent un peuple. C'est la relation générale de ces hommes entre eux , c'est cet être métaphysique, harmonieuse unité formée par la science, l'art, l'industrie, et la politique, qui est la société; et c'est cet être qui meurt. Alors tout ce qui était fonction de vie, tout ce qui concourait et consentait, devient fonction de décomposition et de mort.
Ainsi un bel animal, chef-d'œuvre de la création : il marche, il s'élance, il franchit les hautes montagnes; il respire, il sent, il a de la mémoire, il aime, il engendre. Considéréz-le maintenant sous le scalpel de l'anatomiste : voilà son cœur et ses artères, mais ils ne battent plus; ses nerfs, ses muscles, ses os, mais plus de mouvement, plus de vie; au lieu de cette vie d'ensemble, de cette vie unitaire, une vie de décomposition, une vie de mort, pour ainsi dire, a commencé partout. L'unité de son être est détruite.
FIN DU DISCOUKS AUX raiLOSOrHBS.